Au 1er janvier 2022, pas moins de 1787 Belges avaient reçu le titre de « Justes parmi les nations » , décerné en Israël par la fondation Yad Vashem, gardienne de la mémoire de l’holocauste [1]. Mais bien plus élevé fut en réalité le nombre des hommes et des femmes qui, entre 1940 et 1944, contribuèrent chez nous, parfois au péril de leur vie, à sauver des Juifs de la déportation.
Avant la Deuxième Guerre mondiale, la Belgique aurait compté entre 60.000 et 90.000 israélites, fourchette large qui s’explique par l’absence de recensement racial ou religieux. On avait généralement estimé à un tiers le nombre de membres de la communauté qui furent cachés par des personnes ou des institutions. Au début de ce siècle, Sylvain Brachfeld, journaliste d’origine anversoise établi en Israël, a refait les calculs et porté la proportion à quelque 56 % [2].
Pour retracer minutieusement une de ces actions de secours, qui concerna en partie sa propre famille, Jean-Christophe Dubuisson, professeur d’histoire et de français, s’est mis à la recherche des témoins et des archives, dans notre pays et à l’étranger. En résulte un ouvrage qui illustre au mieux comment des individus, sans prédispositions apparentes, peuvent s’élever à l’héroïsme au quotidien [3].

On suit ici l’itinéraire, fatalement dramatique, de deux familles juives allemandes. Edith et Erich Mayer ont vécu à Cologne où ils avaient investi dans une fabrique de chapeaux (Silberberg und Mayer Strohhutfabrik). Le mari en fut directeur général adjoint. Il avait aussi noué des relations d’affaires et des amitiés en Belgique. Pendant la Belle Epoque, les Mayer se rendaient volontiers au Coq. « C’était sur la côte belge que la Rhénanie, toute proche, envoyait le plus volontiers ses vacanciers d’été » , se souviendra Stefan Zweig dans Le monde d’hier (cité pp. 15-16). Mobilisé pendant la Grande Guerre, Erich a été présent sur nombre des plus importants théâtres du conflit. Le couple a eu un fils, Ralph, né le 15 mai 1924.
Nullement protégé de la politique nationale-socialiste par son statut d’ancien combattant, Erich a envisagé l’exil dès 1933, quand fut publiée l’ordonnance octroyant les pleins pouvoirs au gouvernement de Hitler. Son choix se porta sur la Belgique, dans l’espoir que la tradition de neutralité du royaume le rendrait accueillant. Il ouvrit un bureau de représentant de commerce à Bruxelles où son beau-père détenait, en outre, des actions dans une imprimerie. Il ne put cependant obtenir du consulat général belge qu’un passeport pour une durée limitée. Mais cette restriction disparut avec l’inscription de son fils au collège Saint-Michel et, à partir de la Nuit de cristal, une plus grande ouverture aux réfugiés d’outre-Rhin liée à la prise de conscience par nos autorités du caractère criminel du régime.
Mariés en 1920, Arthur et Else Bloch vivaient à Francfort et avaient un fils, Peter, né l’année suivante. L’épouse était la fille d’un célèbre urologue dont l’époux avait été le stagiaire et qui laissa une fortune colossale à ses enfants. Dans un récit autobiographique, My Mother’s Salon, Peter écrira que la vaste collection familiale « aurait pu remplir le musée d’art d’une ville de taille moyenne » (cité p. 26). La difficulté de se séparer de tant de richesses explique sans doute que les Bloch aient tardé à quitter le pays. En août 1939, ils débarquèrent à Bruxelles avec leur servante et allèrent frapper à la porte… des Mayer. Ceux-ci leur offrirent l’hospitalité ainsi qu’à une infirmière juive de Berlin, de sorte que ce furent bientôt huit personnes qui se partagèrent l’appartement situé au square Vergote.
Quand, en mai 1940, survient l’invasion allemande, les exilés voient fuir la population du pays où ils étaient venus chercher la sécurité. Mais ils ne suivent pas le mouvement, considérant que la Belgique, même occupée, ne sera jamais l’Allemagne. Pour se fondre dans la masse, des changements de nom ont été opérés: les Mayer se font appeler Huisman et les Bloch Boulanger. Erich s’étant livré à des activités antinazies, il a pris soin d’en effacer les traces. Mais les uns comme les autres iront pourtant se faire inscrire au registre des Juifs. Peter Bloch ne fera toutefois pas sienne cette attitude accommodante. Etudiant l’histoire à l’Université, il sera rapidement confronté à la volonté de nazification de cet enseignement et décidera de s’engager dans la Résistance.

En mai 1942, l’instauration du port de l’étoile jaune et la montée des périls incitent Erich Mayer à demander à l’avocat Albert Jonnart d’héberger Ralph, camarade de classe de son fils. Celui-ci apportera ses cours chaque jour à son condisciple caché, de sorte qu’il pourra, avec la complicité des professeurs de Saint-Michel, obtenir son diplôme « en distanciel » , comme on ne dit pas encore! Mais le père payera de sa vie l’hébergement accordé. Un matin de 1943, à 5 heures, la Gestapo fait irruption chez les Jonnart. Un voisin les a dénoncés. Ralph, qui a sa chambre au dernier étage, s’enfuit par les toits, selon le plan prévu en pareil cas. Mais les Allemands se rendent bien compte que le lit est encore chaud. Albert Jonnart est arrêté et envoyé dans un camp à Watten (Hauts-de-France) où il mourra des suites des mauvais traitements.
Ralph aurait voulu aller se dénoncer à la Gestapo pour faire libérer son bienfaiteur, mais on l’en a empêché. C’est désormais un archéologue de renom, Jacques Breuer – arrière-grand-père de Jean-Christophe Dubuisson –, qui le prend sous son aile. Chargé de cours à l’Université de Liège, conservateur adjoint aux musées royaux d’Art et d’Histoire à Bruxelles (Cinquantenaire), où il dirige le département de la Belgique ancienne et le nouveau service des fouilles, il a déjà fort à faire pour mettre les joyaux à l’abri de l’avidité de l’ennemi désireux d’en enrichir le patrimoine du Reich. Installer le fugitif chez lui serait trop dangereux: il opte dès lors pour son bureau et les locaux du musée où le jeune Mayer se fait passer pour un étudiant. Un matelas pneumatique lui sert de lit et deux fois par jour, Breuer ou sa femme lui apportent de la nourriture. Le concierge est complice mais à la longue, d’autres membres du personnel se posent des questions. C’est le cas de Jean Squilbeck qui finira par être mis au parfum et fera pour la postérité, après la guerre, la déposition suivante aux autorités: « Je soussigné Jean Squilbeck, conservateur adjoint des musées royaux d’Art et d’Histoire, certifie qu’au cours de la guerre, je me suis inquiété de voir un jeune homme séjourner sans raison connue dans les locaux du musée, réservés au personnel et que j’ai pénétré ainsi le secret de mon collègue M. Jacques Breuer » (27 juillet 1953, Archives générales du royaume, cité p. 13).

Ralph ne reverra jamais ses parents. Dénoncés par « le gros Jacques » , un Juif collaborateur des Allemands à Bruxelles, ils seront arrêtés et déportés à Auschwitz d’où ils ne reviendront pas. Les Mayer restés en Allemagne connaîtront le même sort au camp de Theresienstadt. Egalement arrêté, Arthur Bloch sera torturé au centre de la Gestapo, avenue Louise, et finira par se suicider pour ne pas trahir son fils résistant. Celui-ci fera partie du Groupe G, rendu célèbre par un exploit unique en son genre: l’arrêt par ruse en pleine campagne, le 19 avril 1943, du XXe convoi de Juifs parti de Malines à destination d’Auschwitz, qui permettra la libération de dix-sept prisonniers, alors que 225 autres réussiront à s’enfuir avant la frontière allemande. Jacques Breuer, lui, survivra à la guerre, mais il y perdra son fils Jean, volontaire au Belgian Parachute Regiment (21st Army Group), blessé au combat de Vlagtwedde-Veele (Westerwolde, Pays-Bas) le 12 avril 1945 et décédé le surlendemain [4].
Quant à Ralph Mayer, cet Anne Frank version belge qui aura échappé jusqu’au bout à la police nazie, il roulera sa bosse un peu partout dans le monde, mais il n’oubliera jamais ses sauveurs auxquels il rendra visite à chacun de ses retours en Belgique, jusqu’à sa mort.
Les Breuer, les Jonnart et le concierge du Cinquantenaire ont été reconnus « Justes parmi les nations » en 2022. Quelques années auparavant, c’est en assistant à un entretien demandé par la publiciste américaine Katherine Marsh avec sa grand-mère, adolescente pendant la guerre, sur l’action de son père et de sa mère, que Jean-Christophe Dubuisson a réalisé à nouveau « combien de simples anecdotes contées par des grands-parents sont souvent le fruit sacré de la grande histoire » (p. 13).
C’est bien le rôle de la recherche sur le passé de faire en sorte que ne soient oubliés ni le mal, ni le bien.
P.V.
[1] Yad Vashem – Institut international pour la mémoire de la Shoah, Jérusalem, https://www.yadvashem.org/fr/justes/statistiques.html. [retour]
[2] Ils ont survécu. Le sauvetage des Juifs en Belgique occupée (1997), trad. du néerlandais, Bruxelles, Racine, 2001, pp. 65-79. [retour]
[3] L’épopée de huit réfugiés juifs allemands dans l’Europe occupée, Bruxelles, Racine, 2023, 232 pp. [retour]
[4] D’après la page liminaire qui lui est consacrée en hommage dans le livre de Jacques BREUER, La Belgique romaine (1940), nvelle éd., Bruxelles, La Renaissance du livre (coll. « Notre passé » , 2e série, I), 1945, p. 6. [retour]