Le Luxembourg, si impérial et si fragile

Ses comtes puis ses ducs sont appelés à de hautes destinées, sur les trônes de l’Empire, de la Bohême, de la Hongrie… Mais leur absence dans leur domaine ancestral et les pratiques de mise en gage de celui-ci favorisent l’instabilité et les troubles ainsi que les prétentions et les libertés des élites locales (1308-1437)

   Pour le Luxembourg, le tournant des XIVe et XVe siècles n’a rien d’un âge d’or. Selon les termes du  médiéviste Michel Margue, le pays se trouve alors plongé « dans un état de guerre permanente et de déclin économique » [1]. Est en cause, paradoxalement, la bonne fortune de la maison régnante, appelée à de si hautes destinées qu’il lui est difficile de maintenir une souveraineté stable dans son propre domaine. Cet état de complexité et de fragilité vient de recevoir l’éclairage de l’historienne et philologue Christa Birkel, dans une contribution dérivée de sa thèse défendue à l’Université du Luxembourg [2].

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Nos peintres en Espagne, c’était la nouvelle vogue

Après Rogier Van der Weyden, le Maître de la Légende de sainte Catherine est choisi pour orner l’église de la chartreuse de Miraflores où repose Jean II, père d’Isabelle la Catholique. L’œuvre du peintre porte maintes traces de son origine, mais un certain « exotisme septentrional » séduit alors le monde ibérique (XVe siècle)

   Dans les dernières années du XVe siècle, Isabelle Ière la Catholique commande un triptyque représentant les premiers chapitres des Evangiles. La reine de Castille, qui est aussi la protectrice de Christophe Colomb, s’adresse pour cela à un peintre actif à Bruxelles, dont le nom nous demeurera inconnu. On le désigne comme le Maître de la Légende de sainte Catherine, en référence à une de ses œuvres, consacrée à la vie de la patronne des philosophes et des jeunes filles, aujourd’hui conservée aux musées royaux des Beaux-Arts.

   Les panneaux réalisés pour la souveraine espagnole ont été depuis dispersés. L’un d’entre eux, la Fuite en Egypte, exposé depuis 2022 dans la Casa de Colón à Las Palmas, capitale de la Grande Canarie, vient de recevoir de nouveaux éclairages [1].

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Femme, bâtarde et pourtant au pouvoir

Fille naturelle de Charles Quint, Marguerite de Parme a été gouvernante générale des Pays-Bas avant leur scission. Ses deux mariages avaient fait d’elle une figure majeure en Italie. Elle s’est inscrite dans la tradition bourguignonne et habsbourgeoise des dames viriles, donnant du lustre à leur image et exerçant un ample mécénat (1522-1586)

   Audenarde n’a pas oublié que Marguerite de Parme, gouvernante générale des grands Pays-Bas de 1559 à 1567, naquit sur ses terres, plus précisément dans son quartier de Pamele. L’exposition qui lui a été consacrée au Mou Museum, déployé dans l’hôtel de Ville, a remporté un tel succès qu’il était obligatoire d’acheter les billets en ligne, sans garantie de pouvoir visiter dans le créneau horaire souhaité. L’événement est aujourd’hui derrière nous, mais en demeure le riche ouvrage collectif réalisé dans sa foulée sous la direction de la commissaire, Katrien Lichtert, historienne d’art issue de la Vrije Universiteit Brussel [1].

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Quand Louis XIV tenait la Trouille

Pour faire face à ses ennemis lors de la guerre de Succession d’Espagne, la France disposait notamment de lignes de défense aménagées au long de la Trouille, du sud de Mons à la frontière actuelle de l’Hexagone. Elles n’ont pas empêché le repli de l’armée du « Roi-Soleil ». Quelques traces de l’ouvrage subsistent aujourd’hui (1690-1709)

   Voici un de ces temps où notre pays a mérité plus que jamais son surnom de « champ de bataille de l’Europe » . En 1700, la mort sans descendance de Charles II de Habsbourg, roi d’Espagne, provoque un conflit entre la France et le Saint Empire romain germanique. Il prend rapidement une dimension internationale. Contre Louis XIV, une coalition réunit l’empereur Léopold Ier, l’Angleterre, les Provinces-Unies (Pays-Bas actuels), la plupart des princes allemands et le Danemark.

   L’espace belge grosso modo, hormis la principauté de Liège, tombe alors sous le « pouvoir angevin » , celui de Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, héritier contesté de la monarchie espagnole, donc aussi de la souveraineté sur nos Pays-Bas méridionaux. Avant que le traité d’Utrecht (1713) remette ceux-ci à l’Autriche, nous sommes entraînés, une fois de plus, dans les guerres du « Roi-Soleil » .

   En été 1709, les Puissances alliées opérant sur notre sol refoulent les Français vers le sud et menacent leur territoire d’invasion. Pour y parer, ils peuvent s’appuyer sur les fortifications de Vauban, bien sûr, mais aussi sur une série de lignes de défense construites au long de la Trouille, affluent de la Haine – deux aptonymes de circonstance! – et de ce fait sous-affluent de l’Escaut. Bruno Van Mol, ingénieur honoraire des Ponts & Chaussées et cofondateur du musée de la Route à Mons, est venu apporter quelques éclaircissements sur cet ouvrage [1].

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Des « imprimeresses » au Grand Siècle

Si la transmission des imprimeries est le plus souvent patrilinéaire, des femmes apparaissent régulièrement dans les dossiers joints aux demandes d’autorisation (licences et privilèges) adressées au Conseil privé. En tant qu’héritières, il est admis qu’elles puissent se trouver à la tête de l’entreprise familiale (XVIIe siècle)

   Le rôle des femmes dans les premiers développements de l’histoire du livre est généralement bien documenté. Il n’en va toutefois pas de même pour les transmissions à la tête des entreprises éditoriales, le plus souvent envisagées comme exclusivement patrilinéaires (du père au fils ou au beau-fils). Ce ne fut pourtant pas toujours le cas, comme le montre Heleen Wyffels  (Katholieke Universiteit Leuven) dans un article dérivé de sa thèse de doctorat [1].

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Regards florentins – et opportunistes –    sur les Pays-Bas insurgés

La « Description des Pays-Bas » de Guicciardini a reflété à travers ses nombreuses rééditions, du vivant de l’auteur et après sa mort, la guerre civile qui a débouché sur la scisson des dix-sept provinces. Avec le temps, l’ouvrage s’est étendu davantage sur l’actualité politique et a fini par présenter séparément le Nord et le Sud (1567-1662)

   Publiée en 1567 en italien et en français chez l’imprimeur anversois Willem Silvius, la Description des Pays-Bas de Lodovico Guicciardini (ou Louis Guichardin) fut gratifiée d’un impressionnant succès, concrétisé par 29 rééditions et traductions in extenso recensées jusqu’en 1662 [1]. Né à Florence en 1521, son auteur était établi dans la Métropole dès l’année de ses 20 ans, comme agent dans la filiale de son père commerçant. Il est demeuré sur les rives de l’Escaut jusqu’à sa mort en 1589.

   Son œuvre majeure est de celles qui ont contribué à la perception d’une unité géographique et sociopolitique des grands Pays-Bas – grosso modo l’actuel Benelux sans la principauté de Liège, avec une partie du Nord de la France. Mais paradoxalement, sa parution et celle de ses versions amendées successives coïncident avec la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648) qui fit éclater cet ensemble. En centrant son attention sur Anvers et les autres villes brabançonnes, Gustaaf Janssens, professeur émérite de la Katholieke Universiteit Leuven, également ancien archiviste du Palais royal, éclaire la manière dont les événements contemporains influencèrent les contenus des différentes moutures de la Descrittione, que celles-ci aient été dues à Guichardin lui-même ou à des continuateurs [2].

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Noir c’est noir, mais la vie continue

A travers le cas d’Anvers, il apparaît que l’existence ou non d’un important éclairage de rues n’induit pas de différences importantes dans les rythmes du travail, du loisir et du sommeil. Les activités nocturnes sont bien antérieures à la diffusion des réverbères. Et leur absence est sans influence sur la minorité des noctambules (XVIIIe siècle)

   S’il faut en croire l’écrivain Sir Richard Steele, qui vécut au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, « près des deux tiers de la nation » (anglaise) « avaient laissé les affaires et les plaisirs envahir les heures de repos » . La cause de ce changement dans les habitudes ? La nuée des réverbères érigés dans les rues des cités à cette époque… Mais faut-il prendre le propos pour argent comptant ? Selon Gerrit Verhoeven (Université d’Anvers, Musées royaux d’art et d’histoire), dont la démonstration repose sur le cas anversois, il faut y apporter plus d’une nuance [1].

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Au service de la « légende noire » anti-espagnole

Rallié à la révolte des Pays-Bas contre les « infâmes Ibères », l’humaniste brugeois Bonaventura Vulcanius s’est répandu en pamphlets et poèmes virulents, notamment contre le gouverneur général don Juan d’Autriche. Il a pourtant continué à fréquenter le camp catholique, peut-être en mission secrète de renseignement (1572-1607)

   « Et alors ? Les dieux ne voient-ils pas d’un bon œil la fureur espagnole (ferocia Ibera), / ou vous favorisent-ils, vous Belges, qui avez subi tant de malheurs ? » . La question est évidemment rhétorique, la seconde réponse allant de soi, dans ces vers datés de 1578. Catholiques et protestants sont alors soulevés contre la domination espagnole depuis plus de dix ans. L’auteur, l’humaniste Bonaventure de Smet ou Bonaventura Vulcanius, a pris plus d’une fois la plume contre les serviteurs et la soldatesque de Philippe II. Ses écrits en latin, parfois en grec, ciblant plus particulièrement le gouverneur général don Juan d’Autriche, ont fait récemment l’objet d’une édition critique due à Eduardo del Pino (Universidad de Cádiz) [1].

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L’ambigu « cadeau » de Charles le Téméraire aux Liégeois

Souvent considéré comme un acte de repentance après le saccage de la ville, le don du célèbre reliquaire, grand chef-d’œuvre de l’orfèvrerie du temps, fut plutôt une manière d’affirmer l’emprise du duc de Bourgogne, « gardien et avoué souverain héréditaire » des églises locales et de la principauté (1467-1471)

   Les Liégeois doivent au (trop) hardi successeur de Philippe le Bon d’avoir vu leur ville mise à sac, certes, mais aussi de détenir un des tout grands chefs-d’œuvre d’orfèvrerie du temps. J’ai cité, bien sûr, le reliquaire de Charles le Téméraire, selon l’appellation discutable que l’usage a consacrée. Mais quel sens donner à un « cadeau » offert dans pareil contexte ? Pour prendre à bras-le-corps cette question ouverte depuis cinq siècles et demi, Philippe George, conservateur honoraire du Trésor de Liège (cathédrale) où le joyau est conservé, était des plus idoines [1].

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Dans le marché européen, les imprimeurs sous pression

Avec la diffusion de la typographie se répandent les publications d’ouvrages non autorisées par leur auteur ou leur éditeur initial. Les privilèges octroyés par les pouvoirs constituent la seule protection, tout en étant « bons pour l’image ». On a plus de chances de les obtenir en étant célèbre ou en ayant des liens dans le pays (XVIIe siècle)

   Avec l’invention de Gutenberg se répand comme traînée de poudre le revers de la médaille, à savoir l’usage de réimprimer des œuvres étrangères sans le consentement de leur auteur ou de leur éditeur initial. La morale peut bien réprouver cette pratique mais aucun cadre légal européen ne lui est opposable. C’est le même phénomène, mutatis mutandis, qui a connu depuis l’Internet une croissance exponentielle. Au sein des Pays-Bas habsbourgeois du XVIIe siècle, où Nina Lamal a mené l’enquête en même temps qu’aux Provinces-Unies [1] (soit une grande partie de l’actuel Benelux), Anvers s’impose comme un centre majeur de cette économie de la contrefaçon. Les livres romains sont ici particulièrement ciblés. S’ils sont écrits en latin, la langue internationale, ils se diffuseront d’autan mieux sous toutes les latitudes.

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