Des siècles de vie avec les loups

Leur retour dans nos régions a stimulé la recherche historique les concernant. Parmi les questions posées, celle de savoir si les guerres les ont attirés et les ont rendus plus dangereux pour les humains. Les déclins démographiques ont créé des espaces qu’ils ne tardaient pas à occuper (1000-1900)

   Le 10 août dernier, le réseau du service public de Wallonie compétent en la matière confirmait la naissance de cinq nouveaux louveteaux dans les Hautes Fagnes. Leur père avait été repéré pour la première fois en 2018, l’année qui vit les biologistes et environnementalistes de Belgique et des Pays-Bas faire état de la présence des premières meutes dans les deux pays, après une absence de plus d’un siècle. Ce retour, les questions qu’il soulève et les avis en tous sens qu’il suscite n’ont pas manqué de booster la recherche historique sur le sujet. Comment, des siècles durant, avons-nous coexisté avec les loups ?

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Un réchauffement en Hainaut, il y a 33.000 ans

Les traces fauniques mises au jour à Maisières-Canal (Mons) témoignent d’un peuplement lié à la transition d’un climat froid à un climat « moyennement froid ». Le paysage ressemblait alors à ceux de la steppe ou de la toundra. L’ivoire de mammouths morts à des époques différentes a été amplement exploité (-33.200-31.100 ans)

   Au milieu des années ’60 du siècle dernier, la construction du canal du Centre révélait, à la frontière des communes de Maisières et Obourg (aujourd’hui sections de la ville de Mons), un site préhistorique des plus foisonnants. Menées d’abord par le découvreur, Gilbert Bois d’Enghien, suivi par Jean de Heinzelin (Université de Gand) au nom de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB), les fouilles permirent notamment d’exhumer quelque 34.000 outils lithiques destinés surtout à la chasse et à la boucherie. En 2000 et 2002 encore, de nouvelles trouvailles liées à un atelier de taille vinrent enrichir les précédentes.

   D’un récent réexamen pluridisciplinaire, technologies de pointe à l’appui, des collections d’artefacts constituées initialement, il ressort que leurs producteurs vécurent en ces lieux entre 33.200 et 31.100 ans before present (= avant 1950) [1]. Portant plus particulièrement sur les ressources animales et leur exploitation, ce travail éclaire les circonstances qui favorisèrent le peuplement de cette partie de notre Hainaut actuel, en un temps qui fut aussi celui de la disparition des derniers néandertaliens. Les données environnementales et nombre de traces fauniques livrées par Maisières-Canal – ours bruns, renards polaires, rennes, aurochs ou bisons, trétas lyres, harfangs des neiges, grands corbeaux… – suggèrent que l’occupation humaine y accompagna un réchauffement climatique.

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La justice des évêques à l’heure de Trente

Rares sont les emprisonnements et les bannissements, la plupart des peines pour avoir fauté contre les lois de l’Eglise consistant en confessions publiques, pèlerinages, réparations, amendes… Les objectifs sont de faire revenir le condamné sur le droit chemin et de donner à tous un exemple édifiant. Focus sur le diocèse de Bois-le-Duc (1559-1631)

   C’est dimanche. Dans l’église paroissiale où la grand-messe est célébrée, un homme se tient à genoux au pied de l’autel. Revêtu d’une cape blanche par-dessus ses vêtements, il confesse ses méfaits devant la communauté. Presque tous les villageois sont présents. Auparavant, le condamné à l’humiliation a suivi dans l’église la procession, derrière le saint sacrement ou des reliques. Dans ses mains, il tient un cierge allumé d’une demi-livre, qu’il offrira à l’hostie consacrée à la fin de l’office. Telle est, avec des variantes et des compléments, la peine fréquemment imposée aux XVIè-XVIIè siècles par la justice ecclésiastique aux auteurs d’adultère ou d’inceste.

   A l’archevêché de Malines-Bruxelles est conservé un registre de 158 jugements prononcés dans le diocèse de ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc) de 1597 à 1615. Il constitue une des sources sur lesquelles l’archiviste et historien Jan Sanders a fondé son examen du pouvoir et de l’action judiciaires des prélats de l’époque [1]. Une époque marquée par le défi protestant et la mise en œuvre des décrets du concile du Trente: c’est à ces fins que Philippe II, roi d’Espagne et seigneur de nos anciens Pays-Bas, a obtenu en 1559 l’aval du Pape à une réforme des diocèses. La création de celui de ‘s-Hertogenbosch en est une conséquence. Il réunit des parties enlevées à ceux de Liège [2], de Cambrai et d’Utrecht.

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Sous le sable, les ports disparus

Creusé par une marée dévastatrice en 1134, le grand chenal du Zwin a fait la fortune de Bruges et de son réseau d’avant-ports qu’il reliait à la mer. L’ensablement, sous l’effet à la fois de facteurs naturels et de l’activité humaine, a progressivement mis fin à cette plaque tournante commerciale du Nord de l’Europe (XIIè-XVIè siècles)

   On dénombre aux Etats-Unis des milliers de villes fantômes, abandonnées à la suite du tarissement de l’activité qui les faisait vivre, la quête de l’or notamment. La fin des productions minières vida de même de leurs habitants nombre de localités du Svalbard en Norvège. Dans la région côtière belge aussi, il arriva que des cités dépérissent pour avoir perdu leur raison d’être. Certaines d’entre elles ont même totalement disparu du paysage. 

   Depuis 2013, des chercheurs de l’Université de Gand s’attachent avec différents partenaires à retrouver, entre Bruges et la mer du Nord, les traces archéologiques, écrites ou autres d’un réseau unique d’avant-ports nés au Moyen Age, morts aux temps modernes. Le sujet a fait l’objet, au centre d’observation du Parc Nature du Zwin à Knokke, d’une exposition avec reconstitutions virtuelles qui valait la visite. Elle vient de fermer ses portes, mais une publication en sauvegarde et développe les données scientifiques [1].

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Naître noble ou le devenir ?

Sous les ducs de Bourgogne, l’accumulation des propriétés et les services rendus au pouvoir politique constituent des voies royales pour gagner son blason, même si les concurrences et les adversités ne manquent pas. Illustration à travers le cas de la famille de Goux dans le comté de Flandre (XVè siècle)

   La nature spécifique de la noblesse et les moyens de l’acquérir offrent ample matière à débats aux historiens. La classe n’est nullement immuable, ne serait-ce qu’en raison des appels d’air créés par les lignages en extinction. Mais sur l’importance respective des conditions à remplir pour gagner son blason, les interrogations fusent. Le « vivre noblement » , fréquemment invoqué, perd de sa force quand nombre des activités et des biens qui le caractérisent deviennent accessibles au commun des mortels. La possession d’une seigneurie, qui n’est pas censée être vendue, devient un critère problématique dans une société de plus en plus commerçante, mais il ne disparaît pas pour autant. Les services rendus au pouvoir politique, surtout quand l’Etat est en formation, constituent quant à eux assurément, avec ou sans les caractéristiques précédentes, une voie royale vers l’anoblissement.

   Etudié par Tom De Waele (Université de Gand), le cas de la famille de Goux, dans le contexte du comté de Flandre de la première modernité, s’impose comme des plus significatifs, même s’il est loin d’épuiser tout le champ des possibles [1]. Une carrière brillante à la cour des ducs de Bourgogne et l’acquisition de terres voisines finalement unifiées ont ici cumulé leurs effets.

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Flamand ou allemand ? Une autre question linguistique

L’usage d’appeler « Duitsch » ou « Duytsch » (allemand) la langue parlée dans le nord de l’espace belge, tout en la distinguant de celle d’outre-Rhin, a traversé les siècles jusqu’au XXème. Parfois en rude concurrence avec « Dietsch » , le mot a fini par céder la place à « Vlaemsch » sous l’influence francophone

   Si, au début du XIXè siècle, vous aviez demandé à des Flamands du Limbourg ou du Brabant quelle langue ils parlaient, qu’auraient-ils répondu ? Flamand ? Néerlandais ?… Ni l’un, ni l’autre. Selon Jan Frans Willems, qui la rapporte en 1837, la réponse aurait été: « Ik spreek Duitsch » , littéralement « Je parle allemand » . L’écrivain et philologue suggère toutefois qu’il faut comprendre « Dietsch » , soit « thiois » , entendu ici comme le terme désignant les parlers germaniques dans l’espace belgo-néerlandais. Avec des variantes phoniques, les dialectes continueront d’être désignés de la sorte par ceux qui les pratiquent jusqu’au milieu du XXè siècle.

   L’usage ambigu remonte loin.

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Le pain dans l’ascenseur social

Jadis vital pour les familles populaires, il a été rendu plus abordable par la modernisation de la boulangerie, au détriment de l’artisanat. A partir des années 1970, le souci croissant de la santé et de la saveur a relancé ce dernier et profité au pain complet, lequel a supplanté le blanc fin à la table des foyers aisés (fin du XVIIIè – XXIè siècles)

   Agriculture, techniques, entreprises, commerce, relations sociales, législation, hygiène, politique, diététique, goût…: selon les termes de Peter Scholliers, faire l’histoire du pain et de la boulangerie, c’est faire « l’histoire de tout » [1]. En spécialiste du passé économique et social, le professeur émérite à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a entrepris pour sa part de dresser un panorama de cette totalité dans le cadre belge, de la fin du XVIIIè siècle à nos jours.

   Pour bon nombre de nos ancêtres, l’enjeu constitué par l’aliment à base de farine, d’eau et de sel a été longtemps rien moins que vital. Dans les familles ouvrières des années 1850 et ultérieurement, il représente 30 % des dépenses et fournit 60 % des calories. Il n’en va certes pas de même pour les foyers des classes supérieures, où ce poste n’absorbe guère plus de 4 % du budget, souvent moins, parfois rien (à en juger par les archives des cuisines du Palais royal, Léopold II ne mange jamais de pain). Et aujourd’hui ? On en serait à moins d’un centième de nos frais et 12 % de nos calories (1, « Brood verwerven » ). Tous bourgeois ? Mais bien peu s’en passeraient à jamais…

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Une révolution sexuelle au XVè siècle ?

Les sources littéraires témoignent de mœurs débridées dans les villes du duché de Brabant et du comté de Flandre jusqu’au siècle suivant. Un courant où la contrainte et le viol faisaient partie intégrante de l’art d’aimer… Mais l’époque n’était pas plus monolithique dans la licence que les temps antérieurs ne l’avaient été dans la rigueur (XIVè-XVIè siècles)

   Bon nombre de nos ancêtres, vers la fin du XVè siècle, seraient devenus de chauds lapins! Telle est, en tout cas, la conclusion à laquelle est parvenu Herman Pleij, professeur émérite de l’Université d’Amsterdam, après immersion dans les sources littéraires du temps [1]. Les villes prospères du duché de Brabant et du comté de Flandre auraient été les lieux d’ « une véritable révolution sexuelle » (p. 403), qui se serait ensuite propagée dans l’ensemble des anciens Pays-Bas, toutes classes confondues.

   Légion, de fait, sont les textes de rhétoriqueurs d’alors exaltant les plaisirs des sens. Aujourd’hui encore, certains de leurs ouvrages ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Mais des indices du phénomène se rencontrent bien avant le cadre chronologique pointé par le chercheur, spécialiste des lettres médiévales. Le premier exemple qu’il nous livre porte le titre bien innocent de d’Meisken metten sconen vlechtken (La fille aux jolies petites tresses). Cette chanson anonyme consacrée à un amour perdu, déjà célèbre vers 1400 dans les cercles nobles de Bruxelles et environs (manuscrit Van Hulthem), ne tarde cependant pas à évoquer d’autres attraits de la personne aimée. Y apparaissent des expressions connues pour renvoyer à des réalités osées, comme la présence d’une fossette dans le menton, avant que les choses soient dites plus crûment. L’œuvre a été conçue pour être chantée en communauté, de sorte que « les chanteurs accompagnants devaient bien s’identifier avec les frustrations sexuelles du poète faisant office de chanteur principal » , selon notre auteur (p. 14).

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Quand un médiéval rencontre un autre médiéval…

Des réalités les plus terrestres à la théologie de haut vol, le contenu hétéroclite des « Martins » de Jacob Van Maerlant les a souvent fait considérer comme des poèmes distincts. Et s’il s’agissait plutôt de traduire en une œuvre le cheminement des personnages, du souci du monde à la contemplation du Ciel ? (XIIIè siècle)

   C’est l’histoire de deux amis, imaginée dans le comté de Flandre du XIIIè siècle. Ils sont frappés tour à tour par l’abattement et la lassitude devant un monde qui leur apparaît en dérive, du fait de maîtres mal conseillés. Dans les deux cas, c’est la conversation nouée entre eux qui va remédier à leurs états d’âme. Ce qu’ils se racontent ? Des histoires de médiévaux, bien sûr. Jean Nohain n’aurait pas mieux dit dans sa célèbre chanson Quand un vicomte, mise en musique par Mireille Hartuch (1935). C’est pour cela qu’ils nous intéressent.

   Connus sous le titre des Trois Martins ou sous celui de Haro! Martin! (Wapene Martijn), ces dialogues curatifs imaginaires constituent une des œuvres principales de Jacob Van Maerlant, le plus renommé des poètes en moyen-néerlandais, né vers 1220 dans les environs de Bruges, mort vers 1300, sans doute à Damme où sa statue trône devant l’hôtel de Ville. L’interlocuteur de Martin porte son propre prénom dans son poème strophique qui semble avoir connu un joli succès, au point d’être considéré comme le premier opus thiois à avoir été traduit en français [1]. Trois entretiens sont consignés, le premier sur des questions diverses, le deuxième sur un dilemme amoureux et le troisième sur le dogme de la Trinité.

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« Ne rions pas du pauvre magister »

En 1922, l’écrivain Désiré-Joseph d’Orbaix publiait son témoignage des grandeurs et misères du métier d’instituteur, qu’il avait exercé à Saint-Gilles. L’amour des élèves et une pédagogie du cœur s’expriment dans ces pages en même temps que la grande pauvreté du milieu et le manque de reconnaissance sociale (1908-1921)

   En 1922 paraissaient, sous le titre Le don du maître, une série de tableaux de la vie scolaire dus à l’écrivain et journaliste Désiré-Joseph Debouck, dit d’Orbaix (1889-1943). L’auteur, également enseignant, avait obtenu des Editions du Monde nouveau, à Paris, qu’elles l’impriment en 500 exemplaires. Ce début modeste ne fut pas de mauvais augure puisque plusieurs rééditions suivirent, jusqu’en 1943. Près de 80 ans plus tard, l’ouvrage revoit le jour par les soins de Renaud Denuit, petit fils de l’homme de lettres, ancien journaliste à la RTBF puis fonctionnaire à la Commission européenne [1].

   S’il s’agit bien d’un témoignage et non d’une fiction, compte doit être tenu de son style léché qui, parfois, embrume le factuel. La veine romanesque et surtout poétique qui traverse les autres œuvres de d’Orbaix se retrouve dans son regard sur l’école primaire, à telle enseigne que le liminaire et la fin sont en vers. L’écartèlement entre les deux vocations, la plume ou la craie, s’y exprime d’ailleurs:

« Peut-être bien que Dieu veut pour moi cette gloire
D’un poète écrivant sa pensée et son cœur,
Non dans des vers gravés aux marbres de l’histoire
Mais sur le tableau noir du sous-instituteur! » (p. 25).

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