Le rôle des femmes dans les premiers développements de l’histoire du livre est généralement bien documenté. Il n’en va toutefois pas de même pour les transmissions à la tête des entreprises éditoriales, le plus souvent envisagées comme exclusivement patrilinéaires (du père au fils ou au beau-fils). Ce ne fut pourtant pas toujours le cas, comme le montre Heleen Wyffels (Katholieke Universiteit Leuven) dans un article dérivé de sa thèse de doctorat [1].
Ses sources majeures pour ce sujet sont les très précieux dossiers accompagnant les demandes de licences et de privilèges que les aspirants imprimeurs devaient introduire auprès du Conseil privé à Bruxelles, compétent notamment pour les matières judiciaires. L’expansion rapide de la nouvelle technologie mise au point par Gutenberg ne pouvait, en effet, laisser le politique indifférent. Soumettre toute exploitation à autorisation devait permettre de freiner quelque peu la diffusion d’idées subversives. Les imprimeurs en activité n’étaient eux-mêmes nullement hostiles à cette disposition, dans la mesure où elle restreignait la concurrence et protégeait leurs parts de marché.
Déposées aux Archives générales du royaume, les liasses soumises aux conseillers contiennent moult pièces justificatives destinées à accroître les chances d’être agréé. La compétence, la réputation, l’orthodoxie… du candidat sont établis au besoin par des témoignages d’imprimeurs reconnus, d’autorités, de prêtres… Etre issu d’une dynastie de typographes constitue un « plus » appréciable. Les hommes sont ici certes majoritaires, mais se dégagent aussi du fonds une minorité importante de veuves avec ou sans fils et quelques cas d’époux se présentant ensemble.
Parmi les dossiers féminins que l’historienne a sélectionnés figure celui, daté de 1658, de Marie de Marquette, veuve de Jean Serrurier. Le couple avait implanté sa presse à Douai, ville universitaire à une encablure de la France – et qui tombera bientôt dans l’escarcelle de Louis XIV (en 1668). Associée au travail depuis le début de l’établissement, Marie en sera la tête pendant au moins dix ans après la mort de son mari, survenue en 1654. Des années difficiles, qui voient nos Pays-Bas habsbourgeois impliqués dans un long conflit franco-espagnol (1635-1659). De Marquette publie d’ailleurs en 1656 un ouvrage qui détaille, selon son titre, Ce qui s’est passé à Valentiennes devant le siege de françois.
La demande adressée au Conseil privé a reçu des soutiens de poids. Les échevins de Douai font valoir qu’il est d’usage de laisser les veuves exercer l’art de leur conjoint, « jouissantes en ce regard des mesmes franchises et libertes » . Trois jésuites, professeurs à l’université, expriment le même avis, ajoutant que Marie a hérité d’une affaire qui marche… et qu’elle a du personnel pour faire fonctionner la presse. Le maniement du matériel lourd demeure manifestement l’apanage des hommes. La réputation impeccable de Jean Serrurier, son respect des lois et les services rendus à la ville ainsi qu’à la communauté universitaire sont également mis en évidence.
En 1667, c’est la génération suivante qui monte au créneau. Les enfants de Marquette, Marie et Christophe Serrurier, introduisent la requête en vue d’obtenir l’indispensable sésame. Ils font la démarche ensemble alors qu’habituellement ce sont les fils seuls qui agissent. La raison de leur décision « demeure peu claire, note Heleen Wyffels, mais elle suggère que Marie était héritière et gardait une part dans l’affaire » . Le duo ne manque pas de faire état des activités des parents, le père « marchand libraire et imprimeur juré » (assermenté) de l’université et la mère devenue par la mort de celui-ci « marchande librairesse et imprimeresse jurée » . Ce que sera aussi, après 1719 et jusqu’en 1724, Marie Serrurier devenue veuve.

En 1626, Bruxelles doit statuer sur le cas de Jeanne Burée, de Saint-Omer. Son défunt mari Charles Boscard était imprimeur et fils d’imprimeur. L’atelier familial, que Jeanne dirigera sous son nom de 1629 à 1652, a contribué à faire de la cité épiscopale, prochainement française elle aussi, un centre de l’édition catholique. Sous la houlette de la veuve paraîtront une cinquantaine de livres, dont la moitié environ seront des œuvres religieuses en anglais, les clients tout désignés étant les jésuites d’outre-Manche très présents sur les rives de la Scarpe.
Conformément aux règles du genre, le dossier contient des témoignages de personnalités haut placées comme le magistrat (les échevins) et l’évêque. Ce dernier certifie que le mari de Jeanne « a tousiours esté fort homme de bien, et bon catholique, s’estant tousiours acquitté honorablement de sa charge » . Comme pour Marquette, il insiste sur la continuité de la firme qui sera assurée par le maintien de l’équipe en place.
Burée elle-même sera citée par ses successeurs qui se réclameront de sa carrière et de sa notoriété: ainsi pour son fils André, ensuite pour sa fille Marie avec son premier (1638) puis son second maris (1650). Ces derniers, Gilles des Courtieux et Joachim Charlier, allégueront quant à eux leur expérience dans le métier, ayant l’un et l’autre travaillé au service de la maison Boscard / Burée.
Ainsi les femmes apparaissent-elles régulièrement dans les narratifs joints aux demandes de permis, que ce soit comme cautions ou comme bénéficiaires potentielles. Les exemples ici exposés sont ceux de personnes pleinement intégrées dans le labeur familial, ce qui constitue un argument de poids. « Le caractère souhaitable d’une transmission des entreprises aux descendants des maîtres imprimeurs semble avoir été reconnu tant par les familles d’imprimeurs que par les autorités délivrant les licences. La place des femmes dans ces lignées professionnelles était reconnue par toutes les parties » , souligne l’auteure en spécialiste à la fois du livre et du genre.
Si la matrilinéarité fait son chemin, les différences ne sont pas pour autant toutes gommées. Quand les dames reçoivent les leviers de commande, c’est plus souvent en qualité d’héritières que sur la base de leur savoir-faire artisanal. Mais il y a plus qu’assez d’imprimeresses mentionnées dans les archives pour qu’on puisse en déduire « la normalité des situations où des femmes dirigent des imprimeries » .
P.V.
[1] « Occupational Matrilineages in the Printing House: Petitions for Licenses as a Source for Scholarship on Early Modern Women » , dans Early Modern Low Countries, vol. 9, n° 1, Deventer, 2025, pp. 34-44, https://emlc-journal.org/article/view/23006 (en libre accès). [retour]