D’un adultère à la naissance d’une abbaye

Orval aurait été impulsée par Mathilde de Toscane en mémoire de la fille née de sa relation coupable avec le futur pape Grégoire VII. L’enfant serait morte âgée de quelques semaines. La Béatrice de Dante, dans « La divine comédie » notamment, serait une évocation de cet enfant pour tailler des croupières à la papauté (XIe-XIVe siècles)

   C’est dans le dernier tiers du XIe siècle qu’est née l’abbaye d’Orval, sur le site d’un petit oratoire, au fond d’une vallée verdoyante de l’actuelle commune de Florenville. Sa fondation a été voulue ou encouragée par la duchesse Mathilde de Toscane, épouse de Godefroid III le Bossu, duc de Basse-Lorraine, issu de la prestigieuse lignée des comtes d’Ardennes et de Verdun, mais peu favorisé par la nature ainsi que son nom l’indique. De leur union naquit une fille, Béatrice, morte après quelques semaines, en janvier 1071. Ultérieurement, la communauté orvalienne, où des chanoines réguliers avaient succédé aux moines, s’est rattachée à l’ordre de Cîteaux. Au siècle dernier, le monastère a été reconstruit à côté de ses ruines médiévales ouvertes aux visiteurs.

   Voilà ce que nous savons d’à peu près certain. Mais ici comme ailleurs, la légende n’a pas manqué de venir se greffer à l’histoire. De celle que perpétue une fontaine fameuse baptisée du nom de Mathilde, la plus ancienne version, datée de 1549, est due à Richard de Wassebourg, chanoine de Verdun. La duchesse aurait perdu un anneau d’or dans ladite fontaine, qu’elle nomma pour cette raison Orvaulx, appellation transmise à l’abbaye ainsi qu’à la toponymie locale. Dans des moutures ultérieures du même récit, il sera aussi question d’une truite qui, en réponse à une supplication de Mathilde à Dieu, serait apparue à la surface de l’eau, portant dans sa bouche le précieux anneau. D’où la décision de faire en sorte que ce lieu béni soit un lieu religieux.

   Dans tout conte, un fond de vérité peut s’être niché. C’est bien ce qui ressort de la thèse que défend le journaliste David Pierson (Belga, TV Lux) après une longue enquête sur les origines de l’établissement gaumais, perdues « dans les brumes de l’histoire » [1]. Si on l’en croit, la clé de l’énigme serait à trouver dans… La divine comédie de Dante.

   Etonnant ? Un peu moins quand on sait que la bella donna du chant XXVIII du Purgatoire ne serait autre que Mathilde de Toscane, selon « l’opinion la plus répandue » (p. 38, n. 2). Mais l’auteur va plus loin en établissant un lien entre la fille défunte de la noble dame et Béatrice, la muse que le poète florentin aurait aimée d’un amour platonique, célébrée dès sa Vita nuova (Vie nouvelle) écrite à la fin du XIIIe siècle, et retrouvée quelques années plus tard dans la Commedia, au Paradis naturellement.

Les ruines d’Orval, témoins d’une histoire presque millénaire dont les débuts peuvent encore soulever bien des questions. (Source: photo P.V., août 2011)

   Au terme de la recherche, il n’est pas douteux pour celui qui l’a menée qu’ « Orval fut fondée par Mathilde de Toscane, non pour retrouver son anneau, mais en mémoire de sa fille Béatrice! » (p. 238). Dans une première phase, une simple chapelle aurait été dédiée à l’enfant, ce que confirmerait la présence de quatre chapiteaux de colonnes au style témoignant d’un épisode précistercien. Mais pourquoi le souvenir de cette circonstance se serait-il ensuite effacé au profit de celui de la fontaine, de l’anneau, de la truite… ? L’explication tiendrait à un secret bien embarrassant et donc bien gardé, à savoir que le père de la petite Béatrice n’était pas Godefroid le Bossu. Une réalité évidemment peu avouable et encore moins quand il s’y ajoute que le vrai géniteur, le directeur de conscience de Mathilde devenu son amant, aurait été un cardinal diacre, futur pape par surcroît. Il s’agirait d’Hildebrand, vicaire du Christ sous le nom de Grégoire VII (1073-1085), qui sera canonisé après avoir été l’initiateur d’une réforme ambitieuse de l’Eglise [2].

   A-t-on des preuves de cette relation ? Il est vrai que la princesse fut un soutien constant et fidèle de la papauté dans la « querelle des investitures » qui opposa celle-ci à l’empereur germanique Henri IV. Son rôle lui valut même d’être surnommée « la Jeanne d’Arc de la papauté » (p. 105). C’est elle, en outre, qui aurait été visée par les évêques défenseurs de l’Empereur, réunis au synode de Worms, dans la lettre adressée à Grégoire VII où ils lui reprochèrent notamment d’avoir « mangé et cohabité avec la femme d’un autre » (cité p. 172).

   En son temps marqué par l’incessant conflit entre pouvoirs temporel et spirituel, Dante Alighieri s’était engagé en faveur de l’autonomie du politique, particulièrement auprès du parti opposé aux intrusions du Pape dans les troubles florentins. Ce contexte peut expliquer qu’il ait voulu, dans La divine comédie, évoquer à mots couverts l’adultère de Grégoire VII: c’était une manière de cibler la puissance pontificale contemporaine.

   Après, tout est affaire de subtilités et d’allusions. Dans Le Paradis (chants XXXI, v. 66-69, et XXXII, v. 4-17), Béatrice apparaît au troisième rang de l’Empyrée, le séjour des bienheureux, dans la même position hiérarchique qu’Orval, située au troisième rang dans la filiation de l’abbaye de Clairvaux fondée par saint Bernard. Dans Vita nuova, par ailleurs, Dante a suggéré que la « glorieuse dame » de ses pensées « fut appelée Béatrice par bien des gens qui ne savaient ce que c’est que donner un nom » (cité p. 236). Il était de fait incongru de nommer « celle qui donne béatitude » (le sens du prénom Béatrice) le fruit d’un amour illégitime. Ainsi était stigmatisée la relation honteuse nouée entre Mathilde et Hildebrand.

Vitrail de Jan Huet représentant Mathilde de Toscane avec à ses pieds la truite de la légende. (Source: « Orval. Vie monastique » , Villers-devant-Orval, Editions de l’abbaye d’Orval, 1995, p. 4)

   David Pierson s’inscrit donc en faux contre la tradition historiographique qui veut que la Béatrice de l’écrivain italien ait été, avec Bice pour prénom, la fille de Folco Portinari, un riche banquier installé à Florence, et l’épouse de Simone dei Bardi, appartenant à la même corporation. La Béatrice fictive ressusciterait en fait un bébé mort près de deux cents ans avant la naissance du Sommo poeta, sa présence dans son œuvre étant comme un acte d’accusation. Un indice jugé capital est la comparaison opérée entre Mathilde (Matelda) et la mythologique Proserpine, reine des enfers, dont le maître Pluton ne serait autre que son amant (Le Purgatoire, XXVIII). « En cachant Hildebrand-Grégoire VII sous le masque de Pluton/Hadès, Dante révèle, par analogie avec la mythologie, qu’Hildebrand était le véritable père de l’enfant de Mathilde » (pp. 248-249). Un Hildebrand, par parenthèse, que le religieux camaldule Pierre Damien, qui le connut bien, surnomma dans une lettre « mon saint Satan » (cité pp. 148-149)…

   La question, bien sûr, se pose de savoir si les lecteurs de l’époque étaient en mesure d’effectuer tous ces rapprochements. Des objections ont été en outre émises par le « dantologue » français Marc Mentré, auteur d’un site consacré à La divine comédie et à son auteur. « Dante n’avance pas masqué, fait-il notamment valoir. C’est un homme qui a fait la guerre, qui a eu d’importantes responsabilités politiques, pourquoi se serait-il abrité derrière on ne sait quel masque pour une affaire vieille de deux siècles (à son époque) ? » . Et de rappeler que l’explorateur de l’au-delà n’hésita pas à envoyer en Enfer des Papes réputés simoniaques, et non des moindres comme Nicolas III et Boniface VIII [3].

   Je me garderai bien de trancher le débat, n’étant pas qualifié en la matière. David Pierson fait lui-même état, en quatrième de couverture, d’ « une vérité qui, dans un premier temps, risque fort d’être difficile à accepter » . Et dans les temps ultérieurs ? Nous verrons, comme dirait Boris Dilliès!

P.V.

[1] Béatrice de Dante à Orval. Une enfant au cœur d’un grand secret, Neufchâteau, Weyrich, 2020, 275 pp. [retour]

[2] David Pierson fait de la réforme grégorienne « une des causes des croisades, ce boomerang qui percute maintenant l’Occident neuf siècles après qu’il fut lancé » (p. 250). Il est à tout le moins équitable de rappeler ici que lesdites croisades n’auraient pas eu lieu si elles n’avaient été précédées de plus de quatre siècles d’expansion arabo-mahométane en terres alors chrétiennes. [retour]

[3] https://ladivinecomedie.com/beatrice-de-dante-a-orval/amp. [retour]

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