Le Roman de Renart au service du Lion de Flandre

Considéré comme un père du mouvement flamand, Jan Frans Willems a étudié, édité, traduit l’épopée animale « Van den Vos Reynaerde » dans l’espoir que ce joyau des lettres médiévales contribue à la défense et à l’illustration de la langue néerlandaise. Il y a aussi mis ses propres accents et tenu compte de la pudibonderie de son temps (1807-1846)

   A Boechout en 1807, alors que nos provinces sont des départements français, un homme a perdu son emploi de percepteur et arpenteur parce qu’il ne maîtrise pas suffisamment la langue de Voltaire. Son fils âgé de 14 ans, choqué par ce drame, dédie un poème satirique de son cru « op den Maire en Municipaliteyt » . Il s’appelle Jan Frans Willems (1793-1846) et est considéré aujourd’hui comme le père culturel du mouvement flamand.

Dans les années 1830, Jan Frans Willems trouve une origine flamande au « Roman de Renart » . (Source: Ferdinand Augustijn Snellaert, « Korte levensschets van Jan Frans Willems » , 1847, dans Schrijversgewijs)

   Le même, pourtant, s’est plu à célébrer les idéaux de la Révolution française ainsi que la bataille de Friedland remportée par Napoléon et la paix de Tilsit qui l’a suivie. Mais avec le temps, en phase avec l’opinion publique sous nos cieux, son enthousiasme impérial s’est refroidi, cédant la place à la dénonciation d’une France orgueilleuse et dominatrice. Après la chute de l’Aigle, la cause linguistique fait du jeune écrivain un chaud partisan de la réunification des grands Pays-Bas sous Guillaume Ier. Et si, après 1830, il s’accommode relativement vite de l’indépendance belge, il n’en déplore pas moins la francisation des pouvoirs publics et de l’enseignement. Son orangisme, en outre, l’a rendu suspect. Archiviste et receveur, il est pour ce motif transféré d’Anvers à Eeklo, ce qui n’est pas une promotion.

   C’est au cours de cet exil que l’érudit, décidé à promouvoir le néerlandais par la création et les études littéraires, entreprend ses premières recherches sur un monument des lettres médiévales, l’épopée animale Van den Vos Reynaerde (le Roman de Renart en pays francophones). Le récit semble taillé sur mesure pour le combat qui lui est cher et il l’accompagnera durant toute sa carrière. Un bas-relief en témoigne sur le socle du monument élevé en 1899 en son honneur, place Saint-Bavon à Gand. Veerle Uyttersprot (Universiteit Gent) s’est attachée à montrer comment, dans ces vers datés du XIIIe siècle, « il a mis clairement ses propres accents » [1].

   Dès son premier article consacré, en 1833, à ce qu’il tient pour le plus grand poème du Moyen Age, La divine comédie exceptée, Willems lui trouve une origine belge, plus précisément flamande. Démontrer une plus grande ancienneté et une indépendance à l’égard de la France sera toujours en ligne de mire de ses travaux. L’année suivante, il publie une traduction basée sur le manuscrit édité peu auparavant par Jacob Grimm, non sans déplorer que ce soit un Allemand qui a mis en lumière un sommet de la culture nationale. Il espère surtout que son Reynaerde contribuera « à faire revivre une si chère langue, en un temps où notre pays est envahi par tant de déchets français » .

Renart et le loup Ysengrin, toujours en guerre. La vogue de l’épopée animale s’est répandue en Europe, particulièrement dans le monde germanique. (Source: Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, fr. 1581, « Li Brance de Renart ke JAKEMARS GIELLEE, de Lisle, traita » , XIIIe siècle, folio 6v, gallica)

   A l’occasion, notre auteur interprète l’original en y laissant transparaître ses sentiments. C’est notamment le cas pour la description des villageois guère reluisants auxquels est confronté Brun l’ours. Dans sa propre édition du texte, parue en 1836, est campé un Hugelin aux jambes torses né à Absdale, hameau situé dans les environs d’Hulst (Zélande), sans plus. Mais dans la traduction proposée par Willems en 1834, le même personnage, bien que natif du même lieu, est à demi wallon ( « half een wael » ayant remplacé « dat weet men wale » – « on sait bien cela » – pour que cela rime toujours)!

   D’autres libertés prises avec la source initiale tiennent compte, explique la chercheuse, du fait que « la société du XIXe siècle semble être plus pudibonde que la médiévale » . Satire outrancière au possible, Van den Vos Reynaerde contient, parmi d’autres épisodes peu édifiants, celui où Tibert le chat, piégé par une ruse de Renart, s’en tire mais en causant un dommage irréparable aux parties génitales d’un curé (qui a femme et enfants!). Passé par le filtre de notre traducteur, l’accident n’a plus pour victime qu’un sacristain et le lecteur est renvoyé à la version originale s’il souhaite savoir où il a été mordu. Avec l’édition de 1836, ce sera tout simple puisque le manuscrit y est reproduit (ainsi que sa continuation, la Reinaerts historie, datée des XIVe-XVe siècles). Quand, par contre, est préparée une édition scolaire du récit, qui verra le jour en 1839, c’est toujours d’un sacristain qu’il s’agit, mais cette fois blessé… au nez. De nombre d’autres adaptations, les passages les plus scabreux feront les frais. Certaines survivront jusqu’au cœur du XXe siècle.

Le monument à Jan Frans Willems, élevé en 1899 place Saint-Bavon à Gand. (Source: photo Veerle Uyttersprot, dans n. 1, p. 44)

   Grâce au zèle du poète et philologue pour Renart, sa relégation dans le Meetjesland prend fin. Le gouvernement n’est alors nullement défavorable, bien au contraire, à la valorisation d’une culture flamande qui permet d’affirmer une identité belge distincte de la France [2]. Dès 1835, le « rebelle » est nommé à Gand comme receveur de l’enregistrement et des actes d’état civil. Les aventures d’Ysengrin, du roi Noble, de Chanteclerc et des autres continuent de le passionner. Il développe en même temps un réseau de défenseurs de la scone tale (la belle langue), où figurent notamment Hendrik Conscience, Jan Baptist David, Philip Blommaert, Karel Lodewijk Ledeganck, Frans Rens, Constant-Philippe Serrure, Ferdinand Augustin Snellaert, Theodoor van Ryswyck. Et c’est Gand plutôt que son pays natal anversois qui lui élèvera une statue.

P.V.

[1] « Reinaerts « scone tale » . De rebelse Reinaert van Jan Frans Willems » , dans Rebellie in de Gentse letteren. Literaire stroppendragers van de middeleeuwen tot nu, dir. Lars Bernaerts & Lieselot De Taeye, Tielt, Lannoo, 2023, pp. 45-51. [retour]

[2] Je renvoie sur ce point aux travaux de Lode Wils, notamment son Histoire des nations belges (1992), trad. du néerlandais, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Quorum, 1996. [retour]

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