Le retour d’un héros: sous ce titre, un film récemment promotionné relate les manifestations et célébrations qui ont accompagné et suivi la restitution aux représentants de la République démocratique du Congo (RDC), le 20 juin 2022, d’une relique supposée de Patrice Lumumba. Le documentaire donne largement la parole au sociologue Ludo De Witte, auteur d’un livre qui fit grand bruit, il y a plus de vingt ans, en présentant l’assassinat du leader du Mouvement national congolais (MNC) et de deux de ses compagnons, le 17 janvier 1961, comme le résultat d’un complot fomenté par les milieux dirigeants politiques et économiques belges [1]. En dépit du fait que la commission d’enquête parlementaire mise sur pied à la suite de cette parution arriva, quant à elle, à de tout autres conclusions…
Une cérémonie organisée au palais d’Egmont à Bruxelles a marqué la remise de la dent qui aurait appartenu à Lumumba selon son ex-détenteur, l’ancien officier de police Gérard Soete, lequel participa la dissolution des corps dans de l’acide sulfurique après l’exécution décidée par le gouvernement katangais de Moïse Tschombé. L’événement mémoriel a fourni au Premier ministre Alexander De Croo l’occasion de rappeler dans un discours d’excuses ce qui constitue la vérité « officielle » , contenue dans le rapport de la commission: pas d’implication directe prouvée, mais une « responsabilité morale du gouvernement belge » [2].

L’expression est commode. Mais quel contenu et quelle étendue lui donner ? Après avoir épluché toutes les sources disponibles et procédé à une trentaine d’auditions sous serment, les commissaires de la Chambre furent formels au moins sur un point: « Il ne ressort d’aucun document ni d’aucun témoignage dont la commission a pris connaissance que le gouvernement belge ou un de ses membres a donné l’ordre d’éliminer physiquement Lumumba » . Est avérée en revanche, une volonté de déstabilisation d’un Premier ministre qui faisait barrage à la mise en place d’un pouvoir postcolonial « amical » envers les Belges et leurs intérêts. « Tenant compte des normes de la morale publique d’aujourd’hui et sans entrer dans les considérations morales personnelles de l’époque, poursuivirent les auteurs, la commission est amenée à conclure que certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges ont une responsabilité morale dans les circonstances qui ont conduit à la mort de Lumumba » [3].
Ce disant, nos députés enquêteurs ont quelque peu laissé sous les radars les instances et les acteurs avec lesquels ladite responsabilité fut amplement partagée. Parce que ces faits sortaient de son mandat, la commission n’a pas parlé pas de l’ordre – effectif ou interprété comme tel – d’élimination de Lumumba donné par le président américain Eisenhower au patron de la CIA Allen Dulles. Elle n’a cité que pour mémoire les manœuvres ambiguës du secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskjöld. Et elle ne pouvait faire oublier que la décision fatale aux trois hommes fut prise par leurs adversaires locaux et eux seuls.
A la lecture de l’ample travail accompli par feu Jacques Brassinne, la balance de l’imputabilité penche nettement du côté congolais. Ce licencié en sciences politiques et diplomatiques, administratives et coloniales, également diplômé de la Harvard Business School, était à l’époque au service du bureau-conseil de la présidence katangaise. Sur la base quasi exclusive de témoignages oraux, il a bâti sa thèse, défendue à l’Université libre de Bruxelles [4], qui a aussi donné lieu à vulgarisation [5]. Une autre vérité émerge, venue du terrain et de la recherche, qu’il vaut la peine de confronter à celle qui s’est dégagée du monde politique.
Au lendemain de l’indépendance, les deux leaders qui se partagent le pouvoir, le chef du gouvernement Patrice Lumumba et le président Joseph Kasavubu, savent qu’ « il n’y a pas de place pour deux hommes sur la peau de léopard » (vieux proverbe). Ils finiront par en découdre et le jeu sera fatal au premier des deux. Son arrestation et son envoi au Katanga sécessionniste, autrement dit chez ses pires ennemis, n’ont pas été décidés à Bruxelles, même si l’on s’y est réjoui de sa mise à l’écart. Quant aux coopérants belges demeurés sur place, ils n’eurent aucune raison de pavoiser devant la tournure prise par les événements. « Dès le début, me raconta Jacques Brassinne à l’époque de la commission, les Belges ont considéré l’arrivée de Lumumba comme une catastrophe. Nous savions qu’il serait assassiné et que ce serait le début de la fin pour la sécession katangaise » . Ainsi que la fin de tout espoir de « refaire à partir d’Elisabethville un Congo paisible – et aussi amical, soyons clair » [6].

La thèse fait notamment état de ce message du ministre belge des Affaires africaines Harold d’Aspremont Lynden au consulat général d’Elisabethville (Lubumbashi aujourd’hui, alors capitale du Katanga), le 20 janvier 1961: « Il me paraît nécessité politique, primo assurer garde étroite répété étroite Lumumba, secundo, éviter mauvais traitements et suppression » (cité p. 384 et annexe 24.1). Mais il était déjà trop tard. « Il est certain, note Brassinne, que ceux qui eurent une influence sur la politique katangaise ne reçurent pas leurs directives des représentants officiels de la Belgique à Eville (Elisabethville). Cette absence d’instructions notamment aux coopérants, voulue ou non, fit que certains conseillers se plaignirent d’être laissés à eux-mêmes » (p. 383).
C’est ici que le choc des intellections est frontal. Dans son discours précité, Alexander De Croo, toujours en phase avec le rapport parlementaire, affirme que « les ministres, diplomates, fonctionnaires ou militaires belges » auraient dû prévoir que le transfert vers la province rebelle risquait d’équivaloir à un arrêt de mort: « Ils auraient dû prévenir, ils auraient dû refuser toute aide pour le transfert de Patrice Lumumba vers le lieu où il a été exécuté. Ils ont choisi de ne pas voir. Ils ont choisi de ne pas agir » . A quoi les Belges alors en mission, tant à Léopoldville (Kinshasa) qu’à Elisabethville, avaient répondu d’avance qu’on surestime l’influence qu’eux-mêmes ou notre gouvernement pouvaient avoir sur des dirigeants congolais jaloux de leur indépendance fraîchement acquise. Il est seulement vrai qu’à partir du moment où le politicien Lumumba était éjecté de l’échiquier, le sort de l’homme Lumumba ne préoccupa pas nos ministres outre mesure, et pas davantage le Roi.
A cet écueil interprétatif s’en est ajouté un autre, que la relation par Philippe Raxhon (Université de Liège) de la commission dont il fut un des quatre experts situe d’entrée de jeu: « La première difficulté à laquelle les historiens experts de la commission Lumumba ont été confrontés, c’est le fait même de s’engager dans une histoire encombrée de mythes » [7]. Le portrait qui ressort en filigrane de l’étude de Jacques Brassinne, même s’il ne s’agit pas d’une biographie complète du chef et martyr du MNC, éloigne nettement des représentations héroïques, « che guévariennes » , voire angéliques, qui ont eu et ont toujours cours dans la majorité des récits médiatiques et des constructions culturelles. Le film Le retour d’un héros, évoqué en début d’article, ou la pièce de théâtre Lumumba-Bah de Nadine Lavern et Sam Bogaerts (2002), en sont des exemples éloquents.
Exalté ? Diabolisé ? Lumumba est en tout cas ce Premier ministre aux abois qui s’est fait voter les pleins pouvoirs par le Parlement sous la menace des fusils de soldats gardant les issues de l’hémicycle (p. 20). Qui, face à la proclamation d’indépendance katangaise – nullement soutenue par la Belgique, on le sait aujourd’hui –, a appelé à l’aide l’Onu, qui enverra quelque 19.000 hommes, mais aussi l’Union soviétique, donnant ainsi le bâton pour le battre au président Kasavubu et au colonel Mobutu, alors chef d’état-major. Qui encourage par ses discours haineux mutineries, meurtres, viols, pillages, la soldatesque et les masses déchaînées étant assurées de l’impunité par les extrémistes au pouvoir (annexe 31.1). Qui envoie au Sud-Kasaï, tenté de prendre le large comme le Katanga, des troupes de l’Armée nationale congolaise dont les massacres, faisant des dizaines de milliers de victimes, seront qualifiés de « génocide » par les Nations unies. Plusieurs personnalités congolaises ont finalement trahi le Premier ministre parce qu’elles ont considéré qu’il était devenu complètement fou. C’était notamment l’avis de Mobutu mais aussi de Victor Nendaka, administrateur en chef de la Sûreté nationale, et d’Albert Ndele, gouverneur de la Banque nationale (p. 74).

La suite, le dénouement tragique, sera un meurtre perpétré, avec quelques exécutants belges, suivant la loi clanique bantoue telle qu’elle est appliquée contre ceux qui sont à l’origine de la malédiction qui frappe la tribu. S’y sont greffées maintes rumeurs, devenues des « vérités » en vieillissant, au service d’une cause qui requérait la dénonciation de l’Occident (pp. 556, 558).
Dans l’approche de notre passé colonial, déplorait Jean-Marie van der Dussen de Kestergat, grand journaliste africaniste, nous avons le défaut de toujours tomber soit dans les auto-encensements excessifs, soit dans les autocritiques masochistes. Sur un plan plus général, cet orfèvre en la matière qu’est l’historien Jean-Luc Vellut, professeur émérite qui enseigna à l’Université catholique de Louvain ainsi qu’aux Universités de Kinshasa et Lubumbashi, a pu mettre en garde contre les sentences prononcées à partir des normes en vigueur aujourd’hui – celles-là même dont s’est réclamée la commission de la Chambre: « Je ne pense pas que notre époque se trouve au sommet de l’histoire et qu’elle soit qualifiée pour porter de sa hauteur une sorte de jugement dernier sur les époques révolues » [8].
P.V.
[1] L’assassinat de Lumumba, Paris, Karthala, 2000 pour la 3e éd. française. [retour]
[2] Médias en ligne du 22 juin 2022 et presse écrite du lendemain. [retour]
[3] Enquête parlementaire visant à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat de Patrice Lumumba et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans celui-ci. Rapport, 2 vols, Chambre des représentants de Belgique (DOC 50 0312/006-007), Bruxelles, 2001, 988 pp., https://affaire-lumumba.be/commission.html (en libre accès), pp. 838-839. [retour]
[4] Jacques BRASSINNE de LA BUISSIÈRE, Enquête sur la mort de Patrice Lumumba, 2 t., (Bruxelles, 1991), 672 pp. – 287 pp. (Annexes) – 369 pp. (Témoignages), http://www.brassinnedelabuissiere-lumumba.be (en libre accès). Le site contient également un avant-propos (2 pp.) et des « Réflexions sur le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur l’assassinat de Lumumba » (38 pp.), datés de 2002. [retour]
[5] Jacques BRASSINNE & Jean KESTERGAT, Qui a tué Patrice Lumumba ?, Louvain-la-Neuve – Paris, Duculot (« Document », 126), 1991. [retour]
[6] La Libre Belgique, 2 mai 2000. [retour]
[7] Le débat Lumumba. Histoire d’une expertise, Bruxelles, Labor – Espace de Libertés, Centre d’action laïque (coll. « Liberté j’écris ton nom »), 2002, p. 93. [retour]
[8] Congo. Ambitions et désenchantements, 1880-1960. Carrefours du passé au centre de l’Afrique, Paris, Karthala (coll. « Hommes et Sociétés »), 2017, p. 10. [retour]