Si ce n’était eux, c’était donc leur père…

La répression de la collaboration avec les Allemands, dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, a souvent eu pour effet de punir aussi les enfants et les proches des accusés, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée. Regard en Flandre sur une petite minorité qui a alimenté un fort sentiment d’injustice (1945-)

 

   Qu’y a-t-il de commun entre le cardinal Godfried Danneels, les écrivains Hugo Claus et Erwin Mortier, l’animateur de télévision Steven Van Herreweghe, l’ancien ministre-Président flamand Geert Bourgeois, la psychologue clinique Ariane Bazan, le philosophe Johan Sanctorum, l’homme politique Bart De Wever et son frère historien Bruno… ? Tous naquirent dans des familles flamandes frappées par la répression au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Même s’il ne faut pas en exagérer l’importance numérique, ce groupe, avec le lot qui fut le sien, demeure influent dans la mémoire collective.

   Sur la base d’une centaine de témoignages recueillis principalement par des étudiants, Koen Aerts, docteur en histoire de l’Université de Gand, a réalisé la synthèse sans doute définitive des voies et moyens par lesquels les enfants de collaborateurs de l’occupant allemand furent eux aussi punis, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée et même – ce ne fut pas rare – quand il s’avéra en fin de compte que leurs parents avaient été à tort poursuivis en justice, « épurés » dans leur secteur professionnel et/ou victimes de représailles populaires [1].   

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La main toujours plus haute des ducs de Bourgogne

L’emprise croissante du pouvoir princier se révèle à travers les négociations dynastiques et commerciales anglo-bourguignonnes dans le contexte de la transition entre Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Le premier s’appuie sur une assise large de groupes intéressés. Le second ne se fie qu’à ses confidents (1465-1468)

   Entre l’unificateur des anciens Pays-Bas et l’autoproclamé grand-duc d’Occident, les dissemblances ont été actées de longue date dans l’historiographie. Elles s’étaient concrétisées jusque dans la manière d’organiser l’action diplomatique, ainsi qu’il ressort d’une communication faite au tout récent Congrès des cercles francophones d’histoire et d’archéologie, réuni à Tournai [1]. Docteur en histoire de l’Université libre de Bruxelles et lecturer (maître de conférences) à l’Université d’Oxford (Harris Manchester College), Michael Depreter a focalisé son inventaire des différences sur la période même où s’opéra la transition entre Philippe le Bon (1419-1467) et Charles le Hardi (ou le Téméraire, 1467-1477). Le moins qu’on puisse dire du changement intervenu alors est qu’il ne donna pas « du temps au temps » …

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Nation, région, cité: quand l’histoire défile

Sortie renforcée face à la vague révolutionnaire qui a ébranlé l’Europe, la Belgique du milieu du XIXè siècle se célèbre à travers des cortèges festifs comme une et plurielle à la fois. A Bruxelles, on met en valeur le présent. A Gand, l’ancien comté de Flandre est glorifié comme un fondement de la nation (1848-1849)

 

Le « Cortège historique des comtes de Flandre » , organisé à l’occasion des Fêtes gantoises de 1849, réunit quelque 600 figurants. (Source: lithographie de Félix De Vigne dans Edmond De Busscher, « Chars du Cortège des comtes de Flandre » , Gand, De Busscher frères, 1855, dépliant hors texte)

  S’il faut en croire Marita Mathijsen (Université d’Amsterdam), une véritable « obsession du passé » caractérise le XIXè siècle [1]. Elle se concrétise par une floraison de monuments, de peintures, d’écrits scientifiques ou romanesques, ainsi que par un goût prononcé pour les reconstitutions et les cortèges qui mettent « l’histoire en scène » [2]. Ces manifestations, bien sûr, sont aussi porteuses d’un message politique et identitaire où s’entremêlent, en conformité avec nos atavismes bien connus, le sentiment belge et la défense jalouse des particularismes subnationaux.

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21 juillet, 27 septembre, 11 juillet, 8 mai…: mythes ou réalités ?

Une étrange alchimie où la Wallonie et la Communauté française s’approprient les événements fondateurs de l’Etat belge unitaire, où la Flandre célèbre la bataille Eperons d’or alors qu’il y avait des combattants de langues romane comme thioise des deux côtés, où Eupen annexe la fête du Roi et Bruxelles l’anniversaire de la victoire de 1945…

   La Belgique est prodigue en fêtes. A celle qui, le 21 juillet, célèbre la nation, pas moins de cinq autres ont été ajoutées, au cours du dernier demi-siècle, au sein de nos Régions et Communautés. Pareil cas de figure est peu courant. On le retrouve bien en Espagne, mais nullement dans des fédérations aussi accomplies que les Etats-Unis ou l’Allemagne. Pour l’historien Cédric Istasse (Crisp), qui a retracé sur ce sujet le cheminement des prises de décision, l’explication réside dans « le fait que le fédéralisme à l’œuvre en Belgique résulte d’une dynamique de dissociation et non d’association » [1].

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Quand la Belgique était coupée en deux

Non pas entre Nord et Sud, mais entre catholiques et libéraux. Dans le dernier tiers du XIXè siècle, la violence des affrontements entre ces deux camps était au paroxysme. Les crispations autour des écoles et des funérailles dans le pays de Durbuy en fournissent une illustration éloquente (1879-1888)

   Jamais, selon les termes d’Henri Pirenne, les querelles politiques dans la Belgique contemporaine n’ont atteint « un tel degré de violence » que dans les années qui ont suivi 1870. « Catholiques et libéraux, poursuit l’historien, dressés les uns contre les autres, vivent dans un état de lutte permanente, aussi irréconciliables, aussi intolérants que les guelfes et les gibelins du Moyen Age ou les gueux et les papistes du XVIè siècle. Au drapeau bleu et au bleuet des libéraux, s’opposent le drapeau rose et le coquelicot des catholiques; le Chant des gueux répond au Lion de Flandre; à la campagne on insulte les enterrements civils; dans les grandes villes on siffle les processions et l’on disperse des pèlerinages à coups de canne » . Et d’ajouter un peu plus loin que « poussée à ce point d’exaspération, la passion politique eût infailliblement abouti à la guerre civile si la restriction du droit de suffrage ne l’avait circonscrite aux limites de la bourgeoisie censitaire » [1].

   Une série de documents publiés par la revue du cercle historique Terre de Durbuy apporte quelques exemples éloquents, à l’échelon local, de ces cris et fureurs auxquels le « petit peuple » était loin de demeurer étranger [2]. Ici comme ailleurs, les luttes ont alors pour terrains privilégiés l’enseignement (libre vs public) et les funérailles (civiles vs religieuses).

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Mai 68, la révolution académique

Outre ses effets parfois contradictoires sur les plans politique et sociétal, la vague contestataire a transformé l’institution universitaire et le contenu des enseignements, en particulier dans le domaine des sciences humaines. Entre savoirs et engagements, liberté et militantisme, la frontière est devenue perméable et les tensions palpables (1968-2018)

   Par-delà les barricades et les grèves qui firent, un temps, vaciller le pouvoir gaullien en France, Mai 68 s’inscrit dans une « crise de civilisation » – selon André Malraux – ou dans une « révolution culturelle » – selon le politologue américain Ronald Inglehart –, affectant un bon nombre de pays du monde industriellement développé. Pour la Belgique, ces dimensions importent bien davantage que l’agitation de rue et les occupations de locaux qui relevèrent, surtout dans l’année suivante, du mimétisme laborieux des événements parisiens.

   Quête de sens face au vide du « métro-boulot-dodo » , critique de la croissance pour la croissance, remise en cause du rapport aux autorités (institutions, entreprise, école, famille, armée…), revendication du droit de « jouir sans entraves » , ambition de « changer la vie » , tiers-mondisme, autogestion, démocratie directe, volonté chez certains d’emboîter le pas aux communismes chinois ou cubain idéalisés…: ces positionnements bien connus, qu’on a parfois appelés « postmatérialistes » , nés au sein de la génération qui avait bénéficié de l’économie florissante des Trente Glorieuses, ont largement et durablement déteint sur l’épicentre de l’agitation que fut le milieu universitaire.

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Cinquante-deux gouvernements en septante-cinq ans

L’émiettement des forces politiques est largement responsable d’une instabilité et d’un règne de l’improvisation que d’autres pays connaissent également. La multiplication et la longueur des crises favorisent le recours à des solutions « non orthodoxes » comme la mise en place de gouvernements minoritaires (1945-2020)

   Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les suites des élections législatives de 2019, la Belgique a fait ample consommation de gouvernements. Vingt pendant le quart de siècle qui sépare la Libération de la gestation des Communautés et des Régions (1944-1969). Dix-neuf pendant le quart suivant, qui conduit vers la fin de Dehaene I (1969-1994). Et treize durant le troisième quart qui s’achève avec la (première) année de la CoVid-19 (1995-2020). Total: 52 équipes ministérielles en 75 ans, soit une moyenne de vie tournant autour de dix-huit mois. Et si, ces dernières années, les crises ont été moins nombreuses, on sait assez qu’elles ont aussi été plus longues, deux d’entre elles ayant franchi le cap d’un an (2010-2011 et 2019-2020).

   Devant cette instabilité chronique, bien des questions s’élèvent dont, au premier rang, un pourquoi et un comment: quelles en sont les causes profondes et où l’édifice institutionnel puise-t-il sa capacité à résister aux coups de boutoir sans cesse recommencés ? Tout récemment, j’ai rendu compte d’une étude des politologues Didier Caluwaerts et Min Reuchamps [1] éclairant ce paradoxe d’un Etat toujours gouvernable, même par des coalitions minoritaires, et de pulsions séparatistes demeurées contenues, alors que les fondements du compromis à la belge semblent largement érodés, au sein la classe politique s’entend (la distinction entre pays légal et pays réel, fût-elle suspecte à certains yeux, n’en garde pas moins toute sa pertinence).

   Du même sujet, Francis Delpérée, orfèvre en la matière, s’est attelé à décortiquer d’autres facettes: la gestion des crises, leurs conséquences et les moyens envisageables d’y remédier [2].

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La nation belge, une idée qui faisait son chemin

Elle est devenue prévalente lors du soulèvement contre le « despote éclairé » Joseph II et la constitution des Etats belgiques unis. Les forts particularismes provinciaux n’ont pas empêché l’unité. Ce sont bien davantage les divisions politiques qui ont conduit à l’échec de notre première indépendance (1789-1790)

   D’un doctorat défendu à l’Université d’Edimbourg nous est venu un démenti, un de plus, à l’idée encore si répandue qui veut que notre histoire n’ait démarré qu’en 1830. Son auteur, Jane C. Judge, née en Belgique où elle a passé ses neuf premières années, a ramassé à la pelle les traces d’une identité affirmée en revisitant l’épisode de la Révolution brabançonne de 1789-1790. Un épisode qu’il serait pour elle plus adéquat d’appeler « la première Révolution belge » [1].

   « Les doutes sur la nation belge existent, mais pas parce que la Belgique serait une construction artificielle » , note l’historienne (p. 261) qui voit dans cette perplexité cultivée une projection du présent sur le passé ou, dirions-nous en termes orwelliens, d’une réécriture de l’histoire dictée par la conjoncture politique. D’autres chercheurs, tel Sébastien Dubois [2], ont montré qu’une conscience nationale moderne était déjà en formation dans les Pays-Bas méridionaux. L’insurrection de la plupart de nos provinces contre le « despote éclairé » Joseph II confirme et consolide cette conscience. « Le moment révolutionnaire est le moment au cours duquel la « belgianité » plutôt que les différenciations provinciales est devenue une identification prévalente » (p. 23).

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Sommes-nous (toujours) consociationalistes ?

Gouvernements minoritaires, autonomies sans pacification, Etat central dépecé, revendications « citoyennes »…: les conditions sur lesquelles reposait l’art belge du compromis politique semblent s’être délitées ces dernières années. Il reste une inventivité qui peut encore surprendre ainsi que des contrepoids aux forces centrifuges (1968-2020)

   Paradoxe de la Belgique: un pays profondément divisé par le régime des partis et pas seulement sur les plans régional ou communautaire, comme en témoignent la crise royale, la question scolaire, les grèves de 60-61… Et aussi, pourtant, un pays longtemps présenté comme une démocratie modèle, passée maîtresse dans l’art du consensus et de la résolution pacifique des conflits. Mais aujourd’hui ? Se pose de fait, après les longues périodes de paralysie traversées ces dernières années, la question de savoir si notre réputation n’est pas surannée. 194 jours pour former un gouvernement en 2007-2008, 541 en 2010-2011, 494 en 2019-2020 (s’ajoutant à 168 jours de gouvernement en affaires courantes avant les élections)… Comprendre où nous en sommes est la tâche de la science politique. C’est à ses éclairages que Didier Caluwaerts (Vrije Universiteit Brussel) et Min Reuchamps (Université catholique de Louvain) nous convient [1]… Mais on ne saurait, avant d’esquisser la moindre hypothèse, faire l’économie d’un passage par l’histoire.   

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Entre Dieu et César, le mariage aux temps modernes

Dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, la question des bans (annonces publiques) de mariage fait l’objet d’un bras de fer entre l’Eglise et le pouvoir politique. Celui-ci reproche à celle-là d’accorder trop de dispenses. Il y a pourtant de vraies raisons, mais la sécularisation du droit matrimonial est en marche… (XVIIè-
XVIIIè siècles)

   Un clergé accusé d’être trop laxiste: voilà qui rend un son singulier. La charge émane notamment du pouvoir politique, au cours des XVIIè et XVIIIè siècles, avec dans le collimateur la pratique, alors en croissance, des dispenses de bans de mariage. Un laisser-aller se serait généralisé au détriment de ces annonces publiques des unions conjugales à venir, entrées dans l’usage et dans les normes afin de vérifier si personne n’avait de motifs d’empêchement à faire valoir.

   « Presque tous les mariages se contractent sans proclamation préalable » , déplore en 1767 l’auteur anonyme d’un mémoire dénonçant les supposés abus commis dans l’évêché de Liège. Et de laisser entendre que les dispenses feraient l’objet d’un commerce fructueux pour les curés et la hiérarchie. Dans le diocèse de Namur, le nombre des exemptions s’élèverait à 800 par an, selon un rapport du greffier de l’official (juge ecclésiastique) daté de 1765. Il y est aussi fait état des profits générés par cet usage jusqu’à l’étage épiscopal.

   Et pourtant, des recherches menées par l’historien et archiviste Jean-Louis Moreau sur la publicité des épousailles en Brabant wallon [1], il ressort que, sans exclure la part de la négligence ou de la vénalité dans certains cas, la facilité apparente avec laquelle les hommes d’Eglise ont passé les bans au bleu a pu reposer sur bien d’autres raisons.

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