Léopold III aux Caraïbes: l’explorateur après le Roi

Trois explorations en Amérique centrale, après l’abdication, l’ont conduit à la découverte d’un lac qui porte son nom ainsi que sur les traces du conquistador espagnol Vasco Núñez de Balboa, qui trouva la route du Pacifique avant de connaître une fin tragique. Des expéditions éprouvantes et non sans danger (1951-1956)

   Six mois à peine se sont écoulés depuis son abdication, le 16 juillet 1951, quand Léopold III s’embarque avec son épouse Lilian à destination des Caraïbes. Il est alors « un jeune quinquagénaire, en quête d’un nouveau cap à donner à son existence » , suggère l’écrivain-historien Peter Daerden, familier de l’Amérique latine [1]. En fait, la passion pour les horizons lointains, qui l’animait déjà quand il était prince, ne l’a jamais quitté. Selon les contemporanéistes Michel Dumoulin et Mark Van den Wijngaert, la liste impressionnante des voyages du Roi retraité s’expliquerait aussi « par souci de répondre avec élégance au souhait d’une partie de la classe politique de le voir s’éloigner du pays » [2].

   En principe, ces déplacements s’effectuent à titre privé, mais on ne se dépouille pas aisément d’avoir été chef de l’Etat. A Aruba, île néerlandaise de la mer des Antilles, au large de la côte du Venezuela, c’est le gouverneur local qui accueille l’illustre visiteur.

   En mars 1952, le couple poursuit sa route vers Santa Marta en Colombie, ville côtière où Bolívar rendit son dernier soupir en 1830. Dans le mémorial quelque peu pompeux qui lui est consacré, Peter Daerden mentionne la présence toujours visible d’une plaque portant la signature « Léopold » avec la date du 26 mars 1952. Une autre trace laissée par ce passage, qui ne fut manifestement pas inaperçu, est le billet d’humeur qu’il a inspiré à un jeune journaliste caribéen, Gabriel García Márquez, à l’époque encore inconnu du grand public. Le futur auteur de Cent ans de solitude s’y amuse d’un ex-Roi qui « a délaissé son palais royal pour aller passer des nuits misérables au milieu des moustiques, des bêtes sauvages, des indigènes et de la malaria de la jungle sud-américaine » , nourrissant sans doute à l’égard de la forêt équatoriale une vision « partiale et romantique, façonnée par les images que certains cinéastes se plaisent à faire circuler » .

Prise de notes sur le río Negro en 1952. (Source: coll. familiale, dans Esmeralda de Belgique, n. 3, p. 126)

   Le point d’orgue du séjour, aux motivations beaucoup moins frivoles que ne le pense l’écrivain, se situe au Venezuela, dans les bassins du Casiquiare, du Haut-Orénoque et du río Negro. Léopold et l’équipe de scientifiques qui l’accompagne s’y fraient une voie à bord de petites embarcations à moteur, aidés par des guides autochtones. Ils cartographient un lac jusqu’alors ignoré, qui portera le nom de lago Leopoldo. « Ma découverte du Haut-Orénoque est l’un des plus beaux souvenirs de ma vie » , indiquera le fils d’Albert Ier dans une relation partiellement publiée par sa fille [3].

   C’est aussi à cette occasion qu’il noue un lien durable et controversé avec le zoologiste allemand Ernst Schäfer, établi en terre vénézuélienne. Pendant la période nationale-socialiste, ce chercheur, dépendant comme beaucoup des pouvoirs publics, a rejoint la SS, ce qui lui valut après la guerre d’être interné pendant trois ans avant d’obtenir un certificat d’exonération. Il sera plus tard associé, à la demande de Léopold, à la réalisation au Congo belge du célèbre documentaire Les seigneurs de la forêt. Mais la soirée de gala pour le lancement du film sera annulée en novembre 1958, notamment sous la pression d’associations d’anciens combattants et de résistants [4].

   En février 1954, l’ex-Souverain entreprend une seconde expédition en Amérique hispanique. Cette fois, il s’agit de refaire la route de Vasco Núñez de Balboa, qui atteignit en 1513 la « mer du Sud » , autrement dit l’océan Pacifique. L’expédition est secondée par Josep Maria Cruxent, archéologue d’origine catalane. Elle « n’est pas sans danger et exige des forces presque surhumaines » , note Jean Cleeremans, chroniqueur de la famille royale [5]. Le journal panaméen La Estrella consacre alors un article des plus laudatifs à « l’enthousiaste Léopold III » qui « offre l’aspect robuste qu’ont de nos jours lex explorateurs scientifiques » [6].

   Mais sur le terrain, les rencontres ne sont pas toutes plaisantes, comme en témoigne cet extrait, cité par la princesse Esmeralda, de la narration de son père: « Après plusieurs jours de navigation, nous nous enfonçons à pied dans la forêt à la recherche des Indiens Kunas. Le 8 avril, par un gros orage, nous arrivons au village de Morti. Lopez [un parlementaire panaméen] se présente au grand chef en éclaireur. Mais l’Indien est furieux. Il est surpris par notre arrivée. Finalement, il nous consigne dans une grande hutte et tient conseil avec les anciens du village. L’atmosphère est plutôt inamicale.

   « Une heure plus tard, le chef revient nous voir et s’adresse à nous par un long monologue: « Ce village, ces femmes, ces hommes, ces enfants sont à moi. Les arbres, les fleurs, la rivière sont à moi. Vous ne les souillerez pas. Que ce soit en prenant des photographies ou en vous promenant » . Les paroles sont dures, les ordres sont stricts. Nous sommes prisonniers des Kunas » [7]. Les hôtes indésirables finiront par quitter le village discrètement.

Au village de Mulatupo (Colombie), avec un notable et sa famille en 1954. (Source: coll. familiale, dans Esmeralda de Belgique, n. 3, p. 133)

   L’histoire de Balboa a fini mal. Nommé gouverneur des régions découvertes en 1515, il tomba dans un guet-apens dressé par ses rivaux. Accusé de déloyauté, il fut décapité. « Au risque de verser dans une psychologisation facile » , Peter Daerden se demande si le récit de cette trahison n’a pas trouvé dans le royal voyageur « une résonance plus intime » . Toujours est-il que le désir de retrouver la cité disparue de Santa María, là où se serait joué le drame espagnol, donne lieu deux ans plus tard, en 1956, à un nouveau périple centraméricain.

   Multipliant les vols de reconnaissance en hélicoptère pour inspecter la région et prêtant une oreille attentive aux informations des habitants, l’équipe léopoldienne s’est adjoint les services de Gerardo Reichel-Dolmatoff, un anthropologue et ethnologue autrichien de renom vivant en Colombie depuis de nombreuses années. Le 30 janvier, le groupe tombe inopinément sur des ruines en pierre. Les archéologues se mettent aussitôt au travail, mais les fouilles sont interrompues après trois semaines. Un ordre en ce sens serait venu du président colombien, le général Gustavo Rojas Pinilla, redoutant – à tort – que les Belges n’emportent des trésors inestimables. Les quelques vestiges de l’aventure, conservés ans les réserves des musées royaux d’Art et d’Histoire à Bruxelles, sont de peu de valeur.

   Par la suite, bien d’autres escapades conduiront vers d’autres régions, d’autres continents, celui que l’action et la découverte auront consolé, un peu, peut-être, de son règne inachevé.

P.V.

[1] « Un roi dans la jungle: les expéditions oubliées de Léopold III en Amérique du Sud » , trad. du néerlandais, dans Les plats pays, Gand, 8 mai 2026, https://www.les-plats-pays.com/article/un-roi-dans-la-jungle-les-expeditions-oubliees-de-leopold-iii-en-amerique-du-sud/ (en libre accès). L’article est adapté d’une partie de l’ouvrage du même auteur, De laatste Buendía. In de voetsporen van Gabriel García Márquez, Antwerpen, Tzara, 2024. [retour]

[2] « Léopold III après l’abdication » , dans Léopold III, dir. Michel Dumoulin, Mark Van den Wijngaert & Vincent Dujardin, Bruxelles, Complexe (coll. « Questions à l’histoire » ), 2001, pp. 323-338 (327). [retour]

[3] ESMERALDA de BELGIQUE, Léopold III mon père, Bruxelles, Racine, 2001, p. 124. [retour]

[4] Michel DUMOULIN & Mark Van den WIJNGAERT, op. cit., p. 329. [retour]

[5] Léopold III homme libre. Chronique des années 1951 à 1983, Braine-l’Alleud, J.-M. Collet, 2001, pp. 69-70. [retour]

[6] Cité in Jean CLEEREMANS, op. cit., pp. 70-71. [retour]

[7] ESMERALDA de BELGIQUE, op. cit., p. 131. [retour]

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