Inégalité et fraternité dans les guildes gantoises

A travers l’étude d’un groupe de tisserands et de drapiers dans la capitale du comté de Flandre, il apparaît que la solidarité corporative n’exclut pas l’existence de conflits d’intérêts et, parmi les maîtres, de stratégies visant à élargir leur réseau et renforcer ainsi leur position, tant dans le métier que dans la cité. C’est grave, docteur ? (XIVè siècle)

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Les armes de la guilde des tisserands gantois. (Source: « Wapenen vanden edelen porters van Ghendt alzo zij van hauts tijden in schepenen bouck staen… » , Ghendt, by my Pieter de Keysere, 1524,
https://lib.ugent.be/en/catalog/rug01:000836445 et n. 1, p. 21)

   Conscience de guilde ou conscience de classe ? Dans les villes du comté de Flandre comme dans celles du duché de Brabant ou de la principauté de Liège, les associations constituées autour d’un métier commun sont connues et reconnues pour la fraternité et les protections qu’elles apportèrent à leurs membres au cours de leur longue histoire. Ont-elles pour autant échappé à tout conflit d’intérêts en leur sein ? Evidemment non, vient nous dire Wout Saelens (Universiteit Antwerpen et Vrije Universiteit Brussel) [1]. A travers le cas d’un groupe de tisserands et de drapiers gantois au XIVè siècle, l’historien fait avouer aux sources l’existence et l’importance, entre supérieurs hiérarchiques (ou maîtres), de relations matrimoniales, économiques et/ou amicales étroites et durables. « En fin de compte, ajoute-t-il, de telles stratégies de réseaux ont été des instruments de contrôle de champs cruciaux dans la guilde de métier, la politique urbaine et l’industrie textile » .

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Le chef de cabinet qui voulait une royauté renforcée

Principal conseiller politique d’Albert Ier et resté en fonction sous Léopold III, Louis Wodon s’est fait le théoricien d’une restauration du pouvoir exécutif, mettant fin aux abus des partis et conférant une position centrale au Souverain, tout en respectant la Constitution de 1831 et les libertés fondamentales (1926-1942)

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Louis Wodon dessiné dans « L’Appréciation » , un périodique économique et financier édité à Schaerbeek, le 1er mars 1933. (Source: n. 1, p. 99)

« Mon cher M. Wodon, je ne puis assez vous dire combien j’apprécie hautement votre concours, la sagesse et la clarté de vos conseils » . Ainsi s’exprime Albert Ier, le 13 août 1933, dans une lettre adressée depuis Lucerne en Suisse à son chef de cabinet. Ce n’est là qu’une des nombreuses marques d’affection du Roi envers celui qui est entré à son service en 1926 et restera en fonction sous son successeur jusqu’à sa pension, en 1938.

Docteur en droit, professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB), directeur de l’école de Commerce Solvay, secrétaire général du ministère des Affaires économiques, Louis Wodon (1868-1946) a certes rejoint le monde des hauts dignitaires de la Cour en affichant une belle palette de compétences. Mais il s’est aussi révélé un prolifique lanceur d’idées, en faveur notamment d’une réforme de l’Etat par laquelle « l’ordre dans le droit » serait restauré et la fonction royale (re)trouverait une place centrale. Ces conceptions ont été exprimées, non sans soulever des vagues, dans une étude publiée en 1942 par la classe des lettres de l’Académie royale. Elles sont surtout détaillées dans de nombreux avis et notes conservés aux Archives du Palais. Ceux-ci constituent les sources principales de l’étude que Linde Declercq (Universiteit Gent) a consacrée à la pensée « wodonienne » [1].

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Villes réduites pour haute stratégie

Conçus sans doute par Louvois à des fins militaires et de prestige, les plans-reliefs conservés à Lille et récemment restaurés reproduisent à l’échelle 1/600è sept de nos cités telles qu’elles furent aux XVIIè-XVIIIè siècles. Une représentation du cadre de vie de nos ancêtres qui n’a rien de virtuel! (1695-1750)

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Le plan-relief de Namur (1747-1750, détail), où les destructions subies lors du siège de 1746 sont ignorées. (Source: palais des Beaux-Arts, Lille, http://www.pba-lille.fr/Collections/Chefs-d-OEuvre/Plans-Reliefs/Plan-relief-de-Namur)

Ath, Audenarde, Charleroi, Menin, Namur, Tournai, Ypres: pas moins de sept villes aujourd’hui belges sont représentées, telles qu’elles furent sous l’Ancien Régime, parmi les quatorze plans-reliefs conservés au palais des Beaux-Arts de Lille. La salle qui leur est consacrée, créée en 1997 sous l’atrium du musée, a été rouverte au printemps dernier après réaménagement et un long travail de restauration [1]. Celui-ci était toujours en cours pour quelques miniatures lors de notre récente visite. Les autres cités exposées sont aujourd’hui françaises (Lille bien sûr, également Aire-sur-la-Lys, Avesnes-sur-Helpe, Bergues, Calais, Gravelines), avec une percée dans l’espace néerlandais (Maastricht). Le reste de la collection, qui compte une centaine de pièces au total, se trouve à Paris, au musée des Plans-Reliefs logé à l’hôtel des Invalides.

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Ulenspiegel, une légende dans le roman national

Le personnage légendaire transposé par Charles De Coster a pu être embrigadé sous bien des bannières politiques ou philosophiques. Mais en incarnant la révolte des provinces des Pays-Bas contre le centralisme espagnol, il est devenu une icône de la Flandre comme de la Belgique dans leurs multiples visages (XVIè-XXè siècles)

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Deux facéties de Thyl: avoir déclaré qu’il allait s’envoler depuis une fenêtre de l’hôtel de Ville pour mieux se moquer de la masse des « fous » qui l’ont cru; avoir semé la confusion parmi les fermières en leur promettant d’acheter leur lait au prix double, ce qui s’avère impossible parce qu’on ne sait plus quelle quantité chacune a versée dans la bassine. (Source: chromos de Felix Timmermans, éd. Liebig, 1933, https://blog.seniorennet.be/timmermans_fan/archief.php?ID=1716922)

« La Légende d’Ulenspiegel est tout sauf un énoncé consensuel. On peut même affirmer que c’est un texte de combat : un vaste hymne à la liberté, mais une liberté incarnée, celle des corps autant que celle de la pensée » . Ainsi s’exprime Jean-Marie Klinkenberg, en introduction du numéro de la revue Textyles mis en chantier pour marquer le sesquicentenaire de l’œuvre majeure de Charles De Coster (1867) [1]. La lecture du professeur émérite de l’Université de Liège (ULiège), spécialiste des sciences du langage, en vaut bien d’autres. La « liberté » du fils de charbonnier dammois a été si librement interprétée que l’épopée a pu, notamment, se voir diffusée à plus d’un million d’exemplaires dans une dizaine de langues de la défunte Union soviétique. En Belgique, « l’espiègle » – l’étymologie du mot remonte à lui – s’est trouvé embrigadé sous les bannières tantôt du flamingantisme, tantôt de la franc-maçonnerie, tantôt du nationalisme belge, tantôt du socialisme…

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Une tour sur le chemin de la guerre de la Vache

Construite par des bourgeois de Huy dans la seigneurie de Goesnes (Ohey), d’où est partie la guerre de la Vache, la tour-porche de Filée n’a pas pu la connaître. Avec son portail de façade et sa superstructure en colombage et en encorbellement, ce joyau patrimonial rare était plus guerrier d’allure que de fonction (XIIIè-XIVè siècles)

Si le Moyen Age ne fut pas la longue nuit décriée par une historiographie obsolète, il comporte aussi ses zones d’ombre: aucune civilisation en aucune époque n’en est dépourvue. Sans doute convient-il d’y faire figurer la guerre de la Vache (1275-1278), même délestée de ses amplifications légendaires. Des années de ravages à travers tout le Condroz, des dizaines de villages attaqués, des morts par milliers… à la suite du vol d’un bovidé à Ciney (principauté de Liège) et de la pendaison, certes inique au regard de la seule loi du talion, du chapardeur pris sur le fait à Andenne (comté de Namur). Le prétendu casus belli n’a été, bien sûr, qu’un prétexte pour mettre aux prises des voisins rivaux et, à travers eux, quelques grandes puissances de l’époque. Le comte de Flandre, qui a acquis le Namurois, avance ici ses pions de concert avec la France qui inaugure la longue série de ses interventions dans les affaires de l’évêché de Liège. Le comte de Luxembourg est allié de Namur et le duc de Brabant l’est de Liège. C’est finalement le roi Philippe III le Hardi qui impose la paix. Vingt ans plus tard, la guerre des Awans et des Waroux, qui décimera beaucoup plus longuement la Hesbaye, sera du même acabit.

Le paysan qui a payé cher son larcin provient du village de Jallet, relevant de la seigneurie de Goesnes, une partie de la commune d’Ohey aujourd’hui, qui appartient alors à une branche des Beaufort, famille liégeoise de haut rang. Cette terre est devenue du coup un des foyers du conflit fameux où a échoué le droit féodal, le maître des lieux n’acceptant pas que le bailli du Condroz ait fait exécuter un de ses manants. Le règlement final de la querelle, en 1297, consacrera le passage de Goesnes de l’orbite liégeoise à la namuroise. C’est bien assez pour que des étapes oheytoises soient ménagées dans l’actuel Circuit de la guerre de la Vache créé par le Syndicat d’initiative d’Andenne [1].

Y figure notamment la maison forte de Filée, hameau de l’entité, qui a fait partie du système défensif seigneurial avec le castrum (château) de Goesnes et la tour de Hodoumont. Continuer à lire … « Une tour sur le chemin de la guerre de la Vache »

Mer du Nord: les invasions toujours recommencées

1570, 1686, 1717, 1825, 1953: au moins une catastrophe majeure par siècle depuis le XVIème. Malgré la vulnérabilité des populations, les sociétés préindustrielles ont fait preuve d’une grande résilience. Mais la perte d’autonomie des communautés villageoises n’a pas été profitable à la protection des plus faibles

Une puissante tempête et de hauts niveaux d’eau, souvent ceux d’une grande marée: telle est la conjonction fatale. Les sources historiques, même avec leurs imprécisions, ne laissent pas de place au doute quant à la récurrence et à aux bilans sinistres des grandes inondations qui ont submergé les côtes de la mer du Nord, de celle de 838 (plus de 2400 noyés dans le nord-ouest des Pays-Bas, selon les estimations [1]) à celles de 1953 (1836 morts aux Pays-Bas, de 14 à 22 en Belgique [2]) et de 1962 (quelque 350 autour de l’estuaire de l’Elbe en Allemagne).

Entre les deux, Noël 1717 a battu les records. Sur base des relevés par ménages effectués dans les paroisses de l’ensemble des régions côtières, on arrive à une fourchette de 11.399 à 13.352 victimes. Dans les limites du territoire des Pays-Bas actuels, Jan Buisman, grande autorité en géographie historique, mentionne au moins une catastrophe majeure par siècle. Outre les précitées s’imposent aux mémoires celles de 1570 (peut-être jusqu’à 6000 vies fauchées), 1686 (autour de 1900), 1825 dans une moindre mesure (environ 380)…

De la Flandre maritime au Skagerrak, jusqu’à ce que soient entrepris les grands travaux modernes de containment, le risque fait donc constamment partie intégrante de la vie. Sur la manière dont les sociétés et les groupes qui les composent sont frappés, font face et se relèvent – ou pas – après les désastres, Tim Soens (Université d’Anvers) propose une réflexion portant sur les âges préindustriels et fondée sur l’historiographie les concernant [3]. Bien sûr, pour que les déferlements tempétueux subits portent à conséquences notables, il faut un minimum d’aménagement et de peuplement des terres basses. C’est généralement le cas à partir de l’an 1000 et les récits relatifs aux invasions de la mer suivent de très près, dès 1014 et 1042 dans l’espace belge. Par la suite, chez nous ainsi qu’en Zélande et dans le sud de l’Angleterre, les phénomènes extrêmes sévissent davantage à la fin du Moyen Age pour régresser aux XVIIè et XVIIIè siècles, à l’opposé de leur ventilation chronologique dans la zone nord, de la Frise à la côte occidentale du Danemark (mer des Wadden). Continuer à lire … « Mer du Nord: les invasions toujours recommencées »

Une vague de corail à l’aube des temps modernes

L’importance commerciale d’Anvers en a fait un haut lieu de l’engouement des collectionneurs et des artistes pour ce gemme maritime aux vertus thérapeutiques, témoin de la transformation naturelle ou artisanale des matériaux, parfois associé au sang du Christ et à la vie éternelle (XVIè-XVIIè siècles)

Extravagant: il n’est guère d’autres mots pour qualifier le décor monté au château de Binche, en 1549, en l’honneur du fils de Charles Quint, futur Philippe II, roi d’Espagne et seigneur de nos anciens Pays-Bas, entre autres. Le clou de la réception est un mur ouvragé de roche et de corail rouge, d’où le vin coule dans les coupes des invités! Et cependant, pour insolite qu’il soit, ce cas n’est qu’une illustration parmi bien d’autres d’un grand engouement contemporain: celui que suscite le calcaire des mers chaudes, dont la formation mystérieuse soulève en outre bien des interrogations.

Plongée doctoralement dans le monde des collectionneurs et des artistes de l’aube des temps modernes à Anvers, Marlise Rijks (Universités de Leyde et de Gand; Institut Max-Planck, Berlin) a fait ample moisson d’exemples de cette vague corallienne, inséparable d’une soif de connaissance des processus de transformation, naturels comme artisanaux [1].

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Les coraux en bonne place dans cet « Intérieur d’un cabinet d’art avec « ânes iconoclastes » de Frans II Francken le Jeune (1620 ou 1626). Les iconoclastes sont à l’extérieur, vus par la fenêtre. (Source: Quadreria della Società Economica, Chiavari; n. 1, p. 128)

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Bruegel, témoin du refroidissement climatique

Ses paysages d’hiver brabançons sont bien un reflet du Petit Age glaciaire, mais l’accent mis sur les aspects poétiques et ludiques de la neige et du gel correspond au regard de commanditaires citadins qui ne souffraient pas des rigueurs du temps. Les sujets greffés révèlent aussi l’intention morale et spirituelle de l’artiste (1563-1566)

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Le « Paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux » de Pieter Bruegel l’Ancien (huile sur bois, 37 x 55,5 cm, 1565): une vision qui n’est pas que ludique. (Source: musée royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 8724; n. 1 pp. 54-55)

Spectaculaires ont été les progrès de la recherche en histoire climatique ces dernières décennies. On sait aujourd’hui qu’après une période médiévale globalement chaude, particulièrement du Xè au XIIIè siècle, le décor change à partir du XIVème: on entre alors dans ce qu’il est convenu d’appeler le Petit Age glaciaire, qui durera jusqu’au milieu du XIXè siècle. Bien entendu, il s’agit là de moyennes, n’excluant pas des variations régionales et saisonnières considérables. Même la tendance générale peut connaître des hauts et des bas. C’est le cas pour un réchauffement sensible intervenu entre 1450 et 1550. La relance du froid qui a suivi cette phase retiendra ici notre attention, car c’est d’elle que sont demeurées emblématiques les célèbres scènes d’hiver de Pieter Bruegel dit l’Ancien. Leur contexte, leur contenu et leur interprétation ont fait l’objet, à l’occasion du 450è anniversaire de la mort du peintre flamand (1569), d’un ouvrage collectif des plus exhaustifs, dirigé par Tine Luk Meganck et Sabine van Sprang, spécialistes attachées aux musées royaux des Beaux-Arts de Belgique [1]. Continuer à lire … « Bruegel, témoin du refroidissement climatique »

Comte de Luxembourg, roi de Bohême, maître de Lucques…

La carrière européenne de Jean Ier, dit l’Aveugle, est riche en rebondissements et en héroïsme. Mais comme en témoigne un acte nouvellement découvert, dressé au cours d’une campagne italienne des plus mouvementées, la question des moyens matériels n’a cessé de le poursuivre (1333)

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Jean Ier de Luxembourg, dit l’Aveugle, est passé à la postérité comme un guerrier infatigable. (Source: Jean de Gelnhausen, Gelnhausenův kodex, 49v, début du XVè siècle, Státní okresní archiv v Jihlavě (Jihlava), République tchèque, http://www.manuscriptorium.com/apps/index.php?direct=record&pid=AIPDIG-SOAJ__MESTSKASPRAV2CZZRP5-cs)

Fameux curriculum que celui de Jean Ier de Luxembourg, dit l’Aveugle (1296-1346): roi de Bohême en 1310 par son premier mariage, comte de Luxembourg en 1313, roi titulaire de Pologne, fils d’un Empereur germanique, rêvant lui-même en vain d’accéder à ce trône mais parvenant à y faire élire son fils, et mariant sa fille Bonne au futur roi de France Jean II le Bon (leurs noms au moins étaient assortis!). Pour couronner le tout, une fin héroïque à la bataille de Crécy (26 août 1346), que le poète Guillaume de Machaut et le chroniqueur Jean Froissart ont fait entrer dans la légende. Au cours de ce premier grand affrontement franco-anglais de la guerre de Cent Ans, Jean, frappé de cécité depuis 1339, charge sur son cheval lié par la bride à quatre chevaliers de son entourage, lesquels ne pourront empêcher son désarçonnement fatal.

Pour avoir été hors du commun, cette destinée n’a cependant pas échappé aux contingences matérielles, généralement négligées par l’historiographie romantique. Avoir les moyens d’une politique aussi ambitieuse devait fatalement tenir de la gageure. C’est ce qu’éclaire Max Schmitz, docteur des Universités de Louvain (UCL) et d’Erlangen-Nürnberg (FAU), à travers la présentation et l’examen d’une archive passée jusqu’ici sous les radars des chercheurs. Celle-ci ne paye pas vraiment de mine: huit lignes, 23,8 x 15,6 centimètres, avec un grand et un petit trous qui empêchent de restituer le texte entièrement. Et pourtant, la trouvaille « suscite une certaine sensation, bien que modeste » , observe l’historien, dans la mesure où elle apporte de nouveaux éclairages sur « une figure significative du Moyen Age européen, qui en outre fait véritablement figure de symbole pour la population luxembourgeoise » [1]. Car loin de se laisser accaparer par la scène « internationale » (terme anachronique, mais on se comprend), Jean de Luxembourg a œuvré activement pour sa patrie dont il disait qu’elle « lui était la plus douce » : conclusion d’une paix régionale, frappe de monnaies communes avec les princes voisins, création d’une foire annuelle (ancêtre de l’actuelle Schueberfouer), aménagement d’un cordon de villes fortifiées et de châteaux, création de nouveaux sièges de prévôtés (pouvoirs locaux), association progressive des villes au gouvernement du pays… Le bilan n’est pas mince [2].

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L’étrange asile de Guillaume II aux Pays-Bas

La solidarité dynastique entre les Orange et les Hohenzollern a permis au Kaiser, venant de Spa, de s’établir chez nos voisins du nord. Un asile lourd de conséquences diplomatiques, dont Beatrice de Graaf montre qu’il ne fut pas improvisé mais précédé de contacts secrets noués entre La Haye et Berlin, d’abord en vue d’une paix négociée (1918)

Dimanche 10 novembre 1918, vers six heures du matin. Au poste frontière limbourgeois d’Eisden, le dernier Roi de Prusse et Empereur d’Allemagne demande à être admis aux Pays-Bas. La décision ne tarde pas: il est autorisé à entrer en tant que « personne privée » . Dans le train spécial de ce particulier pas très ordinaire se trouve une suite de septante personnes, dont une vingtaine de militaires du Sturm-Bataillon Rohr… La veille, au Grand Quartier général installé à Spa, l’entourage de Guillaume II l’a convaincu qu’il devait partir, notamment pour préserver sa sécurité. Berlin est alors en proie à la révolution et, selon la relation que le prince héritier fera des événements, le bruit court que des communistes partis de Verviers sont en route pour la ville d’eaux.

Du côté néerlandais, l’arrivée du convoi impérial sera longtemps présentée comme une surprise complète, prenant les autorités au dépourvu, les plaçant devant le fait accompli. Mais cette version est aujourd’hui mise à rude épreuve. En s’appuyant notamment sur des archives diplomatiques étrangères, et comblant ainsi les lacunes des sources nationales sur ce sujet, l’historienne Beatrice de Graaf, professeur à l’Université d’Utrecht, arrive à la conclusion que La Haye ne s’est pas contentée de « voir venir » [1].

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