« La vie extraordinaire du Namurois Félix Eloin » [1]: ce titre donné à un article qui récapitule et complète les travaux, à vrai dire peu nombreux, consacrés à un personnage largement oublié, pourrait paraître galvaudé. Il n’en est pourtant rien. C’est sur un destin réellement hors du commun que nous instruit Philippe Jacquij, président de la Société royale des Amis du musée de l’Armée.
Né à l’ombre de Saint-Aubain, donc, en 1819, cofondateur de la Société archéologique de Namur dès 1845, notre homme est promu, dans le fil de sa formation, sous-ingénieur des Mines à Liège en 1856. Il doit sans doute sa place dans l’ascenseur vers les hautes sphères au général Pierre Chazal, ministre de la Guerre de 1847 à 1850 et de 1859 à 1866, dont il est proche au point de se dire son « filleul » (maçonnique ?). Les portes de la Cour ne tardent pas à lui être ouvertes. Il y gagnera les faveurs de poids de Jules Van Praet et Jules Devaux, proches collaborateurs du Roi et du Prince héritier.
Léopold Ier est alors, déjà, en quête d’une entreprise coloniale qu’il sera donné à son fils de réaliser. Dans ce contexte, l’un et l’autre, il faut bien le dire, se sont fait quelque peu embobiner par un homme d’affaires de Sydney répondant au nom de Byrne. A entendre ce dernier, l’implantation d’un comptoir, un établissement économique sous pavillon belge, serait à portée de main dans une île de l’océan Pacifique. La première cible est l’archipel des Nouvelles-Hébrides (Vanuatu aujourd’hui). Pour se rendre aux antipodes, avec le titre de commissaires royaux, le choix tombe sur Félix Eloin, dont les connaissances géologiques pourront être utiles, et sur le lieutenant de vaisseau de la Marine royale Jules-Achille Michel. Ils ont reçu pour instructions de Van Praet d’explorer les lieux, de conclure des traités avec les chefs indigènes, de « faire des acquisitions de territoires » et d’ « en prendre possession au nom de Sa Majesté » . Ils quittent Bruxelles le 23 février 1861 et débarquent en Australie, à Melbourne, le 15 avril, mais c’est une grande déconvenue qui les attend. Byrne a affabulé: il n’a rien à mettre sur la table.
Qu’importe, Eloin et Michel décident de réorienter leur mission vers d’autres directions, ce qui correspond d’ailleurs au souhait du futur Léopold II. Celui-ci leur a fait demander qu’une fois conclue « l’affaire des Hébrides » , ils tentent l’impossible « pour asseoir également notre domination sur les Fidji ou les Salomon afin de rendre la nouvelle province du Pacifique aussi importante que possible » . Affrétant une petite goélette avec sept hommes d’équipage, les Belges partent donc prospecter une série d’îles. « Attaques d’indigènes, secours à des naufragés, le voyage qui s’ensuit est digne en péripéties d’un récit d’aventures de Jules Verne » , écrit Philippe Jacquij. Mais aucune possibilité ne se présente de créer une compagnie belge au nom de Souverain.
Ainsi prend fin l’aventure océanienne, mais une autre va bientôt se profiler à l’horizon, cette fois mexicaine. Napoléon III, qui souhaite établir en Amérique latine un empire latin et catholique pour faire contrepoids aux Etats-Unis anglo-saxons et protestants, en a proposé la couronne à l’archiduc Maximilien d’Autriche, frère cadet de l’empereur François-Joseph, par ailleurs époux de la princesse Charlotte, fille de Léopold Ier. En mars 1864, Eloin est pressenti pour accompagner l’Empereur du Mexique comme secrétaire particulier. De quoi, bien sûr, étendre notre influence… « J’espère, a écrit le prince Léopold à sa sœur, vivre assez longtemps pour vous voir tous deux à la tête d’un grand état neutre américain, intimement lié avec la neutre Belgique » . Après avoir rencontré le futur couple impérial au château de Miramare, près de Trieste, le Namurois est sous le charme. « Que de grandes et belles choses on pourrait entreprendre sous leur patronage » , lit-on dans le récit qu’il a laissé. Le 10 avril, Maximilien devient empereur et nomme Félix conseiller d’Etat. Mais cet épisode, on le sait, finira très mal.

Cela qui apparaîtra de fait « comme l’homme de Bruxelles à la cour du Mexique » est envoyé à deux reprises, en 1865 et 1866, en mission en Europe pour demander un soutien accru au Roi des Belges et à l’Empereur des Français, face aux Etats-Unis redevenus menaçants pour leur voisin du sud après la fin de la guerre de Sécession. Sans succès. Et s’il fait partie des quatre Belges qui recevront l’ordre impérial de l’Aigle mexicain, attribué avec une grande parcimonie, il n’en sera pas moins relevé de ses fonctions en 1866 par Maximilien, cédant aux plaintes émises contre lui.
Le tir a été on ne peut plus croisé. En avril 1865, Chazal avertit son ami Eloin: « L’empereur Napoléon lui-même a écrit au Roi qu’il recevait des rapports formidables contre vous. On vous accuse d’être hostile à la politique française, d’exercer une influence funeste, d’être anti-religieux » . En janvier, l’attention accordée au premier contingent de volontaires belges venus en appui, qui défile devant l’Empereur et l’Impératrice à quelques kilomètres de Mexico, est reprochée à son conseiller, soupçonné de ne pas avoir les mêmes égards pour les troupes françaises. L’opinion locale n’est pas moins négative, comme le confirme le marquis de Coria, diplomate mexicain: « Ici il y a une espèce de croisade contre vous et elle a des prosélytes dans toutes les classes » . Dans le conflit entre cléricaux et anticléricaux, Félix est accusé de rouler pour les seconds, même si c’est loin d’être toujours le cas. Son cas s’aggrave encore en septembre 1866, quand une lettre de sa main, conseillant à Maximilien de ne pas abdiquer et évoquant crûment la maladie de Napoléon III, est rendue publique par la presse aux Etats-Unis. L’étoile du dignitaire finit par pâlir jusqu’à la Cour de Bruxelles, en même temps que celle du régime impérial lui-même. L’attaque à Rio Frio, en mars 1866, de la diligence transportant les membres d’une délégation belge, qui a coûté la vie au lieutenant d’Huart, officier d’ordonnance préféré du frère du Roi, a eu un grand retentissement en Belgique où on a blâmé l’imprévoyance des autorités mexicaines [2].
Le 6 décembre 1866, Maximilien signe l’acte de dissolution de la légion belge, notamment, sur le sol mexicain, au grand soulagement de ceux qui l’ont formée et envoyée. Après le retrait définitif des forces françaises, les rebelles libéraux de Benito Juárez, jusqu’alors repliés en territoire américain, reconquièrent rapidement le pays et restaurent la république. Maximilien est fusillé en 1867 à Querétaro. Eloin a plus de chance: arrêté et condamné à quatre ans de prison pour « concussion » et « dilapidation » , il doit son salut à des interventions diplomatiques qui aboutissent à sa libération en novembre 1867.

De retour au pays, forcément éprouvé par la tragédie, il reprend pourtant du service après quelques mois de repos, cette fois comme membre de la Société royale et centrale des sauveteurs de Belgique. Il connaît sa dernière heure de gloire pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871. La presse fait alors amplement état de l’action humanitaire de l’ « ancien secrétaire de l’empereur Maximilien » , parti « avec le brassard blanc à croix rouge pour aller soigner les blessés sur le champ de bataille » (L’Indépendance, 25 août 1870). A Sarrebruck, il dirige la première ambulance belge de la Croix-Rouge (fondée en 1863). Plus de 250 blessés et malades français et allemands y sont soignés.
Félix Eloin meurt à Ixelles en 1888, au cours d’une intervention chirurgicale. Ses dernières années ont été assombries par un échec conjugal et par les publications qui se sont multipliées autour de la chute de Maximilien. Il y apparaît, selon les termes de l’historien, comme « bouc émissaire et bête noire des auteurs français, autrichiens et mexicains » .
Ces réquisitoires sont-ils plus ou moins fondés ? Il est certain qu’on a affaire à un homme non dénué de courage, payant de sa personne, mais en grande partie victime de sa mission. Il n’avait été en rien préparé à devenir le conseiller d’un prince parachuté outre-Atlantique et aussitôt en butte à une révolution. De toute manière, conclut le chercheur, « il reste encore de nombreux points d’interrogation sur le rôle exact joué par Félix dans la tragédie mexicaine » . On demande biographe…
P.V.
[1] Philippe JACQUIJ, dans Militaria Belgica, 2023, pp. 29-59. Société royale des Amis du musée de l’Armée, https://www.museumpromotion.be/Militaria-Belgica-cbeaaaaac.asp, parc du Cinquantenaire 3, 1000 Bruxelles. [retour]
[2] On peut ajouter aux sources citées par l’auteur la correspondance, en juin 1865, entre deux propagandistes de la cause sudiste, où Eloin est décrit comme n’étant « pas un homme fiable » , au service d’une diplomatie prête « à cirer les bottes de Johnson » , le successeur de Lincoln à la présidence américaine, en échange de la reconnaissance de l’Empire mexicain par les Etats-Unis. Le mois précédent, Eloin a de fait été reçu par Johnson à Washington, mais sans grand résultat (Francis BALACE, La Belgique et la guerre de Sécession 1861-1865. Etude diplomatique, t. II, Paris, Les Belles lettres (« Bibliothèque de la faculté de philosophie et lettres de l’Université de Liège » , CCXXVI), 1979, pp. 452, 564-565). [retour]