Un terroriste « très convenable » … ? L’attentat contre le prince Humbert

Le 24 octobre 1929, l’activiste socialiste Fernando De Rosa tire sur l’héritier du trône d’Italie, venu à Bruxelles pour ses fiançailles avec la princesse Marie-José, fille du roi Albert et de la reine Elisabeth. D’aucuns excuseront ce geste en invoquant les excès du fascisme, bien que le duce et la monarchie ne fassent pas bon ménage (1929-1930)

Le 24 octobre 1929 paraît au Moniteur l’annonce officielle du futur mariage de la princesse Marie-José, fille de nos souverains, et du prince Humbert, fils de ceux d’Italie. C’est – hasard de l’histoire – la date du krach de Wall Street (le « jeudi noir » ), qui marque le début de la grande crise économique mondiale. Les deux tourtereaux, qui s’apprêtent à échanger leurs promesses à Bruxelles, l’ignorent, comme tout le monde alors. Ils n’imaginent pas davantage que ce jour-là, lui va frôler la mort et elle, une tragique viduité prématurée [1].

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Humbert et Marie-José à Laeken au temps des fiançailles. (Source: collection particulière, dans Luciano Regolo, « Marie-José de Savoie. La reine de mai » (1997), trad. de l’italien, Bruxelles, Racine, 2001, p. 184)

Union arrangée ? La fille d’Albert Ier et d’Elisabeth a, en effet, pu largement anticiper son destin. « Dès ma jeunesse, écrira-t-elle plus tard, je fus élevée dans l’idée qu’un jour j’épouserais Umberto, l’héritier du trône d’Italie. Cette perspective avait pris dans mon esprit de petite fille la forme d’un rêve doré, d’un conte de fées. Ma mère entretenait cet espoir » [2]. La nouvelle, en tout cas, a été bien accueillie et fait aussitôt évoquer, dans la presse, l’engagement de l’Italie à nos côtés pendant la Première Guerre mondiale: « Ce n’est pas un événement politique, lit-on dans L’Indépendance belge du 24 octobre. Mais du point de vue politique, il est conforme aux aspirations nées de la guerre » . Jacques Willequet, biographe du roi Albert, rappelant avec quelle attention celui-ci a personnellement veillé à l’instruction de la future reine d’Italie – au point de faire grogner ses deux frères –, ajoute qu’ « il est hors de doute, connaissant l’intérêt critique mais attentif qu’il portait à la politique mussolinienne, que ce contact avec Rome n’était pas tout à fait dépourvu d’arrière-pensées » [3].

Retour au jour J à Bruxelles. Il est 9 heures 45 et, sous un soleil déjà généreux, le prince Humbert, en grand uniforme, descend de l’auto qui l’a conduit devant la tombe du Soldat inconnu pour s’y recueillir et y déposer une couronne de lauriers ornée d’un ruban aux couleurs de la maison de Savoie. La foule des grands jours, retenue par des barrières Nadar, acclame le successible transalpin pendant que la musique du 9è de ligne joue la Marche reale. Le prestigieux visiteur est en train de saluer les autorités, dont le bourgmestre de Bruxelles, quand on entend, soudain, une détonation, suivie de cris d’horreur dans l’assistance.

Le reste n’est que confusion. Le tireur n’a que le temps de crier « Eviva Matteotti » – le nom du secrétaire général du Parti socialiste italien, assassiné par les fascistes en 1924. Il est aussitôt arrêté par la prompte intervention d’un policier et d’un agent motocycliste. La bousculade n’aura duré que quelques secondes, sans nullement interrompre la cérémonie. Sous des ovations redoublées, le prince de Piémont n’a cessé de sourire aux côtés du comte de Broqueville, ministre de la Défense nationale.

Selon les conclusions de l’enquête, la balle est passée à 5 mètres 60 à gauche du prince et à 1 mètre 60 au-dessus de sa tête, avant d’aller heurter une façade au deuxième étage. On peut difficilement viser plus mal. Le terroriste prétendra avoir d’abord voulu écarter les autres personnalités. Mais a-t-il vraiment eu le dessein de tuer ? Il l’affirmera toujours sans empêcher beaucoup d’en douter. Aux yeux du journaliste Charles d’Ydewalle, aucun attentat ne fut « plus singulier – j’allais dire plus loufoque – et plus pittoresque » que celui commis contre le futur Roi d’Italie. Longtemps après, en 1948, Humbert lui confiera qu’il a cru, sur le moment, que « c’était un incident mécanique » [4].

Le lendemain, bien sûr, la presse unanime condamne ce « geste lâche et stupide » , selon les termes du Soir, y compris le socialiste Peuple qui fera toutefois, le jour suivant, observer – berger, bergère… – que Léon Degrelle, dans L’Avant-garde, a fait l’apologie de l’assassinat récent du président mexicain Alvaro Obregón, révolutionnaire anticlérical. Même dans les milieux antifascistes italiens, la vaine pistolétade n’a suscité qu’une grande perplexité. Seules de très confidentielles feuilles anarchistes jubilent au constat que « le métier de chef d’Etat, présent ou à venir, ne va pas sans risques » [5].

Du côté des conclusions pratiques, tant La Libre Belgique catholique que L’Etoile belge libérale demandent qu’on surveille de plus près les activistes étrangers opérant sur notre sol. Perquisitions et interrogatoires vont, de fait, aller bon train dans les milieux de l’immigration « ritale » , où partisans comme adversaires des Faisceaux passent pour être assez prompts à sortir le couteau [6].

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Fernando De Rosa en 1935. (Source: carte postale du Parti socialiste italien (PSI) à l’occasion de son 90è anniversaire en 1982, https://it.wikipedia.org/wiki/Fernando_De_Rosa)

Très vite, pourtant, il s’avère que l’auteur du coup de feu a agi seul et que c’est un Milanais établi dans la banlieue nord de Paris. Fernando De Rosa, 21 ans, petite taille mais grande force physique, est réputé intelligent mais aussi nerveux et émotif [7]. Ce qui en a fait un activiste politique ? Peut-être le drame survenu, alors qu’il n’avait que quatorze ans, quand il a tué accidentellement un de ses amis en manipulant une arme qu’on lui avait confiée au Fascio. Une illustration singulière des risques liés à la militarisation de la jeunesse… En tout cas, on ne le retrouve plus, ensuite, que mêlé à des activités clandestines, républicaines et socialistes.

Si son passage à l’acte, selon Marie-José, « révéla l’existence en Italie d’une opposition plus active qu’on ne le pensait » [8], le choix de la cible peut surprendre. Le fils du roi Victor-Emmanuel III, en effet, n’est alors nullement perçu comme un chaud partisan de Mussolini. Les deux hommes se regardent plutôt en chiens de faïence. Le duce, qui tient la monarchie pour un anachronisme, a décidé d’un trait de plume que l’ordre de succession sera subordonné à l’avenir aux décisions du Grand Conseil fasciste. C’est pratiquement réduire la Couronne en otage. Mais la Cour, il est vrai, ne s’est jamais rebiffée ouvertement.

Du mobile politique et de sa très complexe analyse, il va être amplement question au cours du procès De Rosa, qui s’ouvre près d’un an après les faits, le 25 septembre 1930, devant la cour d’assises du Brabant. D’entrée de jeu, l’accusé donne le ton: « J’ai commis un attentat intellectuel, affirme-t-il. J’ai voulu tuer par pitié pour mon pays, pour venger tous mes compatriotes… » Parmi ses trois avocats figure le jeune Paul-Henri Spaak, socialiste à l’époque des plus radicaux, au point de donner des sueurs froides aux dirigeants du Parti ouvrier belge. Avec ses collègues, il s’efforce de faire de ce procès celui du fascisme. Le futur Premier ministre, ministre des Affaires étrangères et secrétaire général de l’Otan demande aux jurés de voir en son client « non un assassin mais un pauvre enfant » . « Du point de vue sentimental, conclut-il, je comprends le geste de De Rosa; du point de vue moral, je l’excuse; du point de vue politique, je reconnais qu’il était inutile » .

Parmi les témoins à décharge, la cour a entendu notamment l’ancien président du Conseil italien Francesco Nitti et le leader socialiste Filippo Turati, vivant à Paris, mais aussi un collaborateur de La Libre Belgique, auteur d’une campagne mémorable contre Charles Maurras: l’avocat bruxellois Fernand Passelecq. Il n’est pas allé en Italie mais des renseignements qu’il a pu prendre « à bonne source » , déclare-t-il, il ressort que le régime « se suicide par ses violences et ses exagérations » . Dans le contexte du temps, alors que les accords du Latran, signés peu auparavant (le 11 février 1929), ont mis fin au long conflit entre l’Etat italien et l’Eglise, ces propos ne manquent pas de détonner. Ils soulèvent d’ailleurs un tollé immédiat dans des quotidiens catholiques tels que La Nation belge, Le XXè siècle et Le Bien public.

De Rosa aurait pu se voir infliger les travaux forcés à perpétuité. Par le bénéfice des circonstances atténuantes, il n’écope que de cinq ans de réclusion, peine minimum qu’il n’accomplira même pas entièrement. Deux ans plus tard, il sera gracié par le roi Albert, ce qui fera fulminer la presse italienne déjà mécontente de la clémence du verdict. Mais Humbert, dit-on, serait intervenu en faveur de son romanesque candidat meurtrier. Lequel, rendu à la liberté, restera fidèle à lui-même. Il s’en ira servir la Révolution en Espagne où il connaîtra de nouveau la prison avant d’être, à la victoire du Frente popular, libéré et même porté en triomphe dans les rues de Madrid. Peu après, la Guerre civile lui permettra de réaliser son rêve de mourir pour la cause. Dirigeant de la Jeunesse socialiste, il tombera le 11 septembre 1936 en participant aux combats contre les nationalistes.

Bien avant ces faits, le 8 janvier 1930, la princesse Marie-José a épousé son promis à Rome. Mais comme on le sait, le couple, après la guerre, n’allait être appelé à régner qu’un peu plus d’un mois, en raison du référendum donnant, le 2 juin 1946, une courte avance à la république. Début d’un long exil pour les conjoints rapidement séparés…

Quand fut annoncé le décès de la reine éphémère, le 27 janvier 2001 à Genève à l’âge de 94 ans, beaucoup furent surpris d’apprendre que la fille du roi chevalier et de la reine infirmière était toujours de ce monde.

P.V.

[1] Cet article s’inspire en grande partie de notre étude publiée sous le même titre dans l’ouvrage collectif Les grandes affaires criminelles en Belgique, dir. Paul Legrain, Philippe Mac Kay & Pierre Stéphany, Ottignies – Louvain-la-Neuve, Quorum, 1997, pp. 76-84.

[2] MARIE-JOSÉ, Albert et Elisabeth de Belgique, mes parents, Paris, Plon, 1971, p. 377 (réédité en 2016 chez Racine).

[3] Jacques WILLEQUET, Albert Ier, roi des Belges. Un portrait politique et humain, Bruxelles-Paris, Presses de Belgique – Jean-Pierre Delarge, 1979, p. 249.

[4] Charles d’YDEWALLE, Le temps de Léopold III. Choses vécues. Souvenirs d’un journaliste, Paris-Bruxelles, Pierre De Méyère, 1970, pp. 50-52.

[5] L’En dehors, publié à Orléans, mi-nov. 1929, p. 7.

[6] Cfr Anne MORELLI, Fascismo e antifascismo nell’emigrazione italiana in Belgio (1922-1940), Roma, Bonacci, 1987.

[7] Giuseppe SIRCANA, « Fernando De Rosa » , dans Dizionario biografico degli Italiani, t. 39, Roma, Istituto della Enciclopedia italiana, 1991, pp. 165-167.

[8] MARIE-JOSÉ, op. cit., p. 378.

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