Le pain dans l’ascenseur social

Jadis vital pour les familles populaires, il a été rendu plus abordable par la modernisation de la boulangerie, au détriment de l’artisanat. A partir des années 1970, le souci croissant de la santé et de la saveur a relancé ce dernier et profité au pain complet, lequel a supplanté le blanc fin à la table des foyers aisés (fin du XVIIIè – XXIè siècles)

   Agriculture, techniques, entreprises, commerce, relations sociales, législation, hygiène, politique, diététique, goût…: selon les termes de Peter Scholliers, faire l’histoire du pain et de la boulangerie, c’est faire « l’histoire de tout » [1]. En spécialiste du passé économique et social, le professeur émérite à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a entrepris pour sa part de dresser un panorama de cette totalité dans le cadre belge, de la fin du XVIIIè siècle à nos jours.

   Pour bon nombre de nos ancêtres, l’enjeu constitué par l’aliment à base de farine, d’eau et de sel a été longtemps rien moins que vital. Dans les familles ouvrières des années 1850 et ultérieurement, il représente 30 % des dépenses et fournit 60 % des calories. Il n’en va certes pas de même pour les foyers des classes supérieures, où ce poste n’absorbe guère plus de 4 % du budget, souvent moins, parfois rien (à en juger par les archives des cuisines du Palais royal, Léopold II ne mange jamais de pain). Et aujourd’hui ? On en serait à moins d’un centième de nos frais et 12 % de nos calories (1, « Brood verwerven » ). Tous bourgeois ? Mais bien peu s’en passeraient à jamais…

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La nation belge, une idée qui faisait son chemin

Elle est devenue prévalente lors du soulèvement contre le « despote éclairé » Joseph II et la constitution des Etats belgiques unis. Les forts particularismes provinciaux n’ont pas empêché l’unité. Ce sont bien davantage les divisions politiques qui ont conduit à l’échec de notre première indépendance (1789-1790)

   D’un doctorat défendu à l’Université d’Edimbourg nous est venu un démenti, un de plus, à l’idée encore si répandue qui veut que notre histoire n’ait démarré qu’en 1830. Son auteur, Jane C. Judge, née en Belgique où elle a passé ses neuf premières années, a ramassé à la pelle les traces d’une identité affirmée en revisitant l’épisode de la Révolution brabançonne de 1789-1790. Un épisode qu’il serait pour elle plus adéquat d’appeler « la première Révolution belge » [1].

   « Les doutes sur la nation belge existent, mais pas parce que la Belgique serait une construction artificielle » , note l’historienne (p. 261) qui voit dans cette perplexité cultivée une projection du présent sur le passé ou, dirions-nous en termes orwelliens, d’une réécriture de l’histoire dictée par la conjoncture politique. D’autres chercheurs, tel Sébastien Dubois [2], ont montré qu’une conscience nationale moderne était déjà en formation dans les Pays-Bas méridionaux. L’insurrection de la plupart de nos provinces contre le « despote éclairé » Joseph II confirme et consolide cette conscience. « Le moment révolutionnaire est le moment au cours duquel la « belgianité » plutôt que les différenciations provinciales est devenue une identification prévalente » (p. 23).

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Comment mouraient les soldats de Napoléon

L’exploitation numérique d’un tiers des actes de décès des quelque 8800 Luxembourgeois qui ne sont pas revenus fait apparaître que les campagnes de France et d’Espagne furent les plus coûteuses en vies humaines. Mais le lourd bilan est dû aux mauvaises conditions sanitaires bien plus qu’aux combats (1799-1814)

   Dans les guerres du Consulat et du Premier Empire, les maladies ont tué davantage que les batailles. C’est en tout cas ce qui ressort des statistiques relatives aux causes de décès établies sur un échantillon de 3000 conscrits appelés sous les drapeaux à l’époque napoléonienne dans le département des Forêts (qui englobait les futurs grand-duché et province de Luxembourg ainsi que quelques territoires de l’actuelle Ostbelgien et de l’Eifel). Largement en tête viennent les fébrilités épidémiques (1917 morts), dont en premier lieu le typhus, suivies des pathologies intestinales (dysenterie) (711). Au troisième rang figurent les blessures mal traitées et infectées (259), entraînant souvent la gangrène. Par contre, ceux qui furent directement « tués par l’ennemi » ne sont que 36 (1,2 % de l’échantillon).

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Le royaume avait besoin de savants

Les mathématiciens du Sud des Pays-Bas ont contribué au calcul infinitésimal, à la future thermodynamique et à la géométrie non euclidienne. Mais ces chercheurs polyvalents sont restés dans l’ombre de Quételet, par qui la mesure généralisée s’est trouvée au centre d’un style scientifique national (mi-XVIIIè – mi-XIXè siècles)

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Charles-François de Nieuport, synthèse du mathématicien et de l’ingénieur. (Source: buste de Charles Geefs (détail), Académie royale de Belgique, Les trésors de l’Académie, https://tresorsdelacademie.be/fr/patrimoine-artistique/buste-de-charles-francois-le-preud-homme-d-hailly)

Dans le monde des nombres et des figures, le cas est unique, paraît-il, d’une découverte désignée d’après son origine nationale. Les apports d’Adolphe Quételet (ou Quetelet) et de Germinal Dandelin à l’étude des coniques, publiés entre 1820 et 1822, reçurent et portent toujours aujourd’hui le nom de « théorèmes belges » . Laissant de côté cette ligne de crête, le professeur Jean Paul Van Bendegem (Vrije Universiteit Brussel, VUB) illustre par d’autres exemples, non moins éloquents, l’importance de la production mathématique dans notre pays entre la mi-XVIIIè et la mi-XIXè siècle [1]. Une période pourtant riche aussi en tourments et en revers…

S’imposent notamment à l’inventaire les travaux de Charles-François Le Prud’homme d’Hailly, vicomte de Nieuport (1746-1827), pour leur contribution au développement du calcul infinitésimal longtemps négligé sous nos cieux. Ce qui fonde celui-ci, selon la vision bien datée qu’en nourrit cet ancien officier du génie, directeur de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de 1816 jusqu’à sa mort, est exposé notamment dans son Mémoire contenant quelques réflexions sur des notions fondamentales en géométrie (1820). Il ne s’éloigne pas de ces préoccupations, bien au contraire, quand il y va d’essais sur la stabilité ou la mécanique des voûtes, dans lesquels les infinitésimaux sont aussi centraux. En lui s’opère la synthèse du mathématicien et de l’ingénieur. Continuer à lire … « Le royaume avait besoin de savants »

L’âge d’or de la guillotine française

La peine de mort a été plus appliquée sous le régime français que sous l’Ancien Régime ou ultérieurement. Dans le département de la Lys, on compte en moyenne une exécution tous les deux mois pendant cette période, en rupture avec l’abolitionnisme de fait qui prévalait dans nos régions depuis le milieu du XVIIIè siècle (1795-1815)

Le 20 octobre 1796, un an après l’annexion de l’espace belge à la France, la guillotine est mise en service pour la première fois sur la Grand-Place de Bruges, chef-lieu du département de la Lys. Les suppliciés sont deux Français, Jean Pigneron et Placide De Lattre, condamnés notamment pour avoir, avec le chef de bande fugitif François Salembier, tué une aubergiste enceinte, grièvement blessé deux autres personnes et volé argent, bijoux et autres biens, dans un établissement situé sur le chemin de Poperinge à Proven.

Le 28 septembre 1813, la dernière peine de mort sous le régime français dans la future province de Flandre-Occidentale est prononcée à l’encontre de Catherine Le Ducq, une bouchère d’Ypres âgée de 25 ans, convaincue d’avoir empoisonné sa sœur cadette à l’arsenic. Après le rejet de son pourvoi en cassation, elle adresse une demande de grâce à… Guillaume Ier, qui ne règne pas encore en Belgique mais y exerce le gouvernement général au nom des puissances alliées. Le recours est rejeté et l’exécution a lieu le 11 octobre 1815.

Entre ces deux dates, toujours dans le même département, 118 hommes et 12 femmes ont été livrés au bourreau par le tribunal criminel, la cour de justice criminelle (à partir de 1804) et la cour d’assises (à partir de 1811), auxquels s’est ajouté le tribunal criminel spécial (sans jury) mis sur pied par Napoléon. Onze de ces déchus du droit à la vie ont échappé au couperet pour des raisons diverses (un suicide, un décès inexpliqué, une évasion, une contumace, deux grâces impériales, cinq cassations). Des 119 autres résulte une moyenne de près de six exécutions par an – ou une par bimestre –, avec deux années particulièrement « fastes » , 1798 (23) et 1803 (27), parce que deux bandes importantes, celle de Salembier déjà citée et celle de Bakelandt, y sont venues grossir les chiffres. Au recensement manquent en revanche les peines prononcées contre des civils par des tribunaux militaires. Des sources mentionnent bien des cas en terres west-flandriennes, mais les archives qui permettraient de les comptabiliser font défaut.

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Liberté, égalité,… centralité

Sous le régime français ou sous son influence, les Pays-Bas du Sud et du Nord ont connu des évolutions largement convergentes, dans le sens d’un dessaisissement des pouvoirs locaux au profit de l’Etat central. Après Waterloo, cette tendance ne s’est pas réellement inversée (1795-1815)

Entre 1795 et 1815, nos ancêtres ont connu – ou pas – la promulgation de cinq constitutions différentes. Sauf pour la dernière, leur longévité moyenne atteignait donc à peine la durée d’un gouvernement de législature de nos jours. Mais un fil rouge, dont nous dépendons encore dans une large mesure, relie ces textes aussi éphémères dans les faits qu’ils paraissaient sacrés aux yeux de leurs auteurs: c’est celui de l’absorption, progressive ou brutale selon les moments, des pouvoirs locaux par le pouvoir central, déjà amorcée à la fin de l’Ancien Régime, particulièrement sous Joseph II.

Avec le Premier Empire, bien sûr, ce processus culmine. Tout s’y trouve comme manœuvré de haut en bas. Il n’est pas jusqu’à l’Eglise, la famille ou l’école qui ne soient conçues comme autant de rouages de l’administration. Voit-on pour autant l’histoire prendre un cours radicalement différent après Waterloo ? L’étau se desserre à certains égards, certes, mais l’Etat conserve, voire accroît, son emprise à travers les régimes qui se succèdent, en France comme partout où son influence a été déterminante.

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Cité de la laine, mais aussi de l’invention

L’industrialisation du textile verviétois a largement reposé à ses débuts sur l’imitation des innovations britanniques. Par la suite, les lainiers et mécaniciens locaux ont à leur tour inventé et perfectionné. Avec son actif et son passif sociaux, cette modernisation du secteur n’a pu toutefois empêcher son lent déclin au XXè siècle

Ensimeuse, éjarreuse, peigneuse, mule-jenny, Léviathan, retordeuse, ourdissoir, cannetière, décatisseuse, endosseuse plieuse…: elles semblent bien étranges au profane, les machines héritières de la révolution industrielle qui permit à Verviers, au XIXè siècle, de s’affirmer comme « le plus grand centre drapier du continent » [1]! En bord de Vesdre, pas moins de trois lieux sont voués à la conservation et à la mémoire de ces acteurs matériels de l’activité phare d’antan: le Centre touristique de la laine et de la mode (CTLM), le pôle d’archéologie industrielle du Solvent belge et, dans le cadre d’un parcours en dix étapes, l’espace public urbain lui-même. Une récente publication, richement illustrée, de l’Institut du patrimoine wallon est venue à point nommé présenter ces installations et outillages, leur rôle et leur fonctionnement, ainsi que les bâtiments de l’ancienne usine textile du Solvent [2].

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Léviathan chez Simonis en 1926. (Source: Musées de Verviers; n. 2, p. 163)

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Etre sucrier au temps du « Brexit » napoléonien: une gageure ?

La betterave sucrière n’est pas devenue le substitut de la canne à sucre par le seul fait du blocus continental rompant les relations économiques avec la Grande-Bretagne. Les produits coloniaux ont continué d’arriver et les sucriers d’Anvers comme de Rotterdam ont su trouver les parades, notamment par la diversification de leurs activités (1795-1815)

L’historiographie la plus classique nous l’assure: la betterave sucrière et la chicorée sont, dans notre pays, filles du blocus continental, cet ensemble de mesures par lesquelles l’Empire napoléonien, où nous étions absorbés, s’efforça à partir de 1806 de mettre fin aux relations commerciales avec la Grande-Bretagne. « Pour remplacer le sucre de canne importé des colonies anglaises, les Belges se mettent à cultiver la betterave sucrière et créent des raffineries » , écrit par exemple Marie-Thérèse Bitsch [1]. Sans être à remiser totalement aux oubliettes, ce lien de cause à effet appelle cependant bien des nuances. D’une récente étude approfondie du secteur sucrier à Anvers et à Rotterdam, il ressort notamment que le recours à la betterave est resté très marginal – « en enfance jusqu’aux années 1840 » – , que des produits coloniaux ont continué de parvenir dans les villes portuaires et que les acteurs économiques, d’une manière générale, ont su s’y entendre pour relever les défis imposés par les décisions de Paris et la récurrence des guerres [2].

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Une « Muette de Portici » fort peu révolutionnaire

L’opéra d’Auber, Scribe et Delavigne n’est pas favorable à la révolte napolitaine qu’il relate, mais les indépendantistes belges l’ont investi d’un sens conforme à leur cause. A l’inverse, le public et les critiques hollandais en ont retenu après 1830 la condamnation de la sédition (1829-1900)

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« La Muette de Portici » dans une illustration de presse, 1863. (Source: Bibliothèque nationale de France, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84029172/f1.item)

Ce n’est pas le moindre des paradoxes: La muette de Portici, l’opéra d’Esprit Auber créé en 1828 et qui mit le feu aux poudres de la Révolution belge le 25 août 1830, n’était nullement de nature à y inciter. Il relate certes une révolte, celle de la population de Naples contre les Habsbourg d’Espagne en 1628, mais il se garde bien de l’exalter. Le livret d’Eugène Scribe et Germain Delavigne confère au soulèvement des motifs d’ordre personnel et non politique. Le pêcheur Masaniello donne le signal de l’insurrection après avoir appris que sa sœur muette Fenella, personnage ajouté à l’histoire, a été déshonorée par le fils du vice-roi, lequel se révélera accessible au remords. Les violences des Napolitains n’ont rien à envier à celles des Espagnols qui les répriment. Le vice-roi demeure hors de la trame et ne peut donc être mis en cause. L’aventure, en outre, finit mal pour les insurgés qui sont défaits alors que leur meneur meurt empoisonné par un des siens qui a vu en lui un traître et un tyran potentiel. Il n’est pas jusqu’au Vésuve en éruption, dans lequel le désespoir précipite Fenella, qui ne manifeste le désaccord de la nature avec la rébellion!

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Comment faire payer la France sans la ruiner ?

Après la chute de l’Empire, le Royaume-Uni des Pays-Bas, spécialement pour sa partie belge, a figuré parmi les Etats réclamant les plus importants dédommagements à la France vaincue. Mais face à des puissances alliées désireuses de ménager la monarchie restaurée, les négociations ont été longues et ardues (1814-1818)

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Caricature du général Dumouriez, « le sauveur de la Belgique » , vainqueur de Valmy et de Jemmapes. (Source: estampe, 1793-1794, Bibliothèque nationale de France, département Estampes et Photographie, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6948494w.item)

   « Le boche payera! » Ce slogan célèbre des lendemains de la Première Guerre mondiale trouva sa concrétisation dans les réparations imposées à l’Allemagne vaincue pour les dommages subis par les régions envahies. Si la dernière mouture du plan avait été pleinement exécutée, le dernier versement aurait eu lieu en 1988! Mais la charge, trop lourde, fut définitivement abandonnée en 1932. Et après 1945, on cessa rapidement, du côté occidental, de nourrir toute nouvelle illusion.

   Moins connue, plus lointaine, la question des indemnisations dues par la France au terme des guerres napoléoniennes ne s’est pas posée avec moins d’acuité. A la différence de la république de Weimar, la monarchie restaurée de Louis XVIII s’acquitta au bout du compte de ses obligations, même si ce ne fut pas sans mal. Et tout logiquement avaient émergé, parmi les revendications les plus importantes, celles des provinces constitutives de la Belgique.

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