La colline de Vaux-sous-Chèvremont, stratégique et emblématique

Les fouilles récentes ont apporté des éclairages nouveaux sur l’abbaye fortifiée du haut Moyen Age qui compta dans l’espace mosan, sur son enceinte de 850 mètres construite en deux phases ainsi que sur son vaste complexe architectural. Après son démantèlement, des ateliers de céramique occupèrent le site (VIIe-XIIe siècles)

   On est déjà un peu plus près du ciel quand on arrive au haut de la colline de Vaux-sous-Chèvremont (Chaudfontaine), qui surplombe la boucle de la Vesdre. L’ex-couvent des carmes déchaux y jouxte la basilique néogothique dédiée à Notre-Dame, honorée en ces lieux depuis le haut Moyen Age. Les premières pierres de l’église et de la maison des religieux furent bénies en 1877. Jusqu’à une époque récente, les sportifs notamment vinrent ici en pèlerinage.

   C’est donc une page d’histoire de près de 140 ans qui s’est tournée avec le départ des pères, décidé en 2015. Rendant visite, peu auparavant, aux derniers animateurs encore valides de ces lieux, j’ai pu vérifier à quel point ils étaient devenus trop lourds à porter pour eux. Les autorités locales et diocésaines ayant exploré en vain les voies d’une reprise par une autre communauté religieuse, le couvent et la basilique ont été désacralisés et vendus à une société immobilière en vue de transformer les bâtiments en logements – avec un parking sous le parvis! Il s’imposait donc de mettre en œuvre des fouilles archéologiques préventives avant que toutes traces soient perdues de l’abbaye fortifiée initiale, cet important jalon dans l’histoire médiévale de l’espace mosan. Elles ont débuté en juillet 2023 sous l’égide de l’Agence wallonne du patrimoine (AWaP) et en partenariat avec l’Université de Liège [1].

   Jalon important, en effet, car il s’agit, du VIIIe au Xe siècle, d’ « un des lieux de pouvoir les plus emblématiques » , selon les termes des chercheurs. Outre que sa position est stratégique au croisement des axes Dinant-Aix-Cologne et Trèves-Liège-Tongres, les implantations fortifiées de hauteur reflètent alors « une manière à part entière des élites du premier Moyen Age de s’inscrire dans le territoire » .

La basilique de Vaux-sous-Chèvremont, un haut lieu dans tous les sens du terme, qui se voit de loin. (Source: photo Daniël Leroy, « Guide touristique illustré. Belgique. GD Luxembourg » , dir. Peter Smets, Tielt, Lannoo, 1993, p. 114)

   La source la plus ancienne mentionnant le Novo Castello est un diplôme de Charlemagne édicté à Herstal en 779, qui confirme les donations octroyées à l’église Sainte-Marie de Chèvremont par son bisaïeul Pépin II (dit Pépin le Jeune). A ce dernier, mort en 714, la Genealogia Dagoberti, rédigée au tournant des IXe et Xe siècles, attribue la fondation de l’abbaye et de la place forte. On y aurait enterré celui qui fut par ailleurs maire du palais, sorte de chef des assistants du roi, dans l’Austrasie qui couvrait en gros le nord-ouest de l’Allemagne actuelle. Chèvremont aurait même été le lieu de résidence des parents de Pépin, la future sainte Begge et Anségise, dont le mariage est à l’origine du lignage carolingien. Tout cela est plausible, mais il faut bien noter que les écrits qui en font état sont tardifs.  

   S’il n’a rien d’un palatium où la cour ferait étape, le monastère et ses défenses prennent du poids, au point de servir de prison pour Griffon (le fils de Charles Martel vaincu par ses frères), de figurer dans le traité de Meerssen (870) parmi les abbayes de rang royal et d’être, à la fin du IXe siècle, le refuge des moines de Stavelot fuyant une incursion normande. Entre 922 et 987, dans le cadre des conflits liés à la désintégration de la Lotharingie, la place ne subit pas moins de quatre sièges. Après le dernier, mené par l’évêque de Liège Notger et l’armée impériale de Théophano, sonne l’heure du démantèlement.

   Au milieu du XIe siècle, le castellum n’est plus que ruines, selon le chanoine Anselme de Liège qui en parle dans ses Gesta episcoporum Tungrensium, Traiectensium et Leodicensium. Après, c’est le silence des archives: le site n’intéresse manifestement plus les pouvoirs. Sa relance aura lieu à la fin du XVIIe siècle avec la construction d’une chapelle par des jésuites anglais. Malgré tout, les vestiges du lointain passé demeurent visibles. La dénomination « Derrière les murs » est encore d’usage au XIXe siècle pour désigner l’endroit, sans doute jusqu’à ce que les bâtisseurs de la basilique procèdent à un arasement général.

   En 1852-1853, Ferdinand Hénaux (ou Henaux), dans le Bulletin de l’Institut archéologique liégeois, appelle à entreprendre des fouilles sur l’éperon rocheux où il s’est rendu et où, précise-t-il, « j’ai été surpris de voir que le pied heurte des ruines à chaque pas » . Godefroid Kurth, dans son Notger de Liège en 1905, démentira formellement une telle survivance des vieux murs, mais Hénaux est entendu et l’Institut débute promptement ses investigations. Des campagnes ultérieures, en 1943 (Jacques Breuer) et en 1965-1967 (Jacques Papeleux, Joseph Mertens), mettront en évidence une enceinte de 850 mètres dotée d’une douzaine de tours, délimitant un espace fortifié d’environ quatre hectares, ainsi qu’un vaste complexe architectural et de nombreuses sépultures.

Cette photogrammétrie de l’enceinte sur le flanc nord de la colline montre notamment le chemisage de la courtine, sans doute concomitant à la construction des premières tours. (Source: n. 1, p. 139)

   Parmi les fruits des dernières fouilles, le rapport auquel elles ont donné lieu mentionne le dégagement de sections de l’enceinte, sur le versant nord de la colline aujourd’hui classée, qui permettent de distinguer deux phases dans la construction. Le premier ouvrage consiste en une courtine d’environ 1,8 mètre de section, incorporant des matériaux hétéroclites. Il connaît dans un second temps une réfection qui dote la courtine d’un revêtement protecteur (chemisage). Ces travaux et l’élévation des premières tours aux quatre angles de l’enceinte ont sans doute été concomitants. L’analyse radiocarbone du squelette d’un jeune enfant, dont la fosse d’inhumation était recouverte par le chemisage de la courtine, aboutit à un intervalle de datation compris entre les années 770 et 890. Sur la base des autres datations (charbon de bois, autres os humains), la fourchette 660-830 apparaît la plus pertinente, du moins comme limite (terminus post quem).

   Dans le jardin, à l’arrière du couvent et à l’extrémité orientale de la parcelle, les archéologues ont mis au jour une portion de l’enceinte, large de plus de deux mètres, qui doit résulter d’une phase postérieure à l’aménagement primitif du site, sa tranchée de fondation incorporant des blocs de construction issus de bâtiments démantelés dans les environs. A l’extrémité sud-est, l’équipe pourrait avoir trouvé l’amorce d’un dispositif assurant la défense de l’entrée de la place. Au moins six sépultures d’adultes et de jeunes enfants avaient pris place au pied du rempart, à l’intérieur de l’enceinte. Les analyses radiocarbones de trois d’entre elles confirment la chronologie précédente (fin du VIIe – IXe siècles).

   Sur le plateau fortifié, les recherches ont bénéficié de prospections par radar-sol réalisées en octobre 2022 (Christian Camerlynck, Sorbonne Université, Paris). Les résultats corroborent les constats des prédécesseurs du siècle dernier quant à l’ampleur du complexe architectural, élaboré et construit d’un seul tenant, mais non quant à l’existence d’un système fossoyé. « Il semble que Joseph Mertens ait largement extrapolé cette hypothèse à partir d’une seule coupe et, pour le reste, se soit peut-être laissé induire en erreur par la présence d’une faille géologique sur le terrain » .

   Un vaste édifice du premier Moyen Age sur le flanc nord de la basilique, de 27,5 mètres de longueur et au moins 14 mètres de largeur, est aujourd’hui attesté. Le radiocarbone, toujours, fait dater sa construction entre 680 et 880, avec un degré de probabilité plus important avant le milieu du IXe siècle.

   Enfin, on dispose à présent d’informations sur l’occupation du site après le démantèlement qui a suivi le siège de 987. Des assemblages céramiques, déjà signalés par Joseph Mertens, associés à des empreintes de poteaux, des fosses à rejets détritiques et d’éventuels silos enterrés, renvoient à des productions typiques des premières périodes des ateliers de poterie dits d’Andenne, entre le milieu du XIe et le troisième quart du XIIe siècle. Si le site avait perdu de sa superbe au-delà de l’an mille, il ne fut pas pour autant déserté.

   Au terme des présents travaux, bien des questions restent certes posées. D’autres étapes ont été annoncées, qui permettront peut-être d’y répondre en tout ou en partie.

P.V.

[1] Denis HENRARD, Line Van WERSCH, Sophie de BERNARDY de SIGOYER, Alexandre CHEVALIER, Florence CLOSE, Olivier COLLETTE, Nemo de CLERCQ, Emmanuel DELYE, Patricia GILLET, Carole HARDY, Arthur HEIMANN, Caroline LAFOREST, Pierre LESAGE & Sophie LOICQ, « Chaudfontaine / Vaux-sous-Chèvremont: fouille préventive sur la colline de Chèvremont. Premiers jalons d’une redécouverte de l’abbaye fortifiée du premier Moyen Age », dans Chronique de l’archéologie wallonne, 32, éd. Sophie Denoël, Namur, Agence wallonne du patrimoine, 2024, pp. 136-145, https://agencewallonnedupatrimoine.be/. [retour]

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