Pas de frontière linguistique dans le comté de Flandre

A Bruges, un Picard écrit un livre de conversation français/néerlandais diffusé parmi les lettrés et les commerçants de la ville, tandis qu’un Flamand bilingue rédige en français la chronique des troubles des dernières années. Deux indices parmi d’autres d’une pratique de la langue d’oïl bien au-delà des régions de Lille et Douai (2è moitié du XIVè siècle)

   Le comté de Flandre était-il bilingue, voire trilingue ? Si la réponse affirmative à cette question ne fait guère de doute, une conception ancienne veut que le domaine du français à l’ombre du Lion ait été étroitement limité aux châtellenies méridionales, constitutives de la Flandre wallonne ou Flandria Gallica. Bien que battue en brèche par les études contemporaines, cette construction demeure largement répandue. Ainsi peut-on lire, dans une encyclopédie en ligne bien connue, que « le comté de Flandre est traversé par la frontière linguistique entre dialecte thiois (Bruges, Gand, Ypres, Dunkerque) et latin vulgaire (Tournai, Lille, Douai) » [1].

   L’historiographie, on le sait, n’est pas toujours imperméable aux effluves de la politique. La dualité germanique-romane du comté – comme aussi du duché de Brabant et de la principauté de Liège – en faisait une anticipation de la Belgique. Doté d’une frontière séparant les deux cultures, il préfigurait la Région flamande unilingue. Mais le passé ne se laisse pas modeler par le présent. Dans la principauté médiévale, le français, plus précisément le picard, fut écrit et parlé partout.

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En Afrique, quatre cents ans avant Stanley

Commerçant tournaisien, Eustache de la Fosse a laissé le témoignage original, réaliste et pourtant méconnu d’un voyageur de nos régions sur l’espace afro-atlantique, alors dominé par les Portugais. Nullement tourmenté par l’esclavage, il décrit les autochtones de Sierra Leone dans des termes qui évoquent le mythe du « bon sauvage » (1479-1480)

   Conservé par un bourgeois de Valenciennes, Louis de la Fontaine, qui l’avait probablement retranscrit de sa main, le Voyage à la côte occidentale d’Afrique, en Portugal et en Espagne d’Eustache de la Fosse mérite à bien des titres de retenir l’attention. Rédigé au début du XVIè siècle, ce texte constitue une des plus anciennes descriptions en langue française du monde subsaharien dans son versant occidental. L’auteur, originaire de Tournai, était probablement issu d’une famille de commerçants et jouissait d’une certaine notoriété dans son milieu. Nissaf Sghaïer, diplômée notamment en histoire médiévale à l’Université libre de Bruxelles, a proposé de ce manuscrit, actuellement en possession de la bibliothèque de la cité de Watteau, une lecture qui en souligne la richesse et l’originalité [1].

   Le récit, certes, est relativement bref et de composition tardive – quelque 40 ans après le retour –, ce qui accroît les risques d’oublis ou d’erreurs. C’est la rareté d’un regard sur l’altérité africaine à cette époque qui lui confère tout son prix. Il a fait l’objet d’une édition scientifique en 1992 [2].

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Jeanne, Marguerite, Jacqueline: le pouvoir féminin au Moyen Age finissant

A la tête de plusieurs principautés, elles ont exercé leurs prérogatives de duchesse ou de comtesses, laissant toutefois la défense du territoire à leur époux. Pour être bien préparées, il valait mieux qu’elles soient considérées comme héritières présomptives dès leur naissance ou leur plus jeune âge (XIVè-XVè siècles)

   Jeanne, duchesse de Brabant et de Limbourg de 1355 à 1406. Marguerite de Male, comtesse de Bourgogne (Franche-Comté), Artois, Flandre, Rethel et Nevers, de 1384 à 1405 (également deux fois duchesse de Bourgogne). Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, de Hollande, de Zélande et dame de Frise de 1417 à 1433. Ces trois noms le disent assez: le pouvoir féminin n’est pas un mythe dans nos anciennes principautés, ici saisies alors que s’amorce l’unification bourguignonne.

   On ne peut toutefois se dissimuler les difficultés parfois rencontrées par les filles pour succéder à leur père. En l’absence de règles fixes, il faut se référer aux coutumes. Endosser le rôle guerrier assigné au seigneur féodal ne va, en outre, pas de soi quand on appartient à l’autre moitié de l’humanité… C’est afin d’éclairer le champ des possibles et ses limites que Camille Rutsaert (Universités catholique de Louvain et Saint-Louis Bruxelles) s’est penchée sur la formation, le statut et le destin des trois figures précitées [1].

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Changements climatiques: in vino veritas ?

A Louvain comme ailleurs dans nos régions, la baisse des températures moyennes ne suffit pas à expliquer le déclin de la viniculture aux temps modernes. Les facteurs socio-économiques, les spécificités locales et les phénomènes extrêmes sont notamment à prendre aussi en compte (XVè-XVIè siècles)

   Le retour du vin dans nos régions, depuis la fin du XXè siècle, induit à rappeler régulièrement que le divin breuvage y avait été produit à grande échelle au Moyen Age et encore aux temps modernes. Ainsi Louvain, aujourd’hui connue bien davantage pour sa bière (Stella Artois), vivait-elle alors au rythme des vendanges. « Les vignobles couvraient la plupart des collines dans la ville et ses environs. Leur nombre et leur étendue étaient tels qu’une partie considérable de la population était à l’œuvre dans la production du vin » , souligne Lena Walschap (Katholieke Universiteit Leuven), auteur d’un mémoire de master sur la dernière phase de cette activité dans la cité brabançonne [1].

   A partir de la fin du XVIè siècle sonne le glas du déclin. Pourquoi ? Ici comme dans d’autres contrées européennes privées de cru, nombre de chercheurs ont pointé vers un coupable tout trouvé: le « petit âge glaciaire » , ainsi qu’est désignée la longue période, de 1300 à 1850, caractérisée par la hausse des quantités de pluie et la baisse des températures hivernales. Mais pour l’historienne, cette explication pèche quand elle se veut exclusive. Les rigueurs du temps seules n’ont pas rendu la culture viticole impossible. D’autres facteurs, d’ordre socio-économique, sont intervenus concomitamment pour que se raréfient les acteurs disposés à courir les risques de ce type d’entreprise.

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Philippe II et les insurgés des Pays-Bas prêts à faire la paix

A l’initiative de l’empereur germanique Rodolphe II, les représentants du Roi et des Etats généraux se sont rencontrés à Cologne. Les commissaires impériaux ont fait la synthèse des positions en présence. La médiation a échoué, mais elle a aidé l’empire hispanique à avancer ses pions en Europe tout en sauvant les meubles dans nos provinces (1579)

   Née du soulèvement d’une opposition disparate à la tutelle espagnole, la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), dont résulta l’indépendance formelle des Pays-Bas du Nord (Provinces-Unies), ne fut pas qu’un flux ininterrompu de combats. Bien avant la trêve de Douze ans (1609-1621), des tentatives de réconciliation jalonnèrent ces temps troublés.

   La pacification de Gand, en novembre 1576, avait été proche du but. En échange de l’allégeance réitérée des sujets à Philippe II, les troupes hispaniques se seraient retirées, les édits visant à contrer la diffusion du protestantisme auraient été suspendus et les Etats généraux convoqués. Mais le nouveau gouverneur général don Juan d’Autriche, désigné peu après, se heurta à l’opposition des élites du Brabant, de la Hollande et de la Zélande, avec Guillaume d’Orange pour figure de proue. Le règlement fut dès lors lettre morte et, déjà, apparurent les prémices du gouffre qui allait se creuser entre les Etats du Sud catholique, en lutte pour la restauration des coutumes garantissant leurs libertés, et le Nord soumis à l’influence croissante de la religion réformée.

  Même s’ils se soldèrent, eux aussi, par un échec, les pourparlers organisés à Cologne de mai à novembre 1579 méritent de retenir l’attention. Au regard d’Etienne Bourdeu (Université François Rabelais, Centre d’études supérieures de la Renaissance), ils ne furent, en effet, dénués ni de sens, ni d’utilité [1].

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Une Bourgogne bougrement belge

Philippe le Bon et son chancelier Nicolas Rolin ont conjugué puissance politique et rayonnement culturel, avec l’ample contribution des artistes de nos anciens Pays-Bas. Les fastes de cour allaient de pair avec les rêves de croisade et l’attention aux souffrances humaines (1376-1462)

   Jan Van Eyck et Rogier Van der Weyden, bien sûr. Mais aussi les frères Limbourg et leur oncle Jean Malouel, Claus Sluter et Melchior Broederlam, les tapisseries tournaisiennes et le retable bruxellois d’Ambierle, des Christ souffrant et des Vierges de piété à satiété…: le visiteur belge ne se sent guère dépaysé au contact des joyaux de la Bourgogne, qu’il arpente le musée des Beaux-Arts de Dijon, la chartreuse de Champmol ou l’hôtel-Dieu de Beaune, entre autres. Ce dernier haut lieu, avec l’hôtel des Ducs et surtout la porte Marie de Bourgogne de la ville vincole, accueillent actuellement et jusqu’au 31 mars une exposition articulée autour des figures du Conditor Belgii, de son (trop) hardi successeur et de son puissant bras droit [1].

   Sans surprise, les œuvres en provenance de nos régions sont nombreuses à séjourner à cette occasion dans le chef-lieu costalorien. On a pu dire que la culture bourguignonne fut en quelque sorte absorbée par celle des anciens Pays-Bas, qui englobaient une grande partie de l’espace belge actuel, de même que Bruxelles éclipsa progressivement Dijon comme résidence ducale. La principauté de Liège, certes, eut maille à partir avec cet ensemble et sa capitale fut anéantie par le Téméraire en 1468, de même que Dinant en 1466. C’est néanmoins à un valeureux Liégeois, Philippe George, conservateur honoraire du Trésor de la Cité ardente (cathédrale), qu’ont été confiés le commissariat général, la coordination scientifique et la scénographie de l’exposition.

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La justice des évêques à l’heure de Trente

Rares sont les emprisonnements et les bannissements, la plupart des peines pour avoir fauté contre les lois de l’Eglise consistant en confessions publiques, pèlerinages, réparations, amendes… Les objectifs sont de faire revenir le condamné sur le droit chemin et de donner à tous un exemple édifiant. Focus sur le diocèse de Bois-le-Duc (1559-1631)

   C’est dimanche. Dans l’église paroissiale où la grand-messe est célébrée, un homme se tient à genoux au pied de l’autel. Revêtu d’une cape blanche par-dessus ses vêtements, il confesse ses méfaits devant la communauté. Presque tous les villageois sont présents. Auparavant, le condamné à l’humiliation a suivi dans l’église la procession, derrière le saint sacrement ou des reliques. Dans ses mains, il tient un cierge allumé d’une demi-livre, qu’il offrira à l’hostie consacrée à la fin de l’office. Telle est, avec des variantes et des compléments, la peine fréquemment imposée aux XVIè-XVIIè siècles par la justice ecclésiastique aux auteurs d’adultère ou d’inceste.

   A l’archevêché de Malines-Bruxelles est conservé un registre de 158 jugements prononcés dans le diocèse de ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc) de 1597 à 1615. Il constitue une des sources sur lesquelles l’archiviste et historien Jan Sanders a fondé son examen du pouvoir et de l’action judiciaires des prélats de l’époque [1]. Une époque marquée par le défi protestant et la mise en œuvre des décrets du concile du Trente: c’est à ces fins que Philippe II, roi d’Espagne et seigneur de nos anciens Pays-Bas, a obtenu en 1559 l’aval du Pape à une réforme des diocèses. La création de celui de ‘s-Hertogenbosch en est une conséquence. Il réunit des parties enlevées à ceux de Liège [2], de Cambrai et d’Utrecht.

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Sous le sable, les ports disparus

Creusé par une marée dévastatrice en 1134, le grand chenal du Zwin a fait la fortune de Bruges et de son réseau d’avant-ports qu’il reliait à la mer. L’ensablement, sous l’effet à la fois de facteurs naturels et de l’activité humaine, a progressivement mis fin à cette plaque tournante commerciale du Nord de l’Europe (XIIè-XVIè siècles)

   On dénombre aux Etats-Unis des milliers de villes fantômes, abandonnées à la suite du tarissement de l’activité qui les faisait vivre, la quête de l’or notamment. La fin des productions minières vida de même de leurs habitants nombre de localités du Svalbard en Norvège. Dans la région côtière belge aussi, il arriva que des cités dépérissent pour avoir perdu leur raison d’être. Certaines d’entre elles ont même totalement disparu du paysage. 

   Depuis 2013, des chercheurs de l’Université de Gand s’attachent avec différents partenaires à retrouver, entre Bruges et la mer du Nord, les traces archéologiques, écrites ou autres d’un réseau unique d’avant-ports nés au Moyen Age, morts aux temps modernes. Le sujet a fait l’objet, au centre d’observation du Parc Nature du Zwin à Knokke, d’une exposition avec reconstitutions virtuelles qui valait la visite. Elle vient de fermer ses portes, mais une publication en sauvegarde et développe les données scientifiques [1].

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Naître noble ou le devenir ?

Sous les ducs de Bourgogne, l’accumulation des propriétés et les services rendus au pouvoir politique constituent des voies royales pour gagner son blason, même si les concurrences et les adversités ne manquent pas. Illustration à travers le cas de la famille de Goux dans le comté de Flandre (XVè siècle)

   La nature spécifique de la noblesse et les moyens de l’acquérir offrent ample matière à débats aux historiens. La classe n’est nullement immuable, ne serait-ce qu’en raison des appels d’air créés par les lignages en extinction. Mais sur l’importance respective des conditions à remplir pour gagner son blason, les interrogations fusent. Le « vivre noblement » , fréquemment invoqué, perd de sa force quand nombre des activités et des biens qui le caractérisent deviennent accessibles au commun des mortels. La possession d’une seigneurie, qui n’est pas censée être vendue, devient un critère problématique dans une société de plus en plus commerçante, mais il ne disparaît pas pour autant. Les services rendus au pouvoir politique, surtout quand l’Etat est en formation, constituent quant à eux assurément, avec ou sans les caractéristiques précédentes, une voie royale vers l’anoblissement.

   Etudié par Tom De Waele (Université de Gand), le cas de la famille de Goux, dans le contexte du comté de Flandre de la première modernité, s’impose comme des plus significatifs, même s’il est loin d’épuiser tout le champ des possibles [1]. Une carrière brillante à la cour des ducs de Bourgogne et l’acquisition de terres voisines finalement unifiées ont ici cumulé leurs effets.

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La main toujours plus haute des ducs de Bourgogne

L’emprise croissante du pouvoir princier se révèle à travers les négociations dynastiques et commerciales anglo-bourguignonnes dans le contexte de la transition entre Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Le premier s’appuie sur une assise large de groupes intéressés. Le second ne se fie qu’à ses confidents (1465-1468)

   Entre l’unificateur des anciens Pays-Bas et l’autoproclamé grand-duc d’Occident, les dissemblances ont été actées de longue date dans l’historiographie. Elles s’étaient concrétisées jusque dans la manière d’organiser l’action diplomatique, ainsi qu’il ressort d’une communication faite au tout récent Congrès des cercles francophones d’histoire et d’archéologie, réuni à Tournai [1]. Docteur en histoire de l’Université libre de Bruxelles et lecturer (maître de conférences) à l’Université d’Oxford (Harris Manchester College), Michael Depreter a focalisé son inventaire des différences sur la période même où s’opéra la transition entre Philippe le Bon (1419-1467) et Charles le Hardi (ou le Téméraire, 1467-1477). Le moins qu’on puisse dire du changement intervenu alors est qu’il ne donna pas « du temps au temps » …

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