Les 130 jours qui n’ébranlèrent pas la Belgique

Le « printemps des peuples » a vu les trônes vaciller ou tomber un peu partout en Europe. Mais la vague n’a pas atteint la Belgique qui est sortie de la tempête avec une crédibilité renforcée. L’épisode a aussi conféré une aura internationale à Léopold Ier, devenu le souverain qu’on consultait sur les grandes questions diplomatique (1848)

   « Le sol tremble de nouveau en Europe » : Alexis de Tocqueville confie ce sentiment au papier en janvier 1848. L’historien et philosophe politique voit juste. Dans les mois suivants, des mouvements insurrectionnels, d’inspiration libérale, nationale et/ou démocrate, se répandent comme traînée de poudre, déstabilisant ou renversant les pouvoirs établis, notamment en France et au sein des composantes de l’Allemagne, de l’Empire des Habsbourg, de l’Italie… La Belgique, pourtant, traverse sans coup férir ce cap des tempêtes. Le très jeune Etat et son Roi en sortent même renforcés.

   Cent ans plus tard, Georges-Henri Dumont consacrera à ce « miracle belge » un ouvrage devenu un classique de notre historiographie. Il y démontrera que « la crise européenne de 1848 fut pour la Belgique une épreuve solennelle, une manière d’examen de maturité politique dont elle se tira avec tous les honneurs » [1]. C’est à présent François Roelants du Vivier qui nous replonge dans cet épisode [2].

   Licencié en archéologie et histoire de l’art (Université catholique de Louvain), ancien député européen, ancien député bruxellois et sénateur honoraire (Ecolo puis Mouvement réformateur), l’auteur annonce d’entrée de jeu qu’il s’est autorisé « quelques libertés dans la description de situations et de personnages ou dans certaines réparties » (p. 6), pratique assez commune mais qui fait se froncer maints sourcils d’historiens professionnels. Je m’en tiendrai ici à ce qui est avéré.

   Goûtez la différence… En 1831, l’invasion hollandaise a montré la faiblesse de la Belgique à peine indépendante, à laquelle les Puissances imposeront des conditions plus défavorables, dont la perte de la moitié du Limbourg et du Luxembourg. Mais en 1865, quand s’éteint Léopold Ier, il est devenu « le souverain que l’on consultait sur toutes les grandes questions diplomatiques » , au point d’être surnommé « le Nestor de l’Europe » (p. 182), par référence au roi mythologique de Pylos, figure du conseiller avisé et blanchi sous le harnais. Entre les deux, il y a eu 1848.

Portrait de Léopold Ier en colonel des cuirassiers par Franz Xaver Winterhalter, 1840. (Source: dans n. 2, pp. 86-87)

   Au début, on n’en mène pas large. Le 27 février, le bruit court à Londres que la république a été proclamée à Bruxelles et que le Roi est en fuite. C’est évidemment faux, mais peut-on pour autant assurer que le timonier se maintient à la barre sans jamais douter ? Dumont le croyait, mais Jacques Willequet lui opposa une série de sources indiquant que le chef de l’Etat n’est pas demeuré tout le temps impavide et qu’il a au minimum évoqué, un temps, son abdication [3].

   Les événements de Paris et la chute de la monarchie de Juillet, en particulier, sont lourds de menaces pour notre avenir. « De mon expérience, a confié Léopold à son conseiller et confident Jules Van Praet, Louis-Philippe et Guizot [4] sont les seuls Français à accepter l’indépendance belge » (cité p. 30). Or, voilà qu’ils sortent de scène. La période la plus chaude outre-Quiévrain s’étend du 22 février à la fin juin, soit 130 jours. La Belgique est alors sur le qui-vive. L’armée a rappelé ses permissionnaires et les places fortes ont été mises en alerte au long de la frontière française, le tout sous la houlette du ministre de la Guerre, le général Chazal, qui est un exilé… français. Par mesure de sécurité, la famille royale quitte le palais de Laeken pour s’installer à Bruxelles.

   Et pourtant, la vague ne déferlera pas sous nos cieux. Le « printemps des peuples » s’y réduira à quelques incidents dans des communes frontalières comme Virton et surtout à la vaine tentative d’une légion belge formée dans l’Hexagone de pénétrer en Belgique par le hameau bien nommé de Risquons-Tout (aujourd’hui commune de Mouscron). Pas davantage de contagion révolutionnaire à l’intérieur du pays, malgré une crise économique de grande ampleur avec ses sombres retombées sociales. A l’heure où presque tous les trônes tombent ou vacillent, on n’a pas cessé de recevoir avec faste à la cour belge qui, selon la romancière irlandaise Lady Morgan, n’était pas comme les autres car « les conversations étaient intelligentes et les convives intéressants » (cité pp. 63-64). Au-delà de ces apparences, il s’impose surtout que le gouvernement et le Parlement avaient répondu à la Révolution par les réformes, notamment en élargissant le corps électoral et en supprimant le droit de timbre qui grevait le budget des journaux.

L’épisode de Risquons-Tout où une légion belge formée en France a tenté de pénétrer en Belgique, tel qu’il apparaît dans une illustration des années 1860 (Source: Victor Duruy, « Histoire populaire contemporaine de la France » , t. 2, Paris, Louis Hachette & Cie, 1865, p. 72, dans Gallica)

   Le moins surpris par la stabilité du pays « au milieu d’une Europe à feu et à sang » (cité p. 150) n’est pas Léopold Ier lui-même, qui avait vu avec appréhension un régime des partis commencer à se substituer à l’unionisme des premières années, les libéraux ayant ouvert la voie en 1846. Le mariage de raison avec un peuple doté d’une Constitution fort peu monarchique dans l’esprit devient (presque) un mariage d’amour.

   L’autre conséquence de ’48 qu’est la montée en prestige international du fondateur de la dynastie ne tarde pas à se concrétiser. Il est question de l’appeler au trône de l’Empire allemand en construction au Parlement de Francfort. Ce nouveau tournant dans sa carrière, qui aurait impliqué le renoncement à la Belgique en raison de son statut de neutralité, n’aura finalement pas lieu, mais les années suivantes seront celles où il aura l’oreille de tous les grands de ce monde. Ce rôle lui siéra d’autant mieux qu’il sera servi par un « imposant carnet d’adresses » (p. 20). Et pour cause quand on a, comme Léopold de Saxe-Cobourg et Gotha, servi dans l’armée russe dès son plus jeune âge, qu’on était à Paris en 1814 avec les armées des puissances coalisées contre l’Empire, qu’on a défendu les intérêts de son duché familial au congrès de Vienne, qu’on est veuf de la princesse de Galles et oncle de Victoria, reine de Grande-Bretagne et d’Irlande, qu’on a été candidat au trône de la Grèce indépendante et que, devenu Roi des Belges, on a épousé une princesse française, fille de Louis-Philippe…

   Un petit fait anecdotique peut parfois en dire long. En 1849, Metternich, l’immuable ministre autrichien des Affaires étrangères, grand artisan de la redistribution des cartes après les chutes de Napoléon, chassé de son pays par les émeutiers viennois, écrit depuis Londres à Léopold Ier pour lui demander la permission de résider en Belgique, « pays le plus tranquille du continent » (cité p. 181). Dix-neuf ans auparavant, le même Metternich pointait du doigt cette même Belgique comme trouble-fête de l’ordre européen. Sic transit…: la gloire du monde passe, mais le dédain aussi.

P.V.

[1] Le miracle belge de 1848 (1948), p. 208 dans la réédition Le Cri – Histoire, Bruxelles, 2002. [retour]

[2] L’année du Roi. 1848. Léopold Ier, l’apogée d’un règne, (Wavre), Mols (coll. « Histoire » ), 2024, 185 pp. Alexis de Tocqueville est cité p. 23. [retour]

[3] Dans la Revue belge de philologie et d’histoire, t. 27, fasc. 3-4, Bruxelles, 1949, pp. 862-863. [retour]

[4] François Guizot a été notamment ministre des Affaires étrangères (1840-1847) et président du Conseil (1847-1848). [retour]

Laisser un commentaire