Le prince de Ligne entre les lignes

Esprit européen et cosmopolite mais toujours fidèle aux Habsbourg d’Autriche, celui en qui on a vu « le XVIIIè siècle incarné » et qui en cultiva l’hédonisme cachait derrière sa frivolité les blessures de sa vie (1735-1814)

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Le prince Charles Joseph de Ligne, aquarelle de Jean-Baptiste Isabey, château de Belœil. (Source: Hugo Maertens, dans « La Belgique autrichienne, 1713-1794… » , Bruxelles, Crédit communal, 1987, p. 277)

 Frivole, désinvolte, extravagant, léger, farceur, insouciant…: ces épithètes viennent naturellement à l’esprit quand il est question du prince de Ligne. « C’est tout ce qui paroît le plus frivole, qui est souvent le plus essentiel » , trouve-t-on sous sa plume. Le propos a été bien choisi pour figurer en exergue du recueil d’études qui vient de lui être consacré, dans le prolongement de deux journées organisées par le Collège Belgique (Académie royale) [1].

   Grand lecteur de Montaigne, qui invitait ses lecteurs à profiter de tous les plaisirs qui se présentaient en compensation des épreuves de la vie, il ne se laisse pas troubler par les contradictions inhérentes à son hédonisme. Il admet que son bonheur doit s’arrêter là où il pourrait nuire à celui d’autrui. Il peut même maudire ceux qui brisent l’harmonie d’un couple. Mais il affirme en même temps la légitimité de toute volupté. « Oh! Que je remercie le Ciel d’avoir ouvert pour moi tous les canaux du plaisir! » , lance-t-il dans son Coup d’œil sur Belœil (1781) [2], le château où il convie à des fêtes galantes qui n’ont rien à envier aux tableaux de Watteau. « Charmeur de l’Europe » , selon les termes de son biographe britannique Philip Mansel, l’auteur des Contes immoraux semble traîner sans souci sa réputation de badin peu sérieux. Conseiller de Joseph II, il est envoyé par celui-ci en mission auprès de la tsarine Catherine II – à qui il plaît beaucoup. Mais le comte Golovkine, diplomate russe, suggère perfidement que l’Empereur germanique « l’employa surtout avec la Russie dans différentes négociations, comme quelqu’un qu’on pouvait démentir » .

   Et pourtant, c’est le même Charles Joseph de Ligne, prince du Saint Empire, chevalier de la Toison d’or, grand d’Espagne et grand bailli de Hainaut par héritage, qui se distingue sur les champs de bataille de la guerre de Sept Ans (1756-1763) et de la guerre austro-turque (prise de Belgrade, 1789). Son œuvre littéraire, dont l’édition critique compte à ce jour douze volumes (éd. Honoré Champion), est inégale, mais ses écrits militaires comptent parmi les plus clairvoyants de son temps. Du colloque et de l’ouvrage collectif précités ressort, derrière le Rosarote Prinz (le Prince rose) qui égaie de ses bons mots les salons de Versailles à Dresde, une personnalité plus complexe, mais aussi plus sombre.

   Né en 1735 à Bruxelles, dans nos Pays-Bas alors habsbourgeois, c’est en feld-maréchal autrichien qu’il meurt à Vienne en 1814. S’il n’a pas participé aux campagnes contre Napoléon, il est resté loyal à ses souverains, se gardant bien, à la différence d’un de ses fils, de prendre part à la Révolution brabançonne. Comme président des Etats de Hainaut, il a peu de chances d’être épargné par l’invasion française: celle-ci, de fait, le prive de ses terres. C’est désormais à l’ombre de la Hofburg et de l’Aigle bicéphale qu’il séjournera le plus volontiers.

   Où se trouve sa patrie ? A son image, la réponse ne saurait être simple. Son itinéraire cadre au mieux avec le cosmopolitisme – européen et francophone – en vogue au XVIIIè siècle. Mais surtout, au final, un pied dans la germanité et un autre dans la romanité: une mixité culturelle des plus « belges » , en somme. Et il ne renie nullement ses doubles racines, se disant à la fois gentilhomme flamand et militaire wallon. La France, on le sait assez, appréhende difficilement de telles identités plurielles, ce qui explique sans doute la longue absence, jusqu’à une époque récente, de l’auteur des Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires dans les manuels scolaires et les histoires de la littérature. Pour corroborer ce constat de Valérie André et Manuel Couvreur (Université libre de Bruxelles), il n’est que de renvoyer à la piètre notice de… deux lignes que lui consacre l’Encyclopédie Larousse en ligne [3]. « Le prince de Ligne, le plus Français des hommes par le génie, était Belge » , écrira pourtant Jules Barbey d’Aurevilly, un demi-siècle après sa mort.

   La postérité ne s’est pas moins fourvoyée en prenant pour argent comptant l’image d’amuseur de galerie et d’éternel courtisan que « l’Anacréon belge » – comme il fut appelé à la fin de sa vie – a lui-même forgée, tant par son « excentricité recherchée » (Golovkine dixit) en milieux mondains que par ses livres, en particulier son autobiographie, les Fragments de l’histoire de ma vie. « On ne croit pas que je veille à mes affaires, et sais compter » , observe-t-il, mais on a bien tort. Il le prouve en obtenant, en 1803, l’abbaye d’Edelstetten comme comté à titre de compensation pour la perte de son comté de Fagnolle occupé par la France. L’opération lui rapportera 15.000 florins par an. Par comparaison, le salaire annuel reçu par Mozart à la fin de sa vie à la cour de Vienne s’élevait à 800 florins, somme considérée comme importante [4].

   Entre frivolité et profondeur, le prince ne voit nulle incompatibilité. De la première, il a fait un outil d’autopromotion. La seconde le renvoie à ses blessures qu’il raconte dans un mélange subtil de dérision et d’émotion: l’absence de la mère perdue à l’âge de 4 ans, l’éducation à coups de canne par un père méprisant, la mort du fils aîné à 33 ans d’un coup de canon avant la bataille de Valmy (1792)… Claude-Lamoral II (le père) « ne pouvait seulement supporter l’idée d’avoir une postérité, convaincu qu’il était que le monde dût s’achever avec lui » , témoigne le maréchal duc de Croÿ. « Mon père ne m’aimait pas. Je ne sais pas pourquoi car nous ne nous connaissions pas » , lit-on dans L’histoire de ma vie. La longue dépression engendrée par le décès de Charles (le fils) ne sera trahie que par une tenue négligée, voire une malpropreté, relevées par de nombreux contemporains.

   En maints de ses écrits, même avant cette tragédie, affleurent les facettes noires d’un personnage dont la gaieté apparaît comme une politesse du désespoir. C’est le cas dans les portraits qu’il brosse de lui-même en 1783 et où il évoque cet autre moi que les tourments assaillent dans son sommeil: « Je suis aussi tourmenté pendant la nuit que je le suis peu pendant le jour. J’y suis aussi inquiet que je suis tranquille dès que le soleil paraît » . Suit la description de rêves remplis de périls, de torrents, de précipices, également d’amours contrariées par l’arrivée d’un mari ou d’un valet, sans parler de cette grande cour impériale ou royale où il paraît, écrit-il, « mais comment ? nu comme un ver, ou couvert d’une si petite chemise que je ne m’en vaux guère mieux […] Je meurs de honte, de désespoir, de confusion, et je me réveille plus mort que vif » . Du grain à moudre pour les psychanalystes…

   « XVIIIè siècle incarné » selon Paul Morand, favorable aux Lumières comme aux despotes, aimant la nouveauté en art beaucoup plus qu’en politique, prônant un éclectisme esthétique des jardins où « l’on serve Baal & le dieu d’Israël » , capable même contre son époque d’estimer que « la religion catholique doit plaire à celui qui inspire le goût des beaux-arts » (dans une lettre à Voltaire!), il a perçu par ses multiples contacts le bouleversement qui s’opérait au sein de la république des lettres, surtout en Allemagne. Mais si l’homme n’a eu de cesse d’assouvir ses passions, il est permis, selon Roland Mortier (Université libre de Bruxelles) qui l’a étudié en long et en large, de douter qu’il ait été heureux. Illusion donc que ce Requiem pour l’homme le plus joyeux du siècle, d’inspiration maçonnique, dédié par Goethe à la mort de Ligne.

   Celui-ci n’a porté, à la fin de son existence, qu’un regard désabusé sur le chemin parcouru: « Je me demande pourquoi, n’aimant ni la gêne, ni les honneurs, ni l’argent, ni les faveurs et étant tout ce qu’il faut pour n’en faire aucun cas, j’avais passé ma vie à la cour dans tous les pays d’Europe » . En s’examinant, il ne s’est trouvé qu’une bonne qualité, à savoir d’être bien aise du bien qui arrive aux autres. « Je juge le monde, et le considère comme les ombres chinoises, en attendant le moment que le temps, levant sa faux tranchante, ordonne de disparaître » . Lui qui avait vu l’ère de l’euphorie et de l’insouciance s’abîmer dans la terreur de la Révolution et les guerres de l’Empire, n’avait pas attendu celles-ci pour songer au néant des richesses, au néant des plaisirs, au néant de l’ambition. Il y avait des étoiles dans la nuit quand elle est descendue sur le songeur.

P.V.

[1] Cinquante nuances de rose. Les affinités électives du prince de Ligne, dir. Valérie André & Manuel Couvreur, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (coll. « Etudes sur le XVIIIè siècle » , 45), 2018, 216 pp.

[2] Valérie ANDRÉ & Manuel COUVREUR, « Introduction » , dans ibid., pp. 7-13. – Nous nous référons aussi à Manuel COUVREUR & Frédéric DUSSENNE, « Les humeurs noires du « Prince rose »  » , conférence à l’Académie royale de Belgique, Collège Belgique, 5 mai 2017, https://lacademie.tv/conferences/les-humeurs-noires-du-prince-rose- (vidéo et audio en libre accès).

[3] http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Ligne/129905.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Wolfgang_Amadeus_Mozart.