Du vrai dans les faux médiévaux

Les « révolutions de l’écrit » qui culminent sous les Carolingiens et au XIIe siècle ont été accompagnées de bricolages, déviations, manipulations… qui évoquent à certains égards la prolifération des « fake news » à l’ère numérique. Mais des contrôles ont existé et il faut se départir d’une distinction trop rigide entre le vrai et le faux

   Peut-on établir un parallèle entre la viralité du fake en nos temps numériques et la montée en puissance du faux qui accompagna les « révolutions de l’écrit » au Moyen Age ? C’est en tout cas le grand écart que tente Paul Bertrand (Université catholique de Louvain) après avoir analysé une trentaine de cas entre l’Antiquité tardive et la Renaissance [1]. Les exemples que je retiendrai ici concernent plus particulièrement nos régions.

   Si à cette époque, on noircit les parchemins comme jamais auparavant, avec des pics sous les  Carolingiens et au XIIe siècle, c’est notamment parce que le manuscrit « s’empouvoire » (p. 9): plus qu’un simple témoin, il devient aussi un instrument juridique. Mais de cette promotion résulte que la production des copistes est fréquemment déviée, faussée, manipulée. Pourquoi, pour qui ? L’examen du corpus belge rendu public sous le nom de Diplomata Belgica, ce recensement des chartes réalisé par la Commission royale d’histoire et des universités [2], ne laisse pas de place au doute: les principaux bénéficiaires sont les institutions monastiques (104 sur 161 à la mi-XIIIe siècle) et, dans une mesure nettement moindre, les collèges de chanoines ou chapitres canoniaux (19). Les uns comme les autres, il est vrai, « doivent jouer des coudes pour faire reconnaître leurs droits » (pp. 180-181).

   Les autorités auxquelles sont attribuées les contrefaçons peuvent être royales, impériales, pontificales mais aussi, plus modestement, épiscopales ou comtales. Les fraudeurs profitent avec les premières des avantages du prestige, avec les secondes de ceux de la proximité ou de la facilité. Les documents plus anciens, censés faire plus forte impression, sont le plus volontiers imités avant le milieu du XIIe siècle. Par la suite, l’efficacité accrue de la chasse aux faussaires conduit ces derniers à préférer jeter leur dévolu sur des actes plus récents, peut-être plus aisés à trouver et reproduire ou suscitant moins de méfiance.

   Pour illustrer la « frénésie d’écriture » (p. 420) qui caractérise l’époque carolingienne ainsi que les « bricolages » et « braconnages » qui l’accompagnent, le professeur Bertrand s’appuie notamment sur la thèse de François De Vriendt consacrée au culte des saints du Hainaut (belge et français). Dans les textes qui leur ont été consacrés, il ressort que du fictionnel a été injecté en vue de nourrir la vision contemporaine du monde et de la foi. Ainsi la Vita d’Aldegonde, abbesse de Maubeuge morte en 684, se révèle-t-elle étonnamment pauvre en données historiques alors qu’elle regorge de visions et de miracles. Elle a pourtant été rédigée dès 710-720, voire plus tôt, par un auteur qui a sans doute connu la religieuse. La Vie de Waudru, sœur d’Aldegonde, fondatrice du monastère de Mons, morte vers 688, obéit à un propos identique, plus moral et mystique que factuel. Et les Vies des enfants de Waudru, Aldetrude et Madelberte, sont selon nos critères des plagiats de celle de leur tante Aldegonde à qui elles ont succédé à Maubeuge. L’intention était-elle d’énoncer une post-vérité délibérée ? Que nenni! D’ailleurs, les lecteurs ou auditeurs – entre autres les religieuses à qui la lecture était faite au réfectoire ou à l’office – pouvaient-ils être dupes ? Simplement, le contenu religieux des récits importe ici plus que leur exactitude. Comme l’écrit au Xe siècle Hucbald de Saint-Amand, en reconnaissant avoir lui-même recyclé des hagiographies, « quand la matière fait défaut, nous ne faisons rien de contraire à la foi catholique si nous disons quelque chose en l’honneur d’un saint » (cité p. 33). Il y a seulement des limites à ne pas dépasser: « Si la manipulation va trop loin, celui qui s’y livre est vilipendé comme hérétique » (p. 421). Et à partir du XIIe siècle, on cherchera davantage la conformité aux faits.

   Après l’écroulement du monde carolingien, un affaiblissement relatif de l’écrit s’observe un peu partout, sauf dans quelques îlots préservés. L’écrit n’a plus (toujours) valeur de preuve. Les manipulations sont nombreuses et visibles, la perte de crédit d’autant plus manifeste. Les documents forgés de toutes pièces étant considérés comme licites dès lors qu’ils entrent dans le plan divin, il est tentant de se représenter une société noyée dans le factice ou le douteux. Et pourtant, les faux avérés décroissent en importance quand, aux Xe et XIe siècles, le nombre d’actes écrits conservés en originaux repart à la hausse. « On ne peut donc pas soutenir l’idée d’un raz-de-marée de fausses chartes à cette époque » , déduit le médiéviste (p. 176).

   Relancé par la réforme grégorienne, le développement des grands ordres, les croisades, la renaissance des villes, l’économie de la rente…, l’écrit se recharge en droit et s’emballe littéralement au cœur du temps des cathédrales. Les chartes parvenues jusqu’à nous font plus que doubler dans l’espace belge entre le XIIe et le XIIIe siècle (de 10.335 à 24.882, p. 139), mais « paradoxalement, on s’échine de moins en moins à produire des faux au sens strict – pour autant qu’on en ait à ce point produit auparavant » (p. 178). C’est que la falsification devient de plus en plus intolérable. Les foudres de la justice frappent durement leurs auteurs. Des procédures de contrôle de grande ampleur sont mises en place par les institutions royales, impériales, pontificales. Il n’est plus admis comme auparavant de forger des actes même pour remplacer ceux, authentiques, qui ont disparu.

Le XIIe siècle, dont date cette miniature, est une grande période d’expansion de l’écrit. Les faux sont de moins en moins tolérés. (Source: « Saint Marc écrivant », miniature d’un manuscrit de maître Grégoire de Trèves, monastère Saint-Pierre, Forêt Noire, dans Jacques Le Goff, « Un Moyen Age en images » , Paris, Hazan, 2000, p. 142)

   L’évolution des juridictions gracieuses, chargées du contrôle, est révélatrice d’une volonté affirmée des autorités ecclésiastiques comme politique de combattre les scripteurs et forgeurs louches et de se prémunir contre leurs œuvres. Dans certains diocèses comme celui de Liège, les doyens ruraux jouent ce rôle, mais ils s’effacent dans la seconde moitié du XIVe siècle. Il en va de même, plus lentement, pour leur concurrente, l’officialité (représentant l’évêque), celle-ci s’appuyant sur des notaires qui émaneront finalement des Souverains et de Rome. Un peu partout, ces notaires dits « publics » , d’abord mal accueillis sur place par les princes et le haut clergé, se répandent néanmoins. « Entre 1285 et 1342, au moins 84 notaires investis par le Pape sont présents dans les « anciens Pays-Bas » , dont 58 investis par délégation de pouvoir et 26 directement par la curie pontificale » (p. 368). Après 1450, ils seront de plus en plus nombreux à être investis à la fois par le Pape et l’Empereur. La mobilisation des pouvoirs contre les manipulateurs de textes et de sceaux s’exprime on ne peut mieux dans les décisions synodales de l’évêque de Liège Jean de Flandre en 1288: sont visés « tous les abuseurs de lettres du pape, de leurs légats, de nos lettres, de celles des archidiacres, des doyens et des autres prélats, des juges ecclésiastiques » , etc… (cité pp. 368-369).

   A l’aube des temps modernes, l’érudition entre dans la danse, les humanistes du XVe siècle aimant stigmatiser l’ancien monde, qu’on appellera plus tard médiéval et qui traînera longtemps ou traîne encore sa mauvaise réputation de naïveté et de puérilité. La dénonciation par Lorenzo Valla en 1440 de la donation de Constantin, un des plus célèbres faux carolingiens, censé octroyer au Pape le pouvoir suprême (imperium) sur l’Occident, est considérée comme un moment séminal.

   En fin de parcours, le discrimen ueri ac falsi – la distinction entre le vrai et le faux – a-t-il constitué pour les lettrés d’il y a mille ans, ou plus ou moins, un défi comparable à celui auquel le digital turn nous confronte ? A priori, les rumeurs, étayées par des sources inventées ou mal interprétées, avec leurs conséquences parfois dramatiques, sont de tous les siècles. Et les fake news, dont le concept s’est imposé en 2016-2017, n’en sont que les héritières. La différence tient aux multiples possibilités de manipulation graphique que permettent les moyens actuels. Les documents sont de nos jours aisés à contrefaire. Il n’y a plus d’ « original » unique. « Le document « authentique » , « vrai », n’existe plus au sens strict » (p. 426).

   Mais une autre conclusion à retirer de ce regard sur le passé est qu’il convient de se départir de la distinction rigide entre vrai et faux, longtemps dominante dans le champ de la recherche. Non qu’il faille lui substituer un quelconque relativisme, mais parce que l’attention doit se porter sur les différents « régimes de faux » et de tromperie, de forges et de forgeries. Un « faux » peut remplacer à l’identique un « vrai » disparu. L’homo medievalis cherche davantage à agir sur sa vie et son destin qu’à falsifier stricto sensu les manuscrits.

   Ces nuances étaient déjà suggérées au siècle dernier dans l’enseignement de ces maîtres en critique historique que furent Léon-Ernest Halkin à Liège et Léopold Genicot à Louvain. Le premier conviait à ne pas écarter ce qui ne nous paraît pas « normal » et mettait en garde contre « les historiens qui pèchent par hypercritique » . Le second définissait le « faux matériel » , remplaçant généralement un acte perdu, et soulignait qu’un document peut n’être que « partiellement faux » ou « être encore authentique et même original » alors que la critique d’authenticité le met en faute sur l’un ou l’autre point (cités pp. 15-16).

   Alors que tant de hoax ou d’infox, reposant sur les prétendus témoignages, photos ou vidéos, font le buzz sur les réseaux sociaux, le nécessaire apprentissage du discernement fournit une raison supplémentaire, s’il en fallait encore, pour plaider en faveur d’une place renforcée de l’histoire à l’école…

P.V.

[1] Forger le faux. Les usages de l’écrit au Moyen Age, Paris, Seuil (coll. « L’univers historique »), 2015, 520 pp. [retour]

[2] En libre accès sur https://www.diplomata-belgica.be. [retour]

2 réflexions sur « Du vrai dans les faux médiévaux »

Répondre à Paul Vaute. Historien belge, journaliste honoraire, blogueur Annuler la réponse.