Si ce n’était eux, c’était donc leur père…

La répression de la collaboration avec les Allemands, dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, a souvent eu pour effet de punir aussi les enfants et les proches des accusés, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée. Regard en Flandre sur une petite minorité qui a alimenté un fort sentiment d’injustice (1945-)

 

   Qu’y a-t-il de commun entre le cardinal Godfried Danneels, les écrivains Hugo Claus et Erwin Mortier, l’animateur de télévision Steven Van Herreweghe, l’ancien ministre-Président flamand Geert Bourgeois, la psychologue clinique Ariane Bazan, le philosophe Johan Sanctorum, l’homme politique Bart De Wever et son frère historien Bruno… ? Tous naquirent dans des familles flamandes frappées par la répression au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Même s’il ne faut pas en exagérer l’importance numérique, ce groupe, avec le lot qui fut le sien, demeure influent dans la mémoire collective.

   Sur la base d’une centaine de témoignages recueillis principalement par des étudiants, Koen Aerts, docteur en histoire de l’Université de Gand, a réalisé la synthèse sans doute définitive des voies et moyens par lesquels les enfants de collaborateurs de l’occupant allemand furent eux aussi punis, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée et même – ce ne fut pas rare – quand il s’avéra en fin de compte que leurs parents avaient été à tort poursuivis en justice, « épurés » dans leur secteur professionnel et/ou victimes de représailles populaires [1].   

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James Ensor, le faux artiste maudit

Le peintre et graveur ostendais s’est montré beaucoup moins rebelle dans la vie réelle que dans l’imaginaire qui imprègne ses œuvres et le personnage qu’il s’est construit. Feignant d’ignorer la reconnaissance et les honneurs, il s’est fait l’écho des tumultes contemporains et le contempteurs du prosaïsme bourgeois (1880-1930)

   Quand on porte sur une carrière d’artiste un regard d’historien, quelques aspects insoupçonnés, très prosaïques, voire terre à terre, peuvent se révéler des plus dignes d’attention. Ainsi en va-t-il pour l’importance… du train dans l’activité de James Ensor (1860-1949) et son accès à la notoriété. C’est le réseau ferroviaire belge, au développement exceptionnel à la fin du XIXè siècle, qui permit au peintre et graveur de recevoir à Ostende la visite de collectionneurs des quatre coins du pays ainsi que de l’étranger. C’est aussi grâce au rail que Bruxelles, Anvers ou Liège devinrent des destinations de routine pour l’homme ou pour ses œuvres.

   Ce constat figure parmi ceux que dresse le journaliste, historien, philologue Vincent Delannoy [1]. Car à l’encontre des représentations d’un Ensor casanièrement vissé à sa demeure de la Vlaanderenstraat – devenue depuis son musée –, aucun créateur aspirant à la reconnaissance ne pouvait alors s’exempter des institutions et des réseaux culturels de la capitale en particulier. Centralisme à la parisienne ? Mutatis mutandis. La vie du natif de la Côte est jalonnée de séjours de quelques semaines, susceptibles de s’étendre jusqu’à quelques mois, dans « le lieu des échanges culturels et l’endroit où l’on entretient des contacts et où l’on conclut des affaires » (p. 100). Les salles d’exposition et les revues artistiques qui font percer sont bruxelloises. C’est en empruntant ces passages obligés que l’inconnu, à la longue, est devenu illustre.

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La main toujours plus haute des ducs de Bourgogne

L’emprise croissante du pouvoir princier se révèle à travers les négociations dynastiques et commerciales anglo-bourguignonnes dans le contexte de la transition entre Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Le premier s’appuie sur une assise large de groupes intéressés. Le second ne se fie qu’à ses confidents (1465-1468)

   Entre l’unificateur des anciens Pays-Bas et l’autoproclamé grand-duc d’Occident, les dissemblances ont été actées de longue date dans l’historiographie. Elles s’étaient concrétisées jusque dans la manière d’organiser l’action diplomatique, ainsi qu’il ressort d’une communication faite au tout récent Congrès des cercles francophones d’histoire et d’archéologie, réuni à Tournai [1]. Docteur en histoire de l’Université libre de Bruxelles et lecturer (maître de conférences) à l’Université d’Oxford (Harris Manchester College), Michael Depreter a focalisé son inventaire des différences sur la période même où s’opéra la transition entre Philippe le Bon (1419-1467) et Charles le Hardi (ou le Téméraire, 1467-1477). Le moins qu’on puisse dire du changement intervenu alors est qu’il ne donna pas « du temps au temps » …

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De l’édition des Lumières à celle des gouvernements

Au XVIIIè siècle, le « Journal encyclopédique » de Pierre Rousseau, lancé à Liège, sert à propager les « idées nouvelles ». Il est à l’origine de la maison Weissenbruch, spécialisée notamment dans les publications musicales et officielles, les publicités et les affiches. L’entreprise familiale aura la vie dure (XVIIIè-XXIè siècles)

   « Rien de plus singulier, de plus louable, que la fortune de M. Pierre Rousseau, de Toulouse, qui, d’auteur médiocre et méprisé à Paris, est devenu un manufacturier littéraire très-estimé et très-riche » . Tel est le point de vue rapporté par Louis Petit de Bachaumont en 1769 dans ses Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France [1]. Il faut y ajouter que la success-story ici évoquée s’est jouée pour l’essentiel à Liège et à Bouillon: un itinéraire à l’inverse, donc, de celui des artistes et écrivains qui allaient quérir gloire et gain dans la capitale française.

   C’est en Cité ardente que Pierre Rousseau (1716-1785) a lancé, en 1756, son Journal encyclopédique, organe de propagande pour les Lumières, promis à une large diffusion européenne. C’est en bord de Semois qu’il a créé, en 1768, la Société typographique de Bouillon. L’entreprise sera durable. Transmise à la belle-famille du fondateur après la mort de celui-ci, elle deviendra la Société d’édition et d’imprimerie Weissenbruch, établie à Bruxelles et active jusqu’à l’aube du XXIè siècle. De cette longue histoire témoigne aujourd’hui un important fonds d’archives, qui a fait l’objet en 2016 d’une donation à l’Université de Liège où sa numérisation a été mise en œuvre [2].

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Nation, région, cité: quand l’histoire défile

Sortie renforcée face à la vague révolutionnaire qui a ébranlé l’Europe, la Belgique du milieu du XIXè siècle se célèbre à travers des cortèges festifs comme une et plurielle à la fois. A Bruxelles, on met en valeur le présent. A Gand, l’ancien comté de Flandre est glorifié comme un fondement de la nation (1848-1849)

 

Le « Cortège historique des comtes de Flandre » , organisé à l’occasion des Fêtes gantoises de 1849, réunit quelque 600 figurants. (Source: lithographie de Félix De Vigne dans Edmond De Busscher, « Chars du Cortège des comtes de Flandre » , Gand, De Busscher frères, 1855, dépliant hors texte)

  S’il faut en croire Marita Mathijsen (Université d’Amsterdam), une véritable « obsession du passé » caractérise le XIXè siècle [1]. Elle se concrétise par une floraison de monuments, de peintures, d’écrits scientifiques ou romanesques, ainsi que par un goût prononcé pour les reconstitutions et les cortèges qui mettent « l’histoire en scène » [2]. Ces manifestations, bien sûr, sont aussi porteuses d’un message politique et identitaire où s’entremêlent, en conformité avec nos atavismes bien connus, le sentiment belge et la défense jalouse des particularismes subnationaux.

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21 juillet, 27 septembre, 11 juillet, 8 mai…: mythes ou réalités ?

Une étrange alchimie où la Wallonie et la Communauté française s’approprient les événements fondateurs de l’Etat belge unitaire, où la Flandre célèbre la bataille Eperons d’or alors qu’il y avait des combattants de langues romane comme thioise des deux côtés, où Eupen annexe la fête du Roi et Bruxelles l’anniversaire de la victoire de 1945…

   La Belgique est prodigue en fêtes. A celle qui, le 21 juillet, célèbre la nation, pas moins de cinq autres ont été ajoutées, au cours du dernier demi-siècle, au sein de nos Régions et Communautés. Pareil cas de figure est peu courant. On le retrouve bien en Espagne, mais nullement dans des fédérations aussi accomplies que les Etats-Unis ou l’Allemagne. Pour l’historien Cédric Istasse (Crisp), qui a retracé sur ce sujet le cheminement des prises de décision, l’explication réside dans « le fait que le fédéralisme à l’œuvre en Belgique résulte d’une dynamique de dissociation et non d’association » [1].

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Quand la Belgique était coupée en deux

Non pas entre Nord et Sud, mais entre catholiques et libéraux. Dans le dernier tiers du XIXè siècle, la violence des affrontements entre ces deux camps était au paroxysme. Les crispations autour des écoles et des funérailles dans le pays de Durbuy en fournissent une illustration éloquente (1879-1888)

   Jamais, selon les termes d’Henri Pirenne, les querelles politiques dans la Belgique contemporaine n’ont atteint « un tel degré de violence » que dans les années qui ont suivi 1870. « Catholiques et libéraux, poursuit l’historien, dressés les uns contre les autres, vivent dans un état de lutte permanente, aussi irréconciliables, aussi intolérants que les guelfes et les gibelins du Moyen Age ou les gueux et les papistes du XVIè siècle. Au drapeau bleu et au bleuet des libéraux, s’opposent le drapeau rose et le coquelicot des catholiques; le Chant des gueux répond au Lion de Flandre; à la campagne on insulte les enterrements civils; dans les grandes villes on siffle les processions et l’on disperse des pèlerinages à coups de canne » . Et d’ajouter un peu plus loin que « poussée à ce point d’exaspération, la passion politique eût infailliblement abouti à la guerre civile si la restriction du droit de suffrage ne l’avait circonscrite aux limites de la bourgeoisie censitaire » [1].

   Une série de documents publiés par la revue du cercle historique Terre de Durbuy apporte quelques exemples éloquents, à l’échelon local, de ces cris et fureurs auxquels le « petit peuple » était loin de demeurer étranger [2]. Ici comme ailleurs, les luttes ont alors pour terrains privilégiés l’enseignement (libre vs public) et les funérailles (civiles vs religieuses).

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Flamand ou allemand ? Une autre question linguistique

L’usage d’appeler « Duitsch » ou « Duytsch » (allemand) la langue parlée dans le nord de l’espace belge, tout en la distinguant de celle d’outre-Rhin, a traversé les siècles jusqu’au XXème. Parfois en rude concurrence avec « Dietsch » , le mot a fini par céder la place à « Vlaemsch » sous l’influence francophone

   Si, au début du XIXè siècle, vous aviez demandé à des Flamands du Limbourg ou du Brabant quelle langue ils parlaient, qu’auraient-ils répondu ? Flamand ? Néerlandais ?… Ni l’un, ni l’autre. Selon Jan Frans Willems, qui la rapporte en 1837, la réponse aurait été: « Ik spreek Duitsch » , littéralement « Je parle allemand » . L’écrivain et philologue suggère toutefois qu’il faut comprendre « Dietsch » , soit « thiois » , entendu ici comme le terme désignant les parlers germaniques dans l’espace belgo-néerlandais. Avec des variantes phoniques, les dialectes continueront d’être désignés de la sorte par ceux qui les pratiquent jusqu’au milieu du XXè siècle.

   L’usage ambigu remonte loin.

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Le pain dans l’ascenseur social

Jadis vital pour les familles populaires, il a été rendu plus abordable par la modernisation de la boulangerie, au détriment de l’artisanat. A partir des années 1970, le souci croissant de la santé et de la saveur a relancé ce dernier et profité au pain complet, lequel a supplanté le blanc fin à la table des foyers aisés (fin du XVIIIè – XXIè siècles)

   Agriculture, techniques, entreprises, commerce, relations sociales, législation, hygiène, politique, diététique, goût…: selon les termes de Peter Scholliers, faire l’histoire du pain et de la boulangerie, c’est faire « l’histoire de tout » [1]. En spécialiste du passé économique et social, le professeur émérite à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a entrepris pour sa part de dresser un panorama de cette totalité dans le cadre belge, de la fin du XVIIIè siècle à nos jours.

   Pour bon nombre de nos ancêtres, l’enjeu constitué par l’aliment à base de farine, d’eau et de sel a été longtemps rien moins que vital. Dans les familles ouvrières des années 1850 et ultérieurement, il représente 30 % des dépenses et fournit 60 % des calories. Il n’en va certes pas de même pour les foyers des classes supérieures, où ce poste n’absorbe guère plus de 4 % du budget, souvent moins, parfois rien (à en juger par les archives des cuisines du Palais royal, Léopold II ne mange jamais de pain). Et aujourd’hui ? On en serait à moins d’un centième de nos frais et 12 % de nos calories (1, « Brood verwerven » ). Tous bourgeois ? Mais bien peu s’en passeraient à jamais…

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Mai 68, la révolution académique

Outre ses effets parfois contradictoires sur les plans politique et sociétal, la vague contestataire a transformé l’institution universitaire et le contenu des enseignements, en particulier dans le domaine des sciences humaines. Entre savoirs et engagements, liberté et militantisme, la frontière est devenue perméable et les tensions palpables (1968-2018)

   Par-delà les barricades et les grèves qui firent, un temps, vaciller le pouvoir gaullien en France, Mai 68 s’inscrit dans une « crise de civilisation » – selon André Malraux – ou dans une « révolution culturelle » – selon le politologue américain Ronald Inglehart –, affectant un bon nombre de pays du monde industriellement développé. Pour la Belgique, ces dimensions importent bien davantage que l’agitation de rue et les occupations de locaux qui relevèrent, surtout dans l’année suivante, du mimétisme laborieux des événements parisiens.

   Quête de sens face au vide du « métro-boulot-dodo » , critique de la croissance pour la croissance, remise en cause du rapport aux autorités (institutions, entreprise, école, famille, armée…), revendication du droit de « jouir sans entraves » , ambition de « changer la vie » , tiers-mondisme, autogestion, démocratie directe, volonté chez certains d’emboîter le pas aux communismes chinois ou cubain idéalisés…: ces positionnements bien connus, qu’on a parfois appelés « postmatérialistes » , nés au sein de la génération qui avait bénéficié de l’économie florissante des Trente Glorieuses, ont largement et durablement déteint sur l’épicentre de l’agitation que fut le milieu universitaire.

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