A partir des années 1960, l’accès croissant des femmes au travail salarié rend criants les besoins en lieux d’accueil pour les enfants en bas âge. Les mouvements féminins tant chrétiens que socialistes – pour s’en tenir aux deux principaux « piliers » – se mobilisent à cette fin, mais pas toujours de la même manière. Les modalités de leur action, ses résultats et les oppositions qu’elle révèle ont fait l’objet d’une étude due à Juliette Masquelier, postdoctorante à l’Université d’Anvers et à l’Université libre de Bruxelles, et Margaux Roberti-Lintermans, titulaire d’un doctorat en histoire à l’Université catholique de Louvain [1].
Entre le début des sixties et le milieu des seventies, le nombre de crèches en Belgique passe d’une cinquantaine seulement à plus de cent cinquante. Tant comme groupes de pression que comme pouvoirs organisateurs, les acteurs majeurs de ce développement sont les Femmes prévoyantes socialistes (FPS) et les Ligues ouvrières féminines chrétiennes (LOFC/KAV), devenues Vie féminine à partir de 1969. Les unes et les autres siègent dans les instances de gestion de l’Œuvre nationale de l’enfance, aujourd’hui Office de la naissance et de l’enfance (ONE), pourvoyeuse de leurs financements.
D’emblée apparaissent entre les deux pôles des divergences sur la conception de la famille et le rôle des pouvoirs politiques. Mais les historiennes relèvent aussi « des points de rencontres souvent négligés » , à l’heure de la sécularisation et de « la reconfiguration des valeurs portées par les organisations catholiques » . Les socialistes, animées par la foi en l’Etat-providence, réclament des crèches publiques, confiées à des puéricultrices diplômées, et mettent en avant le droit des mères à une carrière professionnelle. Pour les chrétiennes, du moins au début, le premier rôle de la jeune maman au sein du foyer se trouve « auprès de ses jeunes enfants, pour sauvegarder des valeurs essentielles de tendresse et de sécurité dont l’enfant a besoin autant que d’aliments » (programme de 1964-1965). Et les mêmes de valoriser non pas les grandes structures collectives mais la garde par des privées qui prennent un ou quelques enfants chez elles sous le contrôle de l’ONE. Cette dernière soutient alors la même conception avant d’épouser davantage, au cours des années ’60, le point de vue de la gauche.

Soutenues par nombre de médecins et de psychologues qui, à l’époque, mettent en évidence les effets délétères pour les tout-petits d’une socialisation trop précoce et des carences de soins maternels, les LOFC/KAV préconisent en outre pour les femmes qui élèvent leurs enfants des allocations spécifiques ainsi que des mesures facilitant la reprise d’un emploi quand la progéniture a grandi. Mais des nuances ne tardent pas à s’introduire dans le discours des responsables, sensibles à la situation des mères de milieux populaires souvent amenées à travailler par nécessité. « Notre attitude doit être la même dans les deux situations, mère au foyer et mère au travail, car les deux conditions doivent être défendues, comprises, améliorées » , lit-on dans le compte-rendu d’une réunion tenue en 1966. Demeure en revanche l’option préférentielle pour les gardes privées à dimension jugée « infiniment plus humaine » . Mais ici aussi, les lignes vont bientôt bouger.
En 1971, les Ligues chrétiennes, qui se sont transformées entre-temps en Vie féminine, sont mûres pour faire un bout de chemin avec les FPS. Au nom de la « liberté de choix » , elles défendent à présent la mise en œuvre parallèle de solutions de gardes individuelles et collectives. Des deux côtés de la barrière idéologique devenue poreuse s’exerce l’influence d’un nouveau courant psychologique, dit « socio-constructiviste » , représenté par Paul Osterrieth, psychologue et professeur aux Universités de Liège puis de Bruxelles. Pour ce maître et ses disciples, la garde extrafamiliale, avec les relations et interactions qu’elle implique, n’est plus négative mais au contraire favorable au développement de l’enfant. L’ONE ne se montre pas très chaude à l’égard de ce courant « qui s’enracine dans des recherches menées dans les années 1930 en Union soviétique » ! Mais l’ONE ne mène plus la danse.
Du coup, les FPS et les associations féministes ont de quoi plaider plus que jamais pour les crèches comme lieux de réduction des inégalités et d’ « apprentissage de la vie collective » (La Femme prévoyante, 1975). Vie féminine campe quant à elle sur une position de compromis, admettant le droit des femmes à l’égalité avec les hommes tout en considérant que le désir de certaines d’endosser des rôles traditionnels ne doit pas être dissuadé. Les chrétiennes maintiennent en outre la revendication, à côté des services collectifs, d’une allocation socio-éducative pour les familles modestes ayant des enfants de moins de trois ans.
Mais surtout, le réseau « catho » se heurte à l’opposition socialiste quand, au début des années ’70, il propose – et expérimente à Mouscron – l’institution de gardiennes à domicile « encadrées » , rattachées à des crèches ou organisées sous la surveillance d’une infirmière sociale de l’ONE. Le clivage qui était (un peu) sorti par la porte revient par la fenêtre: le ministre social-chrétien de la Santé Jos De Saeger légifère en faveur de cette formule alors que chez les « rouges » , on refuse toute concurrence et on considère que « ce n’est certainement pas ce type de garde qui conduira à un changement de société » (Cahiers du Grif, Groupe de recherche et d’information féministes, 1975). Et pourtant, un certain nombre de municipalistes socialistes, en milieu rural surtout, faisant fi de ces objections, n’hésitent pas à opter pour des services de gardiennes encadrées, ceux-ci présentant l’insigne avantage de fonctionner à moindre coût. C’est notamment le cas, pour la province de Liège, à Waremme, Amay, Neupré et Awans. Par contre, bien que Vie féminine en ait fait un cheval de bataille, il faudra attendre 2018 pour qu’un statut professionnel soit octroyé aux accueillantes d’enfants.

Si les mouvements féminins peuvent, dans certaines circonstances, se trouver en porte-à-faux avec les mandataires politiques de leur famille, des hiatus apparaissent aussi entre le sommet et la base desdits mouvements. Juliette Masquelier et Margaux Roberti-Lintermans mentionnent notamment la décision unilatérale du très novateur centre de la petite enfance mouscronnois, ouvert par Vie féminine, de devenir une structure publique sous le giron de la commune. Ici aussi, c’est le nerf de la guerre – le problème du financement – qui a fait déroger au principe de la liberté subsidiée qui prévaut normalement chez les catholiques ou leurs héritiers. Un autre exemple d’écart entre la ligne définie au plan national et les actrices de terrain est fourni par le centre ouvert à Oupeye en 1976 à l’initiative d’un groupe d’animatrices des FPS. Alors que la culture socialiste classique ne favorise guère l’associatif autonome, elles ont fait le choix de constituer un collectif avec des bénévoles d’autres organisations (en ce compris Vie féminine) pour susciter, selon leurs termes, « une formule hybride de crèche associée à un service de gardiennes » , qui permet de représenter « les différentes options des tendances politiques en présence » .
En fin de compte, le constat s’impose, selon les chercheuses, « d’une grande souplesse et d’une capacité d’adaptation rapide au changement social dans le chef des chrétiennes, qui contraste avec une remarquable stabilité des positions du côté socialiste » . D’aucuns s’en réjouiront, d’autres pas, mais il en ira de même dans bien d’autres secteurs.
P.V.
[1] « Les mouvements féminins et l’accueil des jeunes enfants en Belgique francophone. Modèles familiaux et politiques, discours et expériences (1960-1980) » , dans la Revue belge d’histoire contemporaine, LV, 1, Bruxelles, 2025, pp. 8-33, https://journalbelgianhistory.be/fr/journal/revue-belge-dhistoire-contemporaine-lv-2025-1 (en libre accès). [retour]