Comte de Luxembourg, roi de Bohême, maître de Lucques…

La carrière européenne de Jean Ier, dit l’Aveugle, est riche en rebondissements et en héroïsme. Mais comme en témoigne un acte nouvellement découvert, dressé au cours d’une campagne italienne des plus mouvementées, la question des moyens matériels n’a cessé de le poursuivre (1333)

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Jean Ier de Luxembourg, dit l’Aveugle, est passé à la postérité comme un guerrier infatigable. (Source: Jean de Gelnhausen, Gelnhausenův kodex, 49v, début du XVè siècle, Státní okresní archiv v Jihlavě (Jihlava), République tchèque, http://www.manuscriptorium.com/apps/index.php?direct=record&pid=AIPDIG-SOAJ__MESTSKASPRAV2CZZRP5-cs)

Fameux curriculum que celui de Jean Ier de Luxembourg, dit l’Aveugle (1296-1346): roi de Bohême en 1310 par son premier mariage, comte de Luxembourg en 1313, roi titulaire de Pologne, fils d’un Empereur germanique, rêvant lui-même en vain d’accéder à ce trône mais parvenant à y faire élire son fils, et mariant sa fille Bonne au futur roi de France Jean II le Bon (leurs noms au moins étaient assortis!). Pour couronner le tout, une fin héroïque à la bataille de Crécy (26 août 1346), que le poète Guillaume de Machaut et le chroniqueur Jean Froissart ont fait entrer dans la légende. Au cours de ce premier grand affrontement franco-anglais de la guerre de Cent Ans, Jean, frappé de cécité depuis 1339, charge sur son cheval lié par la bride à quatre chevaliers de son entourage, lesquels ne pourront empêcher son désarçonnement fatal.

Pour avoir été hors du commun, cette destinée n’a cependant pas échappé aux contingences matérielles, généralement négligées par l’historiographie romantique. Avoir les moyens d’une politique aussi ambitieuse devait fatalement tenir de la gageure. C’est ce qu’éclaire Max Schmitz, docteur des Universités de Louvain (UCL) et d’Erlangen-Nürnberg (FAU), à travers la présentation et l’examen d’une archive passée jusqu’ici sous les radars des chercheurs. Celle-ci ne paye pas vraiment de mine: huit lignes, 23,8 x 15,6 centimètres, avec un grand et un petit trous qui empêchent de restituer le texte entièrement. Et pourtant, la trouvaille « suscite une certaine sensation, bien que modeste » , observe l’historien, dans la mesure où elle apporte de nouveaux éclairages sur « une figure significative du Moyen Age européen, qui en outre fait véritablement figure de symbole pour la population luxembourgeoise » [1]. Car loin de se laisser accaparer par la scène « internationale » (terme anachronique, mais on se comprend), Jean de Luxembourg a œuvré activement pour sa patrie dont il disait qu’elle « lui était la plus douce » : conclusion d’une paix régionale, frappe de monnaies communes avec les princes voisins, création d’une foire annuelle (ancêtre de l’actuelle Schueberfouer), aménagement d’un cordon de villes fortifiées et de châteaux, création de nouveaux sièges de prévôtés (pouvoirs locaux), association progressive des villes au gouvernement du pays… Le bilan n’est pas mince [2].

Que contient le parchemin ici exhumé ? Notamment un lieu et une date: Lucques, le 5 août 1333. Ensuite, ce qu’on pourrait appeler une reconnaissance de dette: Jean, roi de Bohême et de Pologne, comte de Luxembourg, s’engage à payer une indemnité – dont le montant n’est pas connu – aux (probablement deux) « hommes braves » Syfrid ou Si(e)gfri(e)d von Dienheim et Dietrich, « appelé âne » , « pour les services qu’ils fournissent » et pour celui « qui a perdu des chevaux » .

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Le manuscrit du 5 août 1333, redécouvert après des siècles d’oubli. (Source: collection privée, Luxembourg; n. 1, p. 8)

Le contexte dans lequel s’inscrit cet acte est celui d’une expédition mouvementée en Italie, la deuxième entreprise par Jean et son fils Charles, forts de plus de 800 chevaliers français et bourguignons (selon le chroniqueur Giovanni Villani), officiellement pour défendre les terres relevant du Saint Empire romain germanique ainsi que les droits de plusieurs petites villes menacées par de plus grandes, le tout sur fond de conflit entre l’Empereur (alors Louis IV), soutenu par les gibelins, et le Pape (Jean XXII), soutenu par les guelfes. Bien sûr, tout cela n’est pas gratuit et la volonté des Luxembourg d’étendre leur contrôle sur une partie du nord de la péninsule est patente. Un des enseignements de l’écrit mis au jour concerne leur présence à Lucques, alors convoitée par Florence et passant d’un maître à l’autre. Au début des années 1330, père et héritier tiennent un temps la cité-Etat toscane, mais doivent finalement y renoncer faute de pouvoir supporter les frais requis pour sa défense. Les autres prises – Crémone, Pavie, Parme, Modène… – ont été ou seront tout aussi éphémères. Les revers militaires achèvent de faire tourner le « rêve italien » à l’aigre.

Témoin d’un séjour en terres lucquoises, peu documenté jusqu’ici et considéré comme de moindre durée, la charte inconnue porte à cinq le nombre minimum de celles qui y ont été établies au nom de Jean, nombre précédemment limité à trois. C’est aussi une illustration éloquente de l’obligation où s’est trouvé le maître de bourse délier. Quant aux bénéficiaires, dont les noms renvoient à une origine allemande, tout indique qu’ils ont combattu aux côtés du Roi ou, à tout le moins, lui ont offert leur soutien ou fourni des chevaux. Le premier, Syfrid ou Si(e)gfri(e)d, serait de la lignée des seigneurs de Dienheim, près d’Oppenheim, sur le Rhin. Sur le second, Dietrich dit l’âne – un surnom assez usité à l’époque –, Max Schmitz n’a pas trouvé d’informations certaines.

A relever encore deux noms cités au dos du manuscrit. Avec celui de Konrad von Schleiden, on est en pays de connaissance. Les comtes de Luxembourg sont, en effet, les seigneurs du château de Schleiden, dans l’Eifel, depuis 1271, et diverses sources font apparaître Konrad III ou IV au service de Jean et même comme un confident, qui l’accompagne fréquemment dans ses voyages. Il serait ici celui qui a transmis l’ordre de notarier. Le prénom d’ Heinricus apparaît quant à lui en relation avec le précédent (ad relacionem domini Conradi de Sleyda). Pour le médiéviste, on peut supposer qu’il s’agit d’un membre de la chancellerie du Souverain, responsable de la préparation de l’acte. Faut-il y reconnaître Heinrich Gar(r), receveur du comté de Luxembourg, chargé au moins quatre fois de recevoir ou de payer l’argent au nom de Jean dans les années 1337-1338 ?

Voilà ce qu’on peut déduire pour l’heure de la pièce d’archive qui appartient actuellement à un particulier luxembourgeois. Acquise chez un marchand de livres anciens de Munich en janvier 2018, elle a figuré auparavant dans le catalogue d’une salle de vente et bouquinerie de Leipzig. A en juger par la provenance du lot où elle figurait ainsi que celle de lots voisins, il est probable qu’elle ait été achetée chez un antiquaire à Berlin dans les années 1920 ou 1930. Les informations – au conditionnel – récoltées par le chercheur remonteraient jusqu’à une collection originale de 300 à 500 autographes ou supposés tels, qui aurait été héritée deux fois et mise en vente aux enchères en Thuringe. La manière dont la promesse de paiement de l’Aveugle a traversé les siècles antérieurs nous reste par contre inconnue et le restera sans doute à jamais.

P.V.

[1] Max SCHMITZ, « Eine unbekannte Urkunde König Johanns des Blinden (1333) » , dans Hémecht. Zeitschrift für Luxemburger Geschichte, vol. 71, n° 1, 2019, pp. 5-20. https://www.hsozkult.de/journal/id/zeitschriftenausgaben-11683, Maison des Sciences humaines, Porte des Sciences 11, L-4366 Esch/Belval (Luxembourg).

[2] Cfr sur ce point Michel MARGUE, « Du comté à l’Empire: origines et épanouissement du Luxembourg » , dans Histoire du Luxembourg. Le destin européen d’un « petit pays » , dir. Gilbert Trausch, Toulouse, Privat, 2003, pp. 67-147 (137-143).

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