Faut-il y voir une illustration de cette « première globalisation » que des historiens font survenir à partir de 1500 environ ? Toujours est-il qu’à cette époque, la littérature en provenance du monde ibérique se répand comme traînée de poudre, non seulement dans nos Pays-Bas, alors liés politiquement et commercialement à l’Espagne, mais aussi dans d’autres espaces, français notamment.
Les imprimeurs et les traducteurs constituent, bien sûr, la principale courroie de transmission culturelle. Et le centre européen par excellence à cet égard n’est autre qu’Anvers. On y touche le sommet avec la diffusion de l’Amadís de Gaula (Amadis de Gaule), célèbre roman de chevalerie dont l’origine demeure discutée. Sa plus ancienne édition/adaptation connue, due à l’écrivain Garci Rodríguez de Montalvo, est datée de 1508, à Saragosse. De cette œuvre, Rita Schlusemann (Institut für Deutsche und Niederländische Philologie, Freie Universität, Berlin) a retracé le parcours remarquable en terres néerlandophones [1].
Parmi les émules de Gutenberg dans la Métropole, Martin Nuyts (ou Martinus Nutius, v. 1515–1558) est, avec Jean Steelsius (v. 1500–1562), en pointe dans l’impression en version originale d’ouvrages venus d’outre-Pyrénées. Ayant vécu plusieurs années dans la péninsule et s’étant familiarisé avec les langues qui y sont parlées, il domine aussi le marché de la traduction. La première effectuée à partir du livre I de l’Amadís sort de sa presse le 8 octobre 1548, sous le titre Een schoone historie van den seer vroomen Amadijs van Gaulen (Une plaisante histoire du très brave Amadis de Gaule). Il n’en reste aujourd’hui qu’un seul exemplaire, incomplet, appartenant à un privé. Une copie est détenue par la Draiflessen Collection, musée de Mettingen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

S’il faut en croire la présentation qu’en donne en liminaire son éditeur et sans doute traducteur, la romance « dépasse de loin toutes les autres histoires qui ont été jusqu’à présent vues et imprimées » . Nuyts a le sens de la publicité, assurément, et tout autant celui de l’économie. La philologue montre en effet que pour illustrer l’œuvre, il n’hésite pas à recycler des gravures sur bois déjà utilisées antérieurement pour d’autres textes, quitte à ce qu’elles ne correspondent plus au contenu. Ainsi puise-t-il allègrement dans Die excellente coronijcke van Vlaenderen du poète et prosateur Anthonis De Roovere, publiée en 1531 par Willem Vorsterman dont notre maître pressier a récupéré l’atelier et le matériel. Au besoin, les éléments qui trahissent trop l’origine de l’illustration (armoiries, inscriptions…) sont simplement supprimés!
Cette première parution n’en marque pas moins le point de départ d’une énorme production puisqu’on compte 66 éditions d’Amadijs jusqu’en 1628, soit une moyenne d’à peu près une édition tous les quinze mois, auxquelles il faut peut-être ajouter celles dont tous les exemplaires auraient été perdus. Sur les 21 livres que compte le récit, seuls les I à IV ont été traduits à partir d’une source ibérique. Une version française a servi de base pour les premières éditions des livres suivants. Mais l’occupation d’Anvers par les troupes espagnoles, à partir de 1574, et la phase initiale de la guerre de Quatre-Vingts Ans, jusqu’en 1587, interrompent abruptement l’activité des imprimeurs dans la cité scaldienne. Le relais est pris au nord où naissent les Provinces-Unies, particulièrement à Rotterdam et Amsterdam.
Si le succès est au rendez-vous, la critique aussi. Les appréciations portées sur les aventures du héros qui, un peu partout, s’impose comme le modèle des chevaliers errants et des amants fidèles, s’avèrent à tout le moins contrastées. Dans son De institutione feminae christianae (L’institution de la femme chrétienne) publié pour la première fois à Anvers en 1524, l’humaniste Juan Luis Vives, né à Valence et professeur à Louvain, fait figurer Amadis parmi « les livres pestilentiels » populaires en Espagne, à ne pas lire évidemment. En 1552, le chef de chœur et traducteur biblique anversois Nicolas van Winghe le mentionne comme une de ces histoires « qui ne servent jamais à rien d’autre qu’à perdre du temps (qui est très précieux) de manière inutile et parfois aussi à acquérir de nombreuses pensées inutiles et de mauvaises habitudes » . En 1566, le docteur et pédagogue louvaniste Gerard Gosemius, dans Het cieraet der vrouwen (L’embellissement des femmes), met en garde contre certains ouvrages tels qu’Amadis dont la lecture « est comme le venin du serpent / Car ils donnent le cœur gros aux jeunes femmes » . Et la romance n’est pas plus recommandable pour les jeunes gens, si l’on en croit le peintre et écrivain Karel Van Mander: « Ne vous laissez pas entraîner à un mauvais comportement / Par Amadijs et d’autres imprimés comme celui-là » , tonne-t-il dans son Olijfbergh (Le mont des Oliviers) daté de 1609.
C’est pourtant la même œuvre qui se retrouve en 1561 parmi celles que Guillaume d’Orange conseille à sa jeune femme Anne de Saxe. Nuyts lui-même l’a produite avec pour public cible la noblesse mais aussi des milieux plus populaires. En l’adressant explicitement à Charles de Liedekerke, burgrave de Bruxelles et Lombeek, seigneur de Denderleeuw et Ydenvoorde, il l’invite, si le livre n’est pas d’un calibre suffisant pour lui procurer assez de plaisir, à le donner à sa femme Marie… Dans le prologue à la partie I qu’il fait paraître en 1619 à Rotterdam, Jan II van Waesberghe espère quant à lui avoir pour clients « tous les jeunes aimants et lisants, les jeunes hommes comme les jeunes femmes » .
Très lu et très condamné à la fois, l’Amadis occupe une place de choix dans les écrits qui sont montés à la tête du Don Quichotte de Cervantès (1605). Le mimétisme gratuit et burlesque de l’hidalgo de la Manche permet à l’auteur, en phase avec les contempteurs cités plus haut, de ridiculiser les chimères issues de l’engouement pour les fables épiques ou courtoises. Ce sera l’estocade portée au roman de chevalerie.
P.V.

[1] « De pestiferis libris, cuiusmodi sunt in Hispania Amadisus, Splandianus … » . Production, Materiality, and Readers of the Dutch « Amadijs » , dans Dutch Crossing. Journal of Low Countries Studies, vol. 48, issue 2, Sheffield, 2024, pp. 87-105, https://doi.org/10.1080/03096564.2024.2315867 (en libre accès). [retour]