Hommages congolais aux franciscains belges

Ils étaient huit au départ pour œuvrer dans le sud-est de la colonie, sur un territoire de 200.000 km². Avec des moyens dérisoires, ils ont évangélisé, construit et transmis un savoir précieux sur les langues et la mentalité africaines. Leurs successeurs noirs n’ont pas oublié de qui ils furent tributaires (1920-2022)

   Entre 1920, année de leur arrivée, et 1940, nonante missionnaires franciscains belges ont été actifs au Congo belge. En règle générale, après une décennie sur place, ils rentraient au pays pendant un an pour retrouver leur famille, se reposer, soigner les maladies ou infections dont la plupart étaient atteints, mais aussi collecter des fonds, témoigner et, si possible, susciter de nouveaux ouvriers pour la moisson. De ces fils de saint François d’Assise, un successeur africain, le frère Nicolas Tshijika Tshifufu, s’est fait l’historien. Je m’arrêterai ici au volume qu’il a consacré aux figures issues de la province flamande Saint-Joseph, en pointe sur ce terrain [1]. Elle comptait du reste des Wallons en son sein.

   L’auteur est assistant au département des sciences historiques de l’Université de Lubumbashi. Son travail est préfacé par le RP Benoît Mutombo Bwanacing, de la même congrégation, vicaire provincial de la province Sainte-Marie des Anges, professeur et chargé de recherches à l’Université Jean XXIII de Kolwezi. Le propos est clairement de rendre hommage, même si le recours aux archives internes de l’ordre permet, à l’occasion, de faire ressortir maints travers ou maintes tensions. Il n’est pas moins remarquable que nous viennent régulièrement, de l’actuelle République démocratique du Congo, des travaux qui font contrepoids au discours anticolonial largement dominant chez les éditeurs et dans les médias des anciennes métropoles. Un paradoxe qui pourrait demain, en lui-même, constituer un sujet de recherche…

   Dès la fondation de l’Etat indépendant sous Léopold II, des franciscains se déclarent prêts à participer à la deuxième évangélisation du Congo – la première ayant été l’œuvre de missionnaires portugais au XVe siècle. Les provinciaux (supérieurs) successifs s’y opposent cependant malgré les encouragements de Rome, invoquant d’autres priorités – Terre sainte, Chine, Angleterre – et le manque de frères mineurs jeunes et en bonne santé. Mais la raison principale, selon l’historien, serait à trouver dans « l’esprit très « récollet »  » de la communauté franciscaine belge, « plus contemplatif et plus séparé du monde qu’avant la Révolution française » (p. 17).

   Du coup, quand débarquent les premiers disciples du Poverello, un important maillage de familles religieuses couvre déjà le pays. Le temps aidant, le gouvernement belge et la Congrégation vaticane pour la propagation de la foi (Propaganda fide) accordent leurs violons: les nouveaux venus se verront assigner le sud-est du Congo, notamment la province du Katanga rendue stratégique par l’activité des missionnaires protestants, nombreux sur les confins et servant les intérêts britanniques. Le territoire finalement défini sous la dénomination de préfecture apostolique du Lulua (Kasaï-Central) et Moyen-Katanga est immense: quelque 200.000 km² pour huit franciscains au départ.

   Mais l’arbre porte rapidement ses fruits. Un signe du succès: dès 1934, la préfecture devient un vicariat apostolique et son préfet, Mgr Valentin Stappers, est revêtu de la dignité épiscopale. Chaque mission rurale compte généralement quatre ou cinq personnes: au moins un père supérieur, un directeur en charge des écoles et de l’internat, un « broussard » prêchant et célébrant messes et sacrements de village en village, et un frère laïc qui fait office de factotum (maçon, menuisier, garagiste, cultivateur…, mais aussi instituteur ou directeur d’école). Tous doivent faire des miracles avec des moyens dérisoires, mener une vie sans confort, s’initier aux langues locales, se prémunir des bêtes et bestioles, bâtir églises, écoles et habitations, parcourir de longues distances sur des routes bourbeuses pendant la saison des pluies, couvertes d’une poussière rouge collant à la peau pendant la saison sèche…

Willem Borgonjon (père Joês en religion): un des missionnaires qui ont le mieux compris l’âme bantoue. (Source: n. 1, « Les immémoriaux… » , p. 35)

   Les porteurs de l’Evangile jouent aussi un rôle de passerelles entre les cultures locales et le civilisateur blanc. Le prêtre Willem Borgonjon (père Joês en religion), actif au Congo entre 1933 et 1967, parle chokwe, kiluba, lunda et swahili. Il rédige des manuels pour l’école primaire dans la langue de la région et traduit en chokwe les quatre Evangiles, les Actes des apôtres, une histoire sacrée, le catéchisme, des livres de prières et de cantiques. Il « a peut-être été l’un des missionnaires au Congo qui ont le mieux compris l’âme bantoue » , note le frère Tshijika (p. 37), qualité partagée bien sûr avec le père Placide Tempels, auteur de ce classique qu’est devenue La philosophie bantoue (1945), livre qui, tout en étant écrit dans une perspective évangélisatrice, est considéré comme le premier ouvrage occidental traitant de manière approfondie de la pensée africaine. Le père Symphorien (Cyriel De Fauw), à Mukulakulu, a contribué à sa conception et à son contenu par son intelligence approfondie de la mentalité et du cadre de vie des Noirs (p. 82).

   La plus grande diversité caractérise les portraits dont le chercheur dresse la galerie. A côté de savants comme Tempels y figurent le premier évêque du diocèse de Kolwezi (Mgr Victor-Maria Keuppens) et  le premier recteur de l’Université Jean XXIII (le père August Hansen), mais aussi des curés de paroisses, des préfets d’écoles, des techniciens de tous métiers… Je citerai, très arbitrairement, quelques parcours illustratifs.

   Arrivé en 1925, Alfons Delille (frère Ambroise) construit à Dilolo « la plus belle église de la région » (p. 89) et fonde en 1943 l’Ecole professionnelle agricole (EPA), qu’il dirigera jusqu’en 1959. Le père commissaire de l’ordre écrit à son sujet, dans un rapport daté du 12 janvier 1965: « Il a pleinement assimilé la nouvelle liturgie et tente de l’imprimer dans sa paroisse, parfois un peu intempestivement, mais avec des résultats » (cité p. 89). A sa mort en 1969 à Kamina, l’église et la place sur laquelle elle s’élève sont pleines à craquer de chrétiens congolais priant et chantant.

   Au Congo de 1948 à 1969, Karel Goovaerts (frère Wulfran) passe ses premières années essentiellement à Kapanga où il est « constamment en déplacement pour évangéliser partout dans les villages, pour instruire les gens sur la religion, et surtout pour administrer les sacrements » (p. 195). Il revient en Belgique parfaire ses connaissances, notamment en pédagogie, pour enseigner ensuite à l’école normale de Sandoa puis de Luabo. Il termine sa mission comme aumônier à la base aérienne de Kamina.

En haut, Remi Kempeneers (Gérard), frère laïc, « le type même d’un missionnaire vraiment solide » . (Source: « ibid. » , p. 240). En bas, André Laleman (frère Jaak), parti pour « construire une civilisation chrétienne en Afrique centrale » . (Source: « ibid. », p. 260)

   Remi Kempeneers (Gérard en religion), frère laïc, présent dès mars 1922 au Congo où il meurt en 1958, apparaît comme « le type même d’un missionnaire vraiment solide » (p. 242). Est soulignée notamment sa grande patience face à la jeunesse congolaise « turbulente, parfois sauvage, qui se moquait parfois de lui » (p. 241). En 1935, il est nommé directeur de l’école primaire de Kamina. Lorsqu’il est revenu dans la province après un congé en 1947, « des centaines de ses écoliers l’ont escorté » (p. 242). Pour son dernier départ en 1948, la population de sa ville natale de Zoutleeuw (Léau) a contribué à ses frais de voyage en avion.

   « Nous quittons un Occident décadent, pour – ensemble avec mille pères, frères et sœurs missionnaires – construire une civilisation chrétienne en Afrique centrale » . C’est ce qu’écrit André Laleman (frère Jaak) à propos de son départ en 1949 pour la colonie où il restera jusqu’en 1971. Après un premier poste à Luabo, on le voit constamment en mouvement, enseignant successivement à Kamina, à Kolwezi, à Kanzenze, à Sandoa, à Luabo. En 1965, en charge d’une paroisse kolwézienne, il a la curieuse idée de faire entendre, à la messe dominicale, son sermon préalablement enregistré sur un magnétophone. En 1977, il passe au Rwanda, au petit séminaire de Kabgayi, qu’il ne tarde pas à trouver trop petit pour lui. Il donne cours tout en œuvrant au montage d’un film religieux, avant de rouler sa bosse jusqu’à Mwanza, en Tanzanie, à 700 kilomètres. Si son apostolat par le cinéma est apprécié à sa juste valeur, les retombées de ses nombreux voyages profitent à d’autres diocèses plutôt qu’à celui de Kabgayi. Son évêque Mgr. Perraudin, un Suisse, décide dès lors, en 1986, de mettre fin à son contrat en lui conseillant de se « retremper dans une communauté franciscaine, au moins pour une année sabbatique » (cité p. 265).

   En 1959, le Saint-Siège jugera que l’Eglise au Congo est devenue adulte et qu’il y a lieu d’amorcer la transition vers une hiérarchie locale et la formation de diocèses. Des quelque 100 franciscains flamands en mission au Congo en 1960, il en restera 67 en 1970, tous assez âgés, et un seul en 2022. La province wallonne, peu présente au départ, comptera encore environ 29 envoyés vers 1970, mais plus aucun en 2022.

   Les Africains de souche ont pris le relais. Mais, ainsi que ce livre en témoigne avec d’autres, ils n’ont pas oublié de qui ils furent tributaires.

P.V.

L’ordination de l’abbé Charles, premier prêtre noir du Kasaï, en 1932 (Source: photo H. Marien, dans « Histoire de la Belgique contemporaine 1914-1970 » , Bruxelles, La Renaissance du livre, 1975, p. 400)

[1] Les immémoriaux frères mineurs (franciscains) belges. Parcours missionnaire en RDC, Paris, L’Harmattan (coll. « Eglises d’Afrique » ), 2023, 321 pp. L’ouvrage fait suite à la Chronique illustrée des activités missionnaires, frères mineurs (franciscains) en République démocratique du Congo (1920-2015) du même auteur, Paris, L’Harmattan, 2021. Un volume traite par ailleurs des missionnaires de la province wallonne Marie-Médiatrice, qui ont œuvré particulièrement dans la région du lac Moero, Centenaire des missions de Kilwa, Lukonzolwa et Dubie. De la fondation à leur cession aux franciscains wallons en 1938, Paris, L’Harmattan, 2024. Les provinces sont ici des subdivisions géographiques de l’ordre religieux. [retour]

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