Deux historiens dans la tourmente de la Grande Guerre

Les journaux de Paul Fredericq et d’Henri Pirenne témoignent de leurs épreuves personnelles, en Belgique puis en déportation, et de leur désamour de l’Allemagne. Ils trouvent exutoire et réconfort dans le travail ainsi que dans la foi, pour le premier, et la conviction historiquement fondée de la victoire finale, pour le second (1914-1918)

   L’irruption de la guerre en août 1914, avec son ébranlement des repères de la vie quotidienne, avec son cortège de tragédies surtout, suscita des myriades de lettres, de journaux personnels, de textes intimes, tant de la part de militaires que de civils. Il fallait ainsi tromper l’ennui, meubler l’attente, tenter de voir clair en soi-même, énoncer des raisons d’espérer… Comment cette vague n’aurait-elle pas atteint les historiens, à l’heure où l’histoire se remettait en mouvement sous leurs yeux ?

   Deux d’entre eux et non des moindres, Paul Fredericq (1850-1920) et Henri Pirenne (1862-1935), l’un et l’autre professeurs à l’Université de Gand, ont été de ceux qui consignèrent leurs impressions quotidiennes, et ce dans de simples cahiers d’écoliers. Geneviève Warland, philosophe (Université catholique de Louvain), philologue (Université Stendhal-Grenoble III) et docteure en histoire (Université Saint-Louis-Bruxelles), les a passés au peigne fin pour mettre en lumière les états d’âme de ceux qui les remplirent, leur approche du présent et leur manière d’en témoigner [1].

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Pour commencer « La Genèse » en beauté

Le soin mis à illustrer sa première lettre « I » ou ses deux premières « IN » en terres mosanes a suscité les plus anciens exemples d’une tradition qui s’est étendue à l’Europe occidentale. De manière parfois atypique, l’iconographie se rapporte aux récits de la Création ou offre une méditation embrassant la Bible entière (XIè-XIIè siècles)

   Dès l’époque carolingienne, le plus grand soin était apporté à la copie, la mise en page et la décoration des Ecritures saintes. L’époque romane fut à l’unisson et vit s’épanouir l’art de la (des) première(s) lettre(s) illustrée(s) ou historiée(s). Et comment, dans cette perspective, ne pas mobiliser tous ses talents quand il s’agit de mettre plus particulièrement en valeur l’incipit du premier des livres, La Genèse: « In principio… » ( « Au commencement » ) ? Le Nord de l’Europe s’est ici trouvé à l’avant-garde. Les productions issues du pays mosan – au sens large – à la fin du XIè siècle, surtout, s’inscrivent dans la naissance d’une tradition dont on trouve des traces de l’Angleterre à l’Italie jusqu’à l’aube du XIIIè siècle.

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Jeanne, Marguerite, Jacqueline: le pouvoir féminin au Moyen Age finissant

A la tête de plusieurs principautés, elles ont exercé leurs prérogatives de duchesse ou de comtesses, laissant toutefois la défense du territoire à leur époux. Pour être bien préparées, il valait mieux qu’elles soient considérées comme héritières présomptives dès leur naissance ou leur plus jeune âge (XIVè-XVè siècles)

   Jeanne, duchesse de Brabant et de Limbourg de 1355 à 1406. Marguerite de Male, comtesse de Bourgogne (Franche-Comté), Artois, Flandre, Rethel et Nevers, de 1384 à 1405 (également deux fois duchesse de Bourgogne). Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, de Hollande, de Zélande et dame de Frise de 1417 à 1433. Ces trois noms le disent assez: le pouvoir féminin n’est pas un mythe dans nos anciennes principautés, ici saisies alors que s’amorce l’unification bourguignonne.

   On ne peut toutefois se dissimuler les difficultés parfois rencontrées par les filles pour succéder à leur père. En l’absence de règles fixes, il faut se référer aux coutumes. Endosser le rôle guerrier assigné au seigneur féodal ne va, en outre, pas de soi quand on appartient à l’autre moitié de l’humanité… C’est afin d’éclairer le champ des possibles et ses limites que Camille Rutsaert (Universités catholique de Louvain et Saint-Louis Bruxelles) s’est penchée sur la formation, le statut et le destin des trois figures précitées [1].

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La Grande Guerre a tué plus de civils que de militaires (déjà)

Quelque 70 % des décès liés à l’invasion et à l’occupation allemandes ont concerné des non-combattants. Les massacres, les déportations, la sous-nutrition et la grippe espagnole ont contribué au recul démographique dans une proportion toutefois moindre que le déficit des naissances et l’impact migratoire (1914-1918)

   Comme on le sait, les victimes des guerres anciennes étaient pour l’essentiel des soldats de métier. La belligérance moderne, à partir du régime révolutionnaire français, y ajouta la masse des conscrits, inaugurant ainsi l’âge des conflits opposant peuples à peuples. Par la suite, les représailles contre les civils et plus encore les armes détruisant des cibles stratégiques, avec leurs « effets collatéraux » , ou frappant au cœur des villes dans un but de démoralisation de l’ennemi, ont créé la configuration contemporaine dans laquelle ce n’est pas une boutade d’affirmer qu’il est aussi dangereux, voire plus, d’être civil que militaire.

   Si la Seconde Guerre mondiale a rendu manifeste ce renversement, se soldant par quelque 40 à 50 millions de morts (selon les approximations) dont la moitié de non-combattants, la Première a fait plus que l’inaugurer, en tout cas sous nos cieux. Un tribut proportionnellement plus lourd pour ceux qui ne portaient pas l’uniforme ressort en effet d’une récente étude consacrée aux effets démographiques de 14-18 dans notre pays [1]. Au recensement de 1910, la Belgique comptait 7.423.784 habitants. Sans la guerre, en suivant son mouvement normal, la population aurait dû s’élever en 1920 à 8.078.328 habitants. On n’en dénombra en fait que 7.401.353 (les territoires enlevés à l’Allemagne non inclus). La différence s’explique par un déficit des naissances, une forte vague d’exils et, bien sûr, les pertes humaines: un excédent de 95.233 décès parmi les civils, s’ajoutant à 40.367 décès de militaires. En arrondissant, 70 % contre 30 %…

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Une journée dans la vie de sœur Emmanuelle

En dépit de l’ampleur de ses engagements sociaux enracinés dans sa foi, en particulier parmi les chiffonniers du Caire, elle ne voulait pas être considérée comme une sainte. Consciente de sa faiblesse, elle s’appuyait sur la conviction paulinienne et pascalienne que rien ne vaut le moindre des mouvements de charité (1908-2008)

  Le journalisme, qui fut mon métier en même temps que l’histoire, confère quelques privilèges dont celui de rencontrer, exceptionnellement ou régulièrement, avec un peu de chance, des figures qui marquent ou ont marqué leur temps. Le reporter devient alors témoin et producteur d’une source dont les chercheurs, le cas échéant, pourront faire usage. C’est ainsi que le présent portrait de Madeleine Cinquin, mieux connue sous le nom de sœur Emmanuelle, née à Bruxelles en 1908, morte presque centenaire en 2008 à Callian (Var, France), sera en partie nourri de rendez-vous avec elle et de propos recueillis à ces occasions.

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Changements climatiques: in vino veritas ?

A Louvain comme ailleurs dans nos régions, la baisse des températures moyennes ne suffit pas à expliquer le déclin de la viniculture aux temps modernes. Les facteurs socio-économiques, les spécificités locales et les phénomènes extrêmes sont notamment à prendre aussi en compte (XVè-XVIè siècles)

   Le retour du vin dans nos régions, depuis la fin du XXè siècle, induit à rappeler régulièrement que le divin breuvage y avait été produit à grande échelle au Moyen Age et encore aux temps modernes. Ainsi Louvain, aujourd’hui connue bien davantage pour sa bière (Stella Artois), vivait-elle alors au rythme des vendanges. « Les vignobles couvraient la plupart des collines dans la ville et ses environs. Leur nombre et leur étendue étaient tels qu’une partie considérable de la population était à l’œuvre dans la production du vin » , souligne Lena Walschap (Katholieke Universiteit Leuven), auteur d’un mémoire de master sur la dernière phase de cette activité dans la cité brabançonne [1].

   A partir de la fin du XVIè siècle sonne le glas du déclin. Pourquoi ? Ici comme dans d’autres contrées européennes privées de cru, nombre de chercheurs ont pointé vers un coupable tout trouvé: le « petit âge glaciaire » , ainsi qu’est désignée la longue période, de 1300 à 1850, caractérisée par la hausse des quantités de pluie et la baisse des températures hivernales. Mais pour l’historienne, cette explication pèche quand elle se veut exclusive. Les rigueurs du temps seules n’ont pas rendu la culture viticole impossible. D’autres facteurs, d’ordre socio-économique, sont intervenus concomitamment pour que se raréfient les acteurs disposés à courir les risques de ce type d’entreprise.

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Mythes et réalités d’un best-seller: le « Congo » de David Van Reybrouck

Salué par un concert de louanges médiatiques et politiques, ce livre à succès n’a pas fini d’être contesté par les spécialistes. L’engagement qui sous-tend le récit ainsi que le mélange qu’il présente de fiction littéraire et de « non-fiction » historique sont particulièrement épinglés

   Quand, en automne 2012, parut Congo. Une histoire de David Van Reybrouck [1], deux ans après sa version originale en néerlandais (Congo. Een geschiedenis), quelque 250.000 exemplaires de l’ouvrage avaient déjà été vendus. Avant même cette sortie dans la langue de Voltaire, l’éditeur avait dû lancer une seconde édition. Récompensé de plusieurs prix prestigieux, le livre devait aussi bénéficier d’une ample diffusion hors frontières, traduit en anglais, allemand, norvégien, suédois, italien, espagnol. Il est vrai qu’il avait été d’emblée validé, certifié conforme au vrai et porté aux nues par les médias dominants…

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L’université flamande, « un sacrilège obscurantiste »

La « demi-flamandisation » de l’Université de Gand en 1923 – avant celle, complète, de 1930 – s’est heurtée à une opposition résolue en Flandre comme en Wallonie. A Liège, corps académique, étudiants et diplômés se sont mobilisés contre une mesure jugée attentatoire au ciment intellectuel de la Belgique et à la liberté de l’institution (1918-1930)

   22 novembre 1918, onze jours après l’Armistice Le roi Albert Ier annonce dans un discours du trône une série de réformes majeures, parmi lesquelles la néerlandisation – on dit alors « flamandisation » – de l’Université de Gand. C’est peu dire qu’il y a là de quoi surprendre. La revendication n’est certes pas neuve et certainement pas incongrue: dans l’Empire austro-hongrois, cette soi-disant « prison des peuples » , les Tchèques ont eu à Prague une université dans leur langue dès 1880. Mais en Belgique, au sortir de la guerre, le projet est lourdement entaché de sa récupération par l’occupant allemand dans le cadre de la Flamenpolitik visant à scinder le pays.

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Le rêve d’un peuple de lecteurs

Des premières bibliothèques au XIXè siècle à l’animation de rue aujourd’hui en passant par la loi Destrée de 1921, la lecture publique s’est voulue formative autant qu’informative, dans le prolongement de l’école et de ses réseaux (1830-)

   Il y a un peu plus de cent ans était votée la loi Destrée organisant et finançant la lecture publique en Belgique. L’initiative privée comme politique avait toutefois précédé, et de loin, cette intervention du législateur en la matière. Un récent dossier du Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire (Carhop) est venu poser quelques jalons à cet égard [1].

   Dans le sillage de sa longue expérience acquise sur le terrain scolaire, le monde catholique apparaît à l’origine des premières bibliothèques, dès les années 1830-1840. Les « bons livres » y sont en principe destinés à tous mais de facto, lecteurs et lectrices proviennent surtout des classes instruites. Les sections gratuites destinées aux moins favorisés s’ouvriront plus tard, avec un succès variable, à mesure que s’élargira l’accès à l’école.

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Papy n’était pas un attentiste (2)

Entre 100 et 150.000 Belges de toutes tendances ont combattu l’occupant hors de l’armée régulière. Les hommes appartenant aux classes moyennes et à la fonction publique ont été proportionnellement les plus nombreux. Un guide aide à retrouver les résistants dans le dédale de sources pas toujours fiables ou accessibles sans condition (1940-1944)

   Dans sa dernière lettre à son épouse, avant son exécution le 31 août 1944, François De Kinder, chargé de mission par le gouvernement belge réfugié à Londres, écrivait: « J’ai toujours aimé faire un peu plus que mon devoir… Bien que je n’aie plus les illusions de la dernière guerre, je ne partage pas l’opinion de ceux qui essaient de traverser la présente tempête en faisant le moins de sacrifices possible » [1]. Le nombre des compatriotes qui, comme l’auteur de ces lignes, combattirent l’occupant, et ce de multiples manières, se situe dans une fourchette qui va de 100.000 à 150.000. Entre un sur dix et un sur sept (15.000) payèrent ce choix de leur vie. Quant au service opposé, celui de l’Ordre nouveau, qui pouvait lui aussi conduire à une issue fatale, quelque 100.000 Belges s’y engagèrent, à s’en tenir aux statistiques judiciaires.

   Il a été assez dit qu’il s’agit de minorités, dans un pays qui comptait 8,4 millions d’habitants en 1940. En valeurs absolues, il ne s’en agit pas moins d’une formidable multitude de destinées individuelles. Pour aider à la recherche sur ces dernières, deux guides précieux ont vu le jour ces dernières années. Après Papy était-il un nazi ?, ouvrons Papy était-il un héros ? [2], ouvrage que prolongera à l’avenir un nouvel outil, coordonné par le Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CegeSoma), pour lequel des données issues de plus de 72.000 dossiers personnels de résistants sont actuellement encodées [3]. Quant au « marais gris » que j’évoquais dans le premier volet de cette présentation – ceux qui se mettaient, autant que possible, à l’abri de la tempête, selon l’image de De Kinder –, Koen Aerts (CegeSoma, Université de Gand) m’a signalé qu’il travaille  aujourd’hui à en éclairer les différentes facettes.

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