Inhumation ou incinération ? Un dilemme à l’âge du bronze

Les ensembles funéraires de Lambres-lez-Douai et Sin-le-Noble (Hauts-de-France) témoignent de la juxtaposition des pratiques dans la zone Manche – mer du Nord, même si l’incinération tendait à prendre le pas. Le souci d’une visibilité durable des monuments est demeuré constant (XVIIè – XVè siècles av. J-C)

Dans le plus lointain passé, nombreuses sont les cultures ou les sociétés à propos desquelles notre savoir est entièrement ou essentiellement tributaire des sépultures, avec les pratiques dont elles témoignent et les objets qu’elles recèlent. L’âge du bronze et les débuts de l’âge du fer en Europe occidentale sont de ces mondes-là. Dans nos régions, de quelque 2000 à 750 avant J-C, se structurent alors deux espaces selon un clivage est-ouest des plus naturels, commandé par la géographie: l’un autour de la Meuse, l’autre autour de l’Escaut. Les objets retrouvés dans la zone scaldéenne, tels les épées à languette et les grandes pointes de lances, s’apparentent à ceux qui ont été mis au jour dans le nord-ouest de la France actuelle ainsi que dans l’archipel britannique. Les fouilles menées ou en cours à Lambres-lez-Douai et Sin-le-Noble, dans la communauté d’agglomération du Douaisis, peuvent donc nous instruire sur cette aire d’échanges bordée par la mer du Nord et la Manche [1]. Continuer à lire … « Inhumation ou incinération ? Un dilemme à l’âge du bronze »

Les bruits dans la ville, ce souci séculaire

A travers le cas d’Anvers, il apparaît que les citadins se sont toujours plaints des nuisances sonores, même si certaines ont changé de nature avec la révolution industrielle. La sensibilité à cette pollution varie surtout selon les lieux et la bonne ou mauvaise réputation de ceux qui la produisent (XVIè, XIXè siècles)

La représentation courante de la ville « populeuse et bruyante » se vérifie-t-elle toujours et partout ? Les historiens qui l’ont approchée divergent sur cette question éminemment complexe en ce qu’elle touche au vécu, à l’univers mental des collectivités comme à la subjectivité de tout un chacun. Les travaux de baccalauréat de Margo Buelens-Terryn et Christophe De Coster (Universiteit Antwerpen) situent leurs auteurs parmi ceux qui mettent à mal l’idée d’une croissance linéaire, au cours du temps, du concept de pollution sonore, avec la quête des stratégies visant à la réduire. A travers l’étude du cas d’Anvers, les chercheurs soutiennent, en particulier, que l’opposition entre époques préindustrielle et industrielle est à nuancer. Deux périodes de croissances économique et démographique ont été plus particulièrement envisagées: le XVIè siècle jusqu’à la fin du soulèvement calviniste (1585) et le XIXè jusqu’à la « Belle Epoque » [1].

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Le commerce florissant et l’affluence ont conduit à ouvrir à Anvers, en 1517, un deuxième marché aux bœufs, près de la porte Rouge, représenté ici dans un tableau de Peter van Bredael (v. 1670-1690). (Source: Musée royal des Beaux-Arts, Anvers, inv. 784, dans « La ville en Flandre. Culture et société 1477-1787 » , dir. Jan Van der Stock, Bruxelles, Crédit communal – Vlaamse Gemeenschap, Administratie Externe Betrekkingen, 1991, pp. 367-368)

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Quand les chemins de fer divisent la cité

La ligne de ceinture est de Bruxelles a imposé une limite à l’urbanisation de certains quartiers de Saint-Josse-ten-Noode et de Schaerbeek. Le déplacement et l’enfouissement des infrastructures ferroviaires, entre 1881 et 1915, ont levé partiellement la barrière, mais son impact sur la morphologie urbaine demeure perceptible (1846-)

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En continu, le tracé actuel de la ligne de chemin de fer 161 (Bruxelles-Namur) traversant le nord-est de Bruxelles. En pointillé, le tracé tel qu’il se présentait avant le déplacement et l’enfouissement commencés à la fin du XIXè siècle. (Source: n. 1, p. 4)

Paradoxe: généralement loué pour les rapprochements que sa rapidité a favorisés entre les hommes et les régions, le train se trouve en même temps montré du doigt pour avoir été, dans nombre des lieux qu’il traverse, un facteur de division. Celui-ci échappe à la plupart des études qui lient le rail au développement économique, dans la mesure où celles-ci se concentrent sur les gares, pôles de croissance effectifs, attirant notamment les activités commerciales. Mais tout autre et même contraire peut être l’impact des voies ferrées, les sésames pour les traverser (viaducs, tunnels et autres passages à niveau) étant réservés aux rues et avenues principales.

A moins qu’elles ne soient profondément enfouies dans le sol, les infrastructures constituent des obstacles difficilement franchissables. Eloquente à cet égard est la manière dont, à Bruxelles, elles ont fractionné le territoire au sud de la gare du Midi. Alix Sacré, historienne diplômée de l’Université libre de Bruxelles et assistante à l’Université Saint-Louis, s’est penchée pour sa part sur un cas moins visible aujourd’hui mais non moins probant: celui du tronçon ferroviaire Bruxelles-Nord – Bruxelles-Luxembourg, c’est-à-dire la portion de la ligne 161 (Bruxelles-Namur) qui traverse les communes de Schaerbeek et Saint-Josse-ten-Noode ainsi que l’extension est de la capitale [1].

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Des campagnes gallo-romaines en plein boom

Les fouilles menées sur le site de la villa du Hody (Hamois) témoignent du développement agropastoral du Condroz namurois, marqué par la diversification des activités, la qualité de l’alimentation et un important commerce à longue distance. Les constructions se sont adaptée au milieu et aux traditions ancestrales (Ier-IIIè siècles)

Au milieu du XIXè siècle, un article des Annales de la Société archéologique de Namur, signé par l’avocat Nicolas Hauzeur, mentionnait l’existence de vestiges gallo-romains au midi du village de Hubinne, réuni à Hamois. On y avait notamment découvert un bronze de « l’empereur des Gaules » Postumus, assassiné en 269. Fouillé une première fois en 1968 (sans publication) et une deuxième fois à titre préventif en 1979-1980 (Service SOS fouilles), le site a finalement été passé au peigne fin, de 1996 à 2001, par les Jeunesses archéologiques (archeolo-J) que reconnaissent la Région wallonne et la Communauté française de Belgique. Le rapport détaillé de ces campagnes et de l’exploitation du matériel découvert vient de faire l’objet d’un ample ouvrage collectif [1].

Situées au lieu-dit « Sur le Hody » , toute une villa et ses dépendances ont livré peu à peu, partiellement, leur histoire. Celle-ci s’étend grosso modo du milieu du Ier à la fin du IIIè siècle après J-C, chronologie confirmée notamment par le mobilier céramique et les vestiges fauniques. Tout démarre en même temps que la présence romaine – tardive – dans le Condroz, alors partie intégrante de la cité des Tongres (une subdivision administrative et religieuse de l’Empire), et tout s’arrête au moment où la majorité des villas du nord de la Gaule sont abandonnées. Dans ce long entre-temps de quelque 250 ans, l’ensemble, modeste en dimensions et au plan architectural, se trouve pourtant « au cœur d’un domaine important du point de vue économique » (p. 191).

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Villes réduites pour haute stratégie

Conçus sans doute par Louvois à des fins militaires et de prestige, les plans-reliefs conservés à Lille et récemment restaurés reproduisent à l’échelle 1/600è sept de nos cités telles qu’elles furent aux XVIIè-XVIIIè siècles. Une représentation du cadre de vie de nos ancêtres qui n’a rien de virtuel! (1695-1750)

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Le plan-relief de Namur (1747-1750, détail), où les destructions subies lors du siège de 1746 sont ignorées. (Source: palais des Beaux-Arts, Lille, http://www.pba-lille.fr/Collections/Chefs-d-OEuvre/Plans-Reliefs/Plan-relief-de-Namur)

Ath, Audenarde, Charleroi, Menin, Namur, Tournai, Ypres: pas moins de sept villes aujourd’hui belges sont représentées, telles qu’elles furent sous l’Ancien Régime, parmi les quatorze plans-reliefs conservés au palais des Beaux-Arts de Lille. La salle qui leur est consacrée, créée en 1997 sous l’atrium du musée, a été rouverte au printemps dernier après réaménagement et un long travail de restauration [1]. Celui-ci était toujours en cours pour quelques miniatures lors de notre récente visite. Les autres cités exposées sont aujourd’hui françaises (Lille bien sûr, également Aire-sur-la-Lys, Avesnes-sur-Helpe, Bergues, Calais, Gravelines), avec une percée dans l’espace néerlandais (Maastricht). Le reste de la collection, qui compte une centaine de pièces au total, se trouve à Paris, au musée des Plans-Reliefs logé à l’hôtel des Invalides.

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Une tour sur le chemin de la guerre de la Vache

Construite par des bourgeois de Huy dans la seigneurie de Goesnes (Ohey), d’où est partie la guerre de la Vache, la tour-porche de Filée n’a pas pu la connaître. Avec son portail de façade et sa superstructure en colombage et en encorbellement, ce joyau patrimonial rare était plus guerrier d’allure que de fonction (XIIIè-XIVè siècles)

Si le Moyen Age ne fut pas la longue nuit décriée par une historiographie obsolète, il comporte aussi ses zones d’ombre: aucune civilisation en aucune époque n’en est dépourvue. Sans doute convient-il d’y faire figurer la guerre de la Vache (1275-1278), même délestée de ses amplifications légendaires. Des années de ravages à travers tout le Condroz, des dizaines de villages attaqués, des morts par milliers… à la suite du vol d’un bovidé à Ciney (principauté de Liège) et de la pendaison, certes inique au regard de la seule loi du talion, du chapardeur pris sur le fait à Andenne (comté de Namur). Le prétendu casus belli n’a été, bien sûr, qu’un prétexte pour mettre aux prises des voisins rivaux et, à travers eux, quelques grandes puissances de l’époque. Le comte de Flandre, qui a acquis le Namurois, avance ici ses pions de concert avec la France qui inaugure la longue série de ses interventions dans les affaires de l’évêché de Liège. Le comte de Luxembourg est allié de Namur et le duc de Brabant l’est de Liège. C’est finalement le roi Philippe III le Hardi qui impose la paix. Vingt ans plus tard, la guerre des Awans et des Waroux, qui décimera beaucoup plus longuement la Hesbaye, sera du même acabit.

Le paysan qui a payé cher son larcin provient du village de Jallet, relevant de la seigneurie de Goesnes, une partie de la commune d’Ohey aujourd’hui, qui appartient alors à une branche des Beaufort, famille liégeoise de haut rang. Cette terre est devenue du coup un des foyers du conflit fameux où a échoué le droit féodal, le maître des lieux n’acceptant pas que le bailli du Condroz ait fait exécuter un de ses manants. Le règlement final de la querelle, en 1297, consacrera le passage de Goesnes de l’orbite liégeoise à la namuroise. C’est bien assez pour que des étapes oheytoises soient ménagées dans l’actuel Circuit de la guerre de la Vache créé par le Syndicat d’initiative d’Andenne [1].

Y figure notamment la maison forte de Filée, hameau de l’entité, qui a fait partie du système défensif seigneurial avec le castrum (château) de Goesnes et la tour de Hodoumont. Continuer à lire … « Une tour sur le chemin de la guerre de la Vache »

Mer du Nord: les invasions toujours recommencées

1570, 1686, 1717, 1825, 1953: au moins une catastrophe majeure par siècle depuis le XVIème. Malgré la vulnérabilité des populations, les sociétés préindustrielles ont fait preuve d’une grande résilience. Mais la perte d’autonomie des communautés villageoises n’a pas été profitable à la protection des plus faibles

Une puissante tempête et de hauts niveaux d’eau, souvent ceux d’une grande marée: telle est la conjonction fatale. Les sources historiques, même avec leurs imprécisions, ne laissent pas de place au doute quant à la récurrence et à aux bilans sinistres des grandes inondations qui ont submergé les côtes de la mer du Nord, de celle de 838 (plus de 2400 noyés dans le nord-ouest des Pays-Bas, selon les estimations [1]) à celles de 1953 (1836 morts aux Pays-Bas, de 14 à 22 en Belgique [2]) et de 1962 (quelque 350 autour de l’estuaire de l’Elbe en Allemagne).

Entre les deux, Noël 1717 a battu les records. Sur base des relevés par ménages effectués dans les paroisses de l’ensemble des régions côtières, on arrive à une fourchette de 11.399 à 13.352 victimes. Dans les limites du territoire des Pays-Bas actuels, Jan Buisman, grande autorité en géographie historique, mentionne au moins une catastrophe majeure par siècle. Outre les précitées s’imposent aux mémoires celles de 1570 (peut-être jusqu’à 6000 vies fauchées), 1686 (autour de 1900), 1825 dans une moindre mesure (environ 380)…

De la Flandre maritime au Skagerrak, jusqu’à ce que soient entrepris les grands travaux modernes de containment, le risque fait donc constamment partie intégrante de la vie. Sur la manière dont les sociétés et les groupes qui les composent sont frappés, font face et se relèvent – ou pas – après les désastres, Tim Soens (Université d’Anvers) propose une réflexion portant sur les âges préindustriels et fondée sur l’historiographie les concernant [3]. Bien sûr, pour que les déferlements tempétueux subits portent à conséquences notables, il faut un minimum d’aménagement et de peuplement des terres basses. C’est généralement le cas à partir de l’an 1000 et les récits relatifs aux invasions de la mer suivent de très près, dès 1014 et 1042 dans l’espace belge. Par la suite, chez nous ainsi qu’en Zélande et dans le sud de l’Angleterre, les phénomènes extrêmes sévissent davantage à la fin du Moyen Age pour régresser aux XVIIè et XVIIIè siècles, à l’opposé de leur ventilation chronologique dans la zone nord, de la Frise à la côte occidentale du Danemark (mer des Wadden). Continuer à lire … « Mer du Nord: les invasions toujours recommencées »

Bruegel, témoin du refroidissement climatique

Ses paysages d’hiver brabançons sont bien un reflet du Petit Age glaciaire, mais l’accent mis sur les aspects poétiques et ludiques de la neige et du gel correspond au regard de commanditaires citadins qui ne souffraient pas des rigueurs du temps. Les sujets greffés révèlent aussi l’intention morale et spirituelle de l’artiste (1563-1566)

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Le « Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux » de Pieter Bruegel l’Ancien (huile sur bois, 37 x 55,5 cm, 1565): une vision qui n’est pas que ludique. (Source: musée royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 8724; n. 1 pp. 54-55)

Spectaculaires ont été les progrès de la recherche en histoire climatique ces dernières décennies. On sait aujourd’hui qu’après une période médiévale globalement chaude, particulièrement du Xè au XIIIè siècle, le décor change à partir du XIVème: on entre alors dans ce qu’il est convenu d’appeler le Petit Age glaciaire, qui durera jusqu’au milieu du XIXè siècle. Bien entendu, il s’agit là de moyennes, n’excluant pas des variations régionales et saisonnières considérables. Même la tendance générale peut connaître des hauts et des bas. C’est le cas pour un réchauffement sensible intervenu entre 1450 et 1550. La relance du froid qui a suivi cette phase retiendra ici notre attention, car c’est d’elle que sont demeurées emblématiques les célèbres scènes d’hiver de Pieter Bruegel dit l’Ancien. Leur contexte, leur contenu et leur interprétation ont fait l’objet, à l’occasion du 450è anniversaire de la mort du peintre flamand (1569), d’un ouvrage collectif des plus exhaustifs, dirigé par Tine Luk Meganck et Sabine van Sprang, spécialistes attachées aux musées royaux des Beaux-Arts de Belgique [1]. Continuer à lire … « Bruegel, témoin du refroidissement climatique »

Contre les Germains, le développement urbain

A partir de 15 avant J-C, les régions de la Gaule conquises par César voient croître cités et chefs-lieux destinés à fortifier l’Empire. La naissance de Tongres, plus vieille ville de Belgique, s’inscrit dans ce contexte où Rome recourt à la coercition tout en optant à terme pour l’autonomie municipale (Ier siècle avant – IVè siècle après J-C)

On situe aux alentours de l’an 10 avant J-C, soit quatre décennies après la conquête de César (57-51), la naissance de Tongres, la plus ancienne de nos villes. Celles-ci ne seront, à vrai dire, pas foisonnantes à l’époque romaine dans l’espace belge actuel. Les plus importantes à côté d’Atuatuca Tungrorum seront Tournai et Arlon, qui s’imposeront plus tardivement par leur marché prospère. Toutes bénéficieront d’une position privilégiée sur les grands axes routiers.

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Reconstitution d’Atuatuca Tungrorum (Tongres) vers 150 après J-C. (Source: © Gallo-Romeins Museum of Tongeren, Ugo Janssens, https://followinghadrianphotography.com/tag/tongres/)

Le contexte général qui a vu émerger la localité hesbignonne peut s’éclairer notamment par l’étude que William Van Andringa (Université de Lille) a consacrée, en confrontant sources écrites et apports archéologiques, à l’avènement de la civilisation municipale et à l’installation des chefs-lieux en Gaule intérieure, processus qui démarre entre 15 et 12 avant J-C, avec en ligne de mire la Germanie à contrôler [1]. Symbole de ce tournant, l’autel du Confluent à Lugdunum (Lyon), où se réunissent une fois par an les représentants des cités des Gallia Celtica, Belgica et Aquitania, a été élevé en 12. Les premières traces d’activités et de constructions à Bagacum (Bavay), capitale des Nerviens qui occupent le Hainaut, le Cambrésis et le Brabant, ont été datées de 10 par les bois (dendrochronologie).

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Ces morts témoins de l’histoire hutoise

Des milliers de destins sont inscrits au Livre des défunts de la communauté religieuse du Neufmoustier. Pierre l’Ermite fut sans doute inhumé sur place et l’orfèvre Renier, à qui sont attribués les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy à Liège, a laissé sa trace dans cette source qui informe aussi de l’urbanisme et des métiers (XIIè-XVIIIè siècles)

Tout commence à l’aube du XIIè siècle, quand une petite communauté religieuse mixte se constitue spontanément dans un faubourg de Huy, sur la rive droite de la Meuse. Au terme d’un processus classique, la fondation entre dans le cadre institutionnel et débouche sur un chapitre régulier. En 1130, l’évêque de Liège Alexandre Ier consacre l’église du lieu. Telle est l’origine de l’établissement du Neufmoustier, qui durera jusqu’au régime français, à la fin du XVIIIè siècle.

On lui doit notamment une source à laquelle ont eu recours les historiens médiévistes et modernistes les plus en vue de la cité mosane, du Condroz et de la Hesbaye: le Livre des morts, partie intégrante d’un recueil liturgique (liber capituli) destiné à être déposé sur l’autel pour les offices. Son concepteur et premier auteur, le diacre Jean, sans doute chantre du chapitre – cette fonction allant souvent de pair avec celles d’archiviste et de notaire/secrétaire – s’est mis à la tâche dès 1130, année de la dédicace. Par lui et par ses successeurs a été tenu, jour après jour jusqu’en 1787, un répertoire en latin des défunts commémorés, qui constitue une mine d’informations sur des milliers de destins individuels.

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Les scribes se sont succédé de 1130 à 1787, dans une grande variété d’écritures, pour tenir jour après jour le répertoire des défunts de la communauté ou priés par elle. (Source: Le Grand Curtius, Liège, https://www.grandcurtius.be/fr/les-collections/arts-decoratifs/obituaire-du-neufmoustier)

Dans les autres parties du recueil figurent, entre autres, la « règle » ici en vigueur de saint Augustin, avec les ajouts dus à la réforme dite de Hugues de Saint-Victor, la règle canoniale codifiée au concile d’Aix de 817, la formule de profession de foi des chanoines réguliers… Disparu dans la tourmente révolutionnaire, le document fut, en 1835, retrouvé chez un particulier et racheté par Joseph Grandgagnage, premier président de la cour d’appel de Liège, qui le légua à l’Institut archéologique liégeois. Il est aujourd’hui exposé au complexe muséal de la Cité ardente, le Grand Curtius. Christine Renardy, docteur en histoire de l’Université de Liège, qui a notamment dirigé le service des Archives de la Ville avant d’assurer la coordination du département de la Culture et du Tourisme, a réalisé l’édition scientifique de ce manuscrit précieux entre tous [1], comblant en partie les détériorations subies par l’original à l’aide de copies conservées aux Archives de l’Etat.

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