Le futur Léopold II et la présence chrétienne en Orient

Les voyages de l’héritier du trône en terres alors ottomanes ont des visées avant tout socio-économiques, voire coloniales, mais ses écrits témoignent aussi de son attachement à la cause catholique confrontée à l’islam et plus encore à la concurrence orthodoxe grecque (1854-1864)

   Un séjour à Constantinople pendant près d’un mois en 1860, trois en Egypte, nominalement vassale des Ottomans, entre 1854 et 1864: de toute évidence, l’Orient proche a figuré parmi les destinations privilégiées de celui qui se préparait alors à être le Roi des Belges. En août 1862, à Londres où il s’était rendu pour l’Exposition universelle, le duc de Brabant, alors âgé de 27 ans, précisa dans ses notes personnelles l’objectif de ses nombreux voyages: chercher « des arguments en faveur de ma thèse chérie: le développement honnête de ma patrie par l’acquisition de provinces extérieures. Mon œuvre est civilisatrice, chrétienne et patriotique » .

   Les sources relatives à ces périples, notamment les journaux tenus par le jeune prince, ont été enrichies par la découverte de l’étonnant fonds des frères Goffinet, confidents de nos deux premiers Souverains, acquis en 1993 par la section du patrimoine de la Fondation Roi Baudouin et déposé aux Archives du Palais royal. Ces écrits, avec d’autres émanant de l’entourage, ont permis de mieux cerner l’approche léopoldienne d’un empire des sultans et des vizirs hautement complexe, « homme malade » selon l’expression attribuée au tsar Nicolas Ier, avec sa mosaïque de religions au sein desquelles le maintien d’une présence chrétienne fait à nos yeux figure de défi permanent.

   En 1854-1855, l’Egypte, la Palestine, Athènes et l’Italie sont au programme d’un vaste circuit méditerranéen. L’héritier du trône et son épouse Marie-Henriette sont accompagnés notamment par Mgr Jacques Mislin. Un choix qui n’est pas indifférent. Originaire du Jura suisse, familier des cours de Vienne et de Bruxelles, ce religieux est aussi un expert des Lieux saints auxquels il a consacré un guide très prisé, traduit en de nombreuses langues. Entre lui et Léo, comme l’appellent ses familiers, se sont noués des liens privilégiés dont témoigne une importante correspondance [1]. Le futur chef de l’Etat fera organiser des visites touristiques en Belgique pour Mislin, qu’il comblera en outre de présents. Le 25 janvier 1856, il demandera dans une note à son secrétaire, le major Adrien Goffinet: « Quand le missel pour Mgr Mislin sera-t-il terminé ? Veuillez envoyer à l’abbé 1000 frs en or, il se trouve à Vienne » . Il s’agit sans doute d’un missel précieux par sa reliure et sa décoration. Et le secrétaire d’écrire: « En voilà un au moins qui ne se plaindra pas de la munificence de Votre Altesse Royale » !

   Munificence intéressée ? On sait que Léopold compte alors faire de Mislin un relais officieux pour hâter la constitution d’une société de navigation entre Anvers et Alexandrie, que le vice-roi d’Égypte s’est publiquement engagé à patronner. Mais on ignore si cette mission aura bien lieu et le projet, de toute manière, n’aboutira pas. Monseigneur n’en restera pas moins fréquemment actif sous nos cieux, comme en atteste sa participation, en août 1863, au Congrès catholique de Malines. Il fera élever à cette occasion une protestation contre la convention de Constantinople (1862) sur la réédification en commun de la coupole de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem – bâtie sur le lieu de la Passion selon la tradition –, convention dont les cosignataires, à savoir la France, la Russie et la Turquie, ont exclu le Saint-Siège et l’Empire autrichien.

   En Egypte, c’est le consul Jean Eïd qui sert d’interprète au duc de Brabant [2]. Egyptien issu d’une famille grecque melkite catholique syrienne, ce drogman semble toutefois préférer conduire les voyageurs à des spectacles d’almées plutôt qu’aux sanctuaires du patriarcat latin. Autre membre de la suite, le Dr Hippolyte Stacquez, médecin liégeois de Léo, témoigne dans sa relation, éditée en 1865, de préoccupations plus édifiantes. Commentant l’état déplorable des Saints Lieux et l’inactivité des Etats catholiques européens, il évoque aussi la situation « d’abaissement et d’humiliation du clergé latin de Terre-Sainte qui gémit sous l’oppression des prêtres grecs schismatiques » (les orthodoxes).

Photo du voyage en Egypte de 1862-1863. Le prince Léopold est au premier rang, deuxième à partir de la gauche. Le drogman Jean Eïd est debout, troisième à partir de la gauche. (Source: Archives du Palais royal, dans n. 1, p. 36)

   Les séjours dans le Levant comme sur les rives du Nil donnent lieu par ailleurs à des largesses pécuniaires pour les petites communautés catholiques syriennes. Selon Bernard Van Rinsveld, égyptologue et ancien chargé de mission aux Musées royaux d’art et d’histoire, le prince héritier et Mgr Mislin ont en commun « tant le peu d’estime pour l’islam que le prosélytisme catholique, assuré en Orient par les franciscains, souvent français, qui jouaient certes aussi un rôle scolaire et social » . A Constantinople en avril 1860 [3], Léo confie au papier sa peine devant la transformation de Sainte-Sophie en mosquée, où il a déambulé longuement pendant que des docteurs expliquaient la loi aux fidèles accroupis: « Je demandai à Dieu du fond d’un cœur navré de permettre que bientôt enfin les Saint [sic] Sacrifices si pur et si adorable vienne remplacer et bannir de ces voûtes splendides faites seulement pour servir d’écho à nos cantiques les cris nasillards de cette foule accroupie » .

   Ce sont néanmoins les hostilités entre confessions chrétiennes qui se révèlent les plus graves aux yeux du diariste, alors que « le Turc » est perçu comme « pas très fanatique » . De fait, les minorités ne connaissent pas alors de persécutions de grande ampleur, le gouvernement ottoman pratiquant une tolérance pragmatique. Le « Grec » , par contre, est celui qui cherche la bagarre. « Le mélange de religions qui se détestent, de coutumes qui se combattent et d’Européens qui regardent cette ville comme le dernier asile offert à leur honteuse existence, feront longtemps encore, et peut-être toujours, de Constantinople un lieu où la beauté de la nature contrastera singulièrement avec les turpitudes humaines » .

   Le regard sur les Eglises séparées demeure tout aussi critique lors de la visite au monastère Sainte-Catherine dans le Sinaï, en février 1863. Déçu de le trouver « dans un fond » , au pied des montagnes, le prestigieux visiteur note que les moines, « malgré les gros revenus de l’établissement, ont l’air très pauvres, très sales et très ignorants » . Il quitte le désert désappointé de ne pas y avoir rencontré « des anachorètes à la barbe blanche, au corps décharné, à la tournure respectable » , mais seulement « des moines grecs sales et ignorants portant les cheveux comme les femmes. Cela me dégoûte » . Une vision essentialiste et négative émerge, évidemment datée, où ces chrétiens sont ramenés à « un élément presque aussi pourri et aussi incapable que l’élément turc » .

Le duc de Brabant a été déçu de découvrir le couvent Sainte-Catherine bâti « dans un fond » . (Source: gravure du XIXe siècle, Archives du Palais royal, photo studio Philippe de Formanoir, dans n. 2, p. 93)

   Le patriote, enfin, demeure en éveil sous toutes les latitudes. Ainsi voit-on le prince belge évoquer, devant plusieurs dignitaires de la Porte, la question des tombeaux de Godefroi de Bouillon et de Baudouin de Flandre, dont les restes ont été dispersés par des religieux grecs à la suite de l’incendie de l’église du Saint-Sépulcre dans la nuit du 11 au 12 octobre 1808. Lors de son premier périple oriental, en 1854-1855, le duc de Brabant a déjà demandé, en vain, à pouvoir fleurir le site où avaient reposé l’avoué et l’empereur latins.

   Ceci dit, les centres d’intérêt du fils de Léopold Ier, tels qu’ils s’expriment dans ses journaux et ses lettres, sont d’abord d’ordre socio-économique. La recherche de nouveaux débouchés et plus encore d’une colonie pour la Belgique constitue sa préoccupation majeure. Les références à sa foi n’en sont pas moins nombreuses, contredisant l’image généralement répandue de sa personnalité. « Si Léopold désignait les pharaons bâtisseurs de la formule « nos prédécesseurs » , constate Bernard Van Rinsveld, il n’en gardait pas moins un esprit catholique prosélyte en sous-main » .

P.V.

[1] Bernard Van RINSVELD, « Le duc de Brabant, futur Léopold II et Mgr Mislin, défenseur des catholiques orientaux » , dans Solidarité-Orient, n° 296, Bruxelles, oct.-déc. 2020, pp. 35-40, http://orient-oosten.org/wp-content/uploads/2023/07/S.O.-Bulletin-296-Haut-Karabagh.pdf (en libre accès). [retour]

[2] Olivier DEFRANCE, « Je voudrais être Vice-Roi d’Egypte ». Le journal de voyage de Léopold, duc de Brabant 1862-63, Bruxelles, Fondation Roi Baudouin, 2018. Compte-rendu dans ce blog, Un voyage formateur: le futur Léopold II en Egypte, 6 sept. 2018. [retour]

[3] LÉOPOLD de BELGIQUE, Voyage à Constantinople 1860, éd. Sophie Basch, Bruxelles, Complexe, 1997. [retour]

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