Se loger à Bruges au temps du déclin

Les troubles du XVIè siècle ont poussé un grand nombre de petits propriétaires à vendre leur maison. Ils n’ont pas pu la racheter quand la conjoncture s’est améliorée, malgré les prix bas de l’immobilier et la hausse des salaires. Les investisseurs et les spéculateurs les avaient devancés… (1550-1670)

   Imaginez une ville qui connaît un exode sans précédent de sa population, laissant un tiers des habitations vacantes, alors que les salaires y sont en forte progression, triplant en une vingtaine d’années. Nul besoin d’être diplômé de la London School of Economics pour déduire de cette conjonction que les particuliers enrichis vont se porter en grand nombre acquéreurs des maisons aux prix fléchis par l’offre excédentaire. Et pourtant, dans la Bruges des XVIè et XVIIè siècles, c’est le contraire qui se passe. L’explication de ce paradoxe serait à trouver dans une dynamique du marché lui-même.

   Tels sont, en tout cas, les constats et conclusions auxquels Heidi Deneweth (Vrije Universiteit Brussel) est parvenue en épluchant les registres fiscaux sur la valeur des logements et ceux dits des Zestendelen (ancien cadastre) ainsi que les sources notariales de l’époque [1]. Les données y puisées sont imparables: entre 1583 et 1667, le prix immobilier médian est multiplié par 4,4 et la proportion des citadins propriétaires de la maison où ils vivent, qui atteignait 45 % au début du siècle, continue de s’éroder de 34 à 27 %. Le contraire, donc, de ce qu’on attendrait.

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Entre Dieu et César, le mariage aux temps modernes

Dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, la question des bans (annonces publiques) de mariage fait l’objet d’un bras de fer entre l’Eglise et le pouvoir politique. Celui-ci reproche à celle-là d’accorder trop de dispenses. Il y a pourtant de vraies raisons, mais la sécularisation du droit matrimonial est en marche… (XVIIè-
XVIIIè siècles)

   Un clergé accusé d’être trop laxiste: voilà qui rend un son singulier. La charge émane notamment du pouvoir politique, au cours des XVIIè et XVIIIè siècles, avec dans le collimateur la pratique, alors en croissance, des dispenses de bans de mariage. Un laisser-aller se serait généralisé au détriment de ces annonces publiques des unions conjugales à venir, entrées dans l’usage et dans les normes afin de vérifier si personne n’avait de motifs d’empêchement à faire valoir.

   « Presque tous les mariages se contractent sans proclamation préalable » , déplore en 1767 l’auteur anonyme d’un mémoire dénonçant les supposés abus commis dans l’évêché de Liège. Et de laisser entendre que les dispenses feraient l’objet d’un commerce fructueux pour les curés et la hiérarchie. Dans le diocèse de Namur, le nombre des exemptions s’élèverait à 800 par an, selon un rapport du greffier de l’official (juge ecclésiastique) daté de 1765. Il y est aussi fait état des profits générés par cet usage jusqu’à l’étage épiscopal.

   Et pourtant, des recherches menées par l’historien et archiviste Jean-Louis Moreau sur la publicité des épousailles en Brabant wallon [1], il ressort que, sans exclure la part de la négligence ou de la vénalité dans certains cas, la facilité apparente avec laquelle les hommes d’Eglise ont passé les bans au bleu a pu reposer sur bien d’autres raisons.

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Quand les cantons de l’Est penchaient vers l’Allemagne

Dans les années ’30, le parti qui réclamait le « retour à la patrie » sortait vainqueur des élections. Après la guerre, il a fallu attendre le début des années ’70 pour qu’une formation à revendication régionaliste s’impose de nouveau. Mais plus question de sortir du cadre belge (1920-2020)

   Autant le dire tout de go: pendant la décennie qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, la vie politique dans nos cantons de l’Est était dominée par une vague résolument antibelge. Aux élections législatives de 1929, le Christliche Volkspartei Eupen-Malmedy-Sankt Vith (Parti populaire chrétien, CVP), qui vient de se constituer et réclame une consultation populaire sur le retour à l’Allemagne, se hisse d’emblée à la première place avec 52,1 % des suffrages. Il la garde en 1932, même s’il est en recul avec 45,9 %. En 1935 lui succède le Heimattreue Front (Front de la fidélité à la patrie, HF), ouvertement soutenu et financé par le Troisième Reich. Dans l’incapacité de se présenter en 1936 après la déchéance de nationalité de plusieurs de ses responsables – dont Josef Dehottay, ex-figure de proue du CVP –, il peut pourtant crier victoire, près de la moitié des électeurs ayant suivi son appel à voter blanc ou nul. Et quand les zélateurs du national-socialisme sont en mesure de participer au scrutin, en 1939, ils en sortent numéro un avec 45,7 % des voix.

   Ces données, parmi beaucoup d’autres, ont été rassemblées par l’historien Cédric Istasse, rédacteur en chef du Courrier hebdomadaire du Crisp, dans une analyse des quinze élections à la Chambre des représentants organisées dans la future Ostbelgien de 1925 à 1974 [1].

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Toujours européistes, les Belges ? A d’autres…

Pendant la période des premiers jalons (Ceca, projet de CED, « Green Pool »…), nos gouvernements ont été résolument souverainistes, tenants d’une union entre Etats indépendants, contre ceux qui prônaient une fédération dotée de pouvoirs supranationaux. Tout a changé avec le retour de Paul-Henri Spaak aux Affaires étrangères (1945-1954)

   L’histoire de la classe européenne ne manque pas de mauvais élèves. Les plus en vue sont tantôt la France de Charles de Gaulle, qui pratique la politique de « la chaise vide » , tantôt la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, qui réclame « my money back » , avant celle de Boris Johnson qui prend le large. Même les Pays-Bas, quand ils rejettent massivement le projet de constitution européenne, ou le Danemark, quand il préfère sa couronne à l’euro, se voient infliger de mauvaises notes. A l’inverse, une idée bien ancrée veut que la Belgique soit le bon sujet par excellence, celui qui se range toujours et sans hésiter aux côtés des artisans d’une intégration forte. Confrontée aux faits, pourtant, cette représentation requiert bien des nuances. Paul-Henri Spaak, père fondateur, est peut-être l’arbre qui cache la forêt.

   Philippe de Schoutheete, représentant permanent de notre pays auprès des Communautés et de l’Union européenne (UE) de 1986 à 1997, affirmait que « ce qui donne sa force à la politique européenne belge, c’est qu’elle défend les mêmes principes, les mêmes orientations depuis quarante ans » [1]. Propos pertinent s’il fait référence au rapport Tindemans ou au plan Davignon, mais qui tient beaucoup moins la route si on tente de l’appliquer à l’époque des premiers fondements de la construction.

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Entre Vérone et Liège, la mobilité épiscopale au Xè siècle

En 955, l’évêque Rathier est débarqué de son siège liégeois pour avoir été précédemment à la tête du diocèse vénitien. Les vraies raisons sont davantage politiques, mais en plaidant sa cause, le prélat déchu contribuera à mettre en valeur des sources canoniques qui serviront de base à la levée de l’interdiction de tels transferts (930-974)

  Le 21 septembre 953, le prélat Rathier de Vérone est élu évêque de Liège. L’élévation se fait « en présence du Roi au palais appelé Aix par les représentants appropriés » , écrira-t-il plus tard, précisant qu’il a aussi été nommé « par les évêques, les abbés, les comtes et les chefs du royaume entier » . Le dimanche suivant, l’élection est réitérée en présence notamment de sept confrères évêques. L’archevêque de Cologne Brunon, frère d’Otton Ier, roi de Germanie, a fermement soutenu cette candidature. Et pourtant, au bout de dix-huit mois, Rathier doit abandonner son siège.

   La raison ? Il a porté la mitre en Vénétie et ne peut donc pas faire de même en bord de Meuse. Les transferts de la tête d’un évêché à celle d’un autre ont été, en effet, interdits par le concile de Nicée en 325. Mais cette disposition est elle-même discutée et derrière le motif canonique de l’éjection s’en cachent bien d’autres [1]

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Une noblesse qui ne roulait pas sur l’or

Une charte de 1217 récemment découverte fait état de la cession d’une dîme par le sire de Faing (Falaën, Onhaye) à l’abbaye bénédictine de Brogne. Rien de plus normal pour un impôt en principe ecclésiastique. Mais l’opération reflète aussi les difficultés financières que connaissent les élites aristocratiques de l’époque (XIIIè siècle)

  Un parchemin haut de 11 centimètres, un sceau rond détérioré en cire brune où figurent deux léopards, un contre-sceau (empreinte complémentaire) comportant une sextefeuille (fleur stylisée) ainsi que quatre fleurs de lys dans les espaces intermédiaires… et cette note: « Charta Goberti domini de Byurt de decimis de Maharenne » .

La charte de Gobert de Bioul relative à la dîme de Maharenne. (Source: Archives générales du royaume, Bruxelles, Grand Conseil des Pays-Bas, Appels de Namur, n° 2452, dans n. 1, p. 115)

   Ainsi se présente un acte de 1217 découvert par Marc Ronvaux, président de la Société royale Sambre et Meuse, dans les archives du Grand Conseil de Malines, la juridiction suprême de nos anciens Pays-Bas. Le document était inséré dans le dossier d’un procès opposant, à l’époque moderne, les bénédictins de l’abbaye Saint-Pierre de Brogne (Saint-Gérard, Mettet) aux chanoines de la collégiale Saint-Feuillen de Fosses (Fosses-la-Ville), à propos de l’érection d’une chapelle en église paroissiale. Mais les enseignements qu’on peut tirer de cette pièce oubliée, qui n’avait laissé aucune trace in situ, vont bien au-delà de ce conflit singulier [1].

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Flamingantisme et démocratie chrétienne main dans la main

Pour leurs pionniers, la langue du peuple, sa religion et sa condition sociale constituent un tout indissociable, enjeu d’un même combat. La figure et l’action de Kamiel van Caeneghem incarnent cette jonction des idéaux et des revendications, au moment où l’élargissement du droit de vote va leur conférer davantage de poids (1884-1897)

  Dès le milieu du XIXè siècle, le mouvement flamand s’est voulu social autant que linguistique. La jonction allait de soi: promouvoir le néerlandais comme langue nationale contre la reconnaissance exclusive du français, c’était défendre le parler du peuple contre celui des élites urbaines. Ce courant a tout aussi logiquement pris corps au sein du giron catholique: la religion du peuple contre l’anticléricalisme libéral et socialiste. A la fin du siècle, la figure de l’abbé Adolf Daens, connue de beaucoup par le film que lui consacra Stijn Coninx (1992), incarne à sa manière l’imbrication du flamingantisme et de la démocratie chrétienne, cette dernière se posant alors en option concurrente ou complémentaire du paternalisme caritatif. Mais il en est bien d’autres.

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Choisir entre l’Italie et le Pape

L’unification de la péninsule et le sort des Etats pontificaux opposent catholiques et anticléricaux. Alors que libéraux et francs-maçons soutiennent Garibaldi, les zouaves sont recrutés pour défendre la cause papale. Un traité de commerce et la participation à l’Union monétaire latine rapprochent néanmoins la Belgique et l’Italie (1860-1875)

   Quand, en 1866, la Prusse vainc à Sadowa l’Autriche en plein déclin, elle ne fait pas qu’imposer définitivement son leadership à l’Allemagne: elle tire aussi les marrons du feu pour son alliée l’Italie. Celle-ci, en effet, bien que défaite sur le terrain militaire, pourra ajouter la Vénétie et la province de Mantoue au puzzle de son unité. Il ne lui manquera plus, comme pièce maîtresse, que Rome.

   A la résonance en Belgique de ces événements, de leurs prémices et de leurs suites, est consacré un ouvrage collectif dirigé par Michel Dumoulin, Vincent Genin et Sabona Gola [1]. La moisson y est abondante, sur d’autres plans toutefois que celui de l’histoire diplomatique stricto sensu. Car bien davantage que les fortunes et infortunes du Risorgimento, c’est la guerre austro-prussienne qui a capté les attentions chez nous. Plus précisément, « on s’inquiète vivement des conséquences du triomphe prussien et de la politique des pourboires de Napoléon III » , souligne Christophe Chevalier [2], en ce temps où la reine Victoria elle-même redoute la « politique de brigand » que l’Empereur des Français pourrait être tenté de mener au nord de ses frontières (pp. 48, 42).

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Eugène Ysaÿe tenait la corde

De l’Amérique à l’Oural, le rayonnement international du violoniste, chef d’orchestre et compositeur a fait de lui un ambassadeur de la musique belge. D’une influence durable dans le monde des interprètes, à cheval sur le classicisme et la modernité, il a aussi laissé un opéra singulier en wallon liégeois (1858-1931)

Eugène Ysaÿe dessiné par Berteaux (Hippolyte ?) en 1885, avec une dédicace à Guillaume Lekeu. (Source: Bibliothque royale de Belgique, Mus. Obj. 368, détail; n. 1, p. 36)

  Le 31 juillet 1892, le Washington Post annonce qu’Eugène Ysaÿe, « le célèbre violoniste belge, sera entendu en concert dans les principales villes américaines pendant la prochaine saison » . Deux ans plus tard, le 22 juillet 1894, le même journal fait écho à la réputation de l’artiste belge « d’être un des principaux, si pas le plus grand violoniste en vie » . Et pour que son nom ne soit pas – trop – martyrisé, l’article précise qu’il se prononce « Easy » !

   Le 31 mars 1899, L’Indépendance belge décrit le délire suscité à Berlin par la présence de notre compatriote. A l’issue de son concert, « des douzaines de gens, surtout des dames, se ruèrent vers le couloir des artistes, entourèrent le grand virtuose en poussant des hoch et des hourrahs, lui firent escorte en le serrant de près et lui prenant les mains, puis manifestèrent bruyamment autour de la voiture qui l’emmenait » . Rien d’étonnant si la vedette figure aussi « parmi les interprètes favoris du public anglais » et de celui de bien d’autres pays. Et si elle peut s’appuyer sur un réseau international considérable de musiciens, d’imprésarios, d’éditeurs…   

   A l’aide notamment de la correspondance d’Ysaÿe et de documents inexploités de toute nature, la musicologue Marie Cornaz, conservatrice des collections musicales de la Bibliothèque royale et maître de conférences à l’Université libre de Bruxelles, a mené à bien la première biographie scientifique complète de cette figure emblématique [1]. Une mesure parmi d’autres de son rayonnement: rien que ses voyages mentionnés dans le présent ouvrage – qui ne peut être exhaustif –représentent un demi-million de kilomètres effectués en train, en bateau ou en voiture (p. 274).

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Du tableau noir à l’écran blanc

Les changements qui ont bouleversé le monde de l’enseignement ces dernières décennies se reflètent aussi à travers le cinéma. Le rôle majeur du maître reste une constante mais dans les productions les plus récentes, c’est le thème des harcèlements en tous genres qui a pris une importance croissante (1930-2020)

   Appelés à citer un film en rapport avec l’école qui les a marqués, 260 futurs psychologues et pédagogues de l’Université de Mons ont plébiscité La vague (Dennis Gansel, 2008), Le cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1989) et Les choristes (Christophe Barratier, 2004). Les scores se sont établis respectivement à 15 %, 14,2 % et 13,5 %, les autres réalisations venant loin derrière. Est-ce pur hasard si, dans les trois cas, ressort l’importance de l’action du maître comme individualité forte ? A l’encontre des théories et des directives qui mettent plus volontiers l’accent sur le collectif, les générations montantes demeurent attachées à l’exemple des Wenger, des Keating ou des Mathieu qui, positivement ou négativement, influencent en profondeur leurs élèves.

   Voilà qui dit assez l’intérêt du cinéma en tant que source pour l’histoire, si pas de l’enseignement lui-même, du moins des représentations dont il est l’objet. Quelques données pertinentes, à cet égard, sont à glaner dans l’ouvrage collectif L’école à travers le cinéma, qui vient de paraître sous la direction de trois professeurs et chercheurs de la faculté montoise de psychologie et des sciences de l’éducation [1].

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