Il y a cent ans, ma tante institutrice

Les arts ménagers, l’hygiène, l’épargne, les travaux agricoles… sont omniprésents dans les leçons d’écolière de Berthe Vaute-Tromont ainsi que dans les cours préparatoires à son futur métier d’enseignante. On y rencontre aussi le traumatisme de la Grande Guerre et un nouveau danger: la grippe (1918-1924)

Ce n’est pas un effet du confinement, mais une heureuse redécouverte s’est imposée à moi en triant et classant mes vieux papiers. Ceux qu’on accumule, dans nos caves ou nos greniers, en croyant – le plus souvent à tort – qu’ils pourraient s’avérer utiles un jour. Il s’agit des écrits d’élève et d’étudiante d’une tante qui fut institutrice à partir des années ’20 du siècle dernier. L’intérêt plus que familial de cette source m’a paru mériter d’y faire ici écho, en dérogeant à la norme qui veut que le présent blog rende compte de travaux aboutis.

Le fonds comprend un « cahier journal » de l’année scolaire 1918-1919, quand la future maîtresse était toujours sur les bancs de l’école, en sixième primaire. S’y ajoutent principalement des dizaines de fiches cartonnées, non lignées et non quadrillées, issues de ses années de formation au métier. On reste admiratif, sachant que tout a été fait à la plume trempée dans l’encre rouge ou noire, par la finesse de l’écriture, qui sait cependant s’épaissir pour les titres, et la qualité des nombreux dessins dont certains, sans doute, devaient être reproduits au tableau.

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La place occupée par les travaux agricoles est un des aspects qui singularisent pour nous l’instruction de cette époque. (Source: archives P.V.)

Berthe Tromont était née à Thulin (Hensies) en 1906. Elle est donc entrée en 1912 à l’Ecole communale des filles de la localité. L’établissement était sis dans l’ancienne Maison communale, construite en 1849 et transformée en 1880, qui sert aujourd’hui de siège au CPAS. Quelques-unes des fiches de l’apprentie enseignante sont datées d’avril 1922, l’année de ses 16 ans. La loi de 1914 ayant imposé des conditions de diplôme aux « instits » , elle a dû  s’inscrire à l’école normale pour jeunes filles de Mons. Elle fut en tout cas interne, comme l’indique une note dans son carnet de dépenses, à faire signer par les parents: « Les élèves qui ne seront pas présentes à l’appel de 8 heures le dimanche soir, seront privées de sortie pendant un mois » . On ne lésinait pas sur la discipline… Les études achevées, c’est dans sa commune de Thulin que Berthe est retournée en salle de classe, mais cette fois sur l’estrade. Elle a épousé Paul Vaute, mon oncle et homonyme, fils d’ouvrier qualifié devenu chef de bureau dans une société industrielle française située à Blanc-Misseron (Quiévrechain), sur la frontière belge. Ils n’ont pas eu d’enfant.

Le cahier d’écolière qui a franchi les décennies jusqu’à nous contient des leçons et des travaux portant sur toutes les matières. Il témoigne du contenu assigné alors au quatrième degré (12-14 ans). Tout en laissant une assez grande liberté programmatique, des orientations ont été définies par le ministère: industrielle-technique, commerciale (futurs employés inclus) ou rurale pour les garçons, de type ménager avec des différences entre zones rurales et agglomérations pour les filles. Il importe surtout d’être en adéquation avec la situation économique locale [1]. Les préoccupations morales récurrentes depuis la fin du XIXè siècle sont aussi bien présentes: méfaits de l’alcoolisme, importance de l’hygiène, nécessité de l’épargne… Mais ce n’est pas à une année scolaire comme les autres qu’on a ici affaire. Après une leçon sur la lumière portant la date du 4 octobre 1918, l’activité suivante, qui consiste en la transcription d’une série de règles de calcul, se déroule… le 3 février 1919. Cette longue interruption est bien évidemment liée à la fin de la guerre et aux travaux de reconstruction qui l’ont suivie.

Thulin, en effet, n’a pas été épargnée. En quittant le village avant l’arrivée des soldats canadiens, les Allemands ont miné ou fait sauter la voie ferrée, des carrefours, des rues, des ponts… Peu après la reprise des cours, Berthe et ses amies ont reçu comme sujet de rédaction « les derniers jours de l’occupation » . Dès le 1er novembre, écrit-elle, « on voit, on sent, que quelque chose de terrible se prépare; aussi l’anxiété se lit-elle sur tous les visages, car si nous demandions à grands cris l’arrivée des alliés, nous redoutions pourtant les excès de 1914 » . Et plus loin: « Mais voici que tout à coup, un bruit infernal se fait entendre: c’est le concert des mitrailleuses mêlé aux détonations produites par les mines qui sautent. O douleur! Aux carrefours les murs se soulèvent, les maisons s’ébranlent et tombent: chacun se cache, les enfants pleurent, les femmes tremblent et les hommes sont pâles d’émotion. Quelle sera donc pour nous la nuit prochaine ? La mort plane partout et chacun s’en rend compte » . Précisons que les corrections de la maîtresse sont peu nombreuses dans ce texte composé à l’âge de 12 ans…

Dans les mois suivant, la Belgique héroïque sera régulièrement célébrée, par exemple à travers des articles, donnés en dictée, du Journal de Genève et du Times de Londres (traduit). Mais apparaît aussi, en avril, un extrait de Fénelon sur les malheurs de la guerre: « Pourquoi ajouter tant de désolations affreuses à l’amertume de cette vie si courte ? » Auparavant, la rédaction du 1er mars a pointé du doigt un nouveau danger qui menace: « Une épidémie terrible qui déjà, a fait bien des victimes, sévit en France » . La grippe espagnole n’est pas nommée, mais c’est bien d’elle qu’il s’agit. Suivent les bons conseils: « Evitons de nous laisser guider par la peur qui n’est qu’une mauvaise compagne. Essayons de prévenir le mal par des moyens efficaces: la bonne santé, l’observation plus stricte des règles de l’hygiène, la bonne humeur et le sang-froid » . Mais non, cette fois, l’école n’a pas fermé ses portes.

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Berthe Tromont: un itinéraire d’institutrice déjà très courant au début du XXè siècle. (Source: archives P.V.)

Devenue normalienne, la Thulinoise va recevoir une instruction largement inspirée des matières transmises à l’école primaire, avec la théorie pédagogique en sus. Notons au passage que son itinéraire n’a rien d’exceptionnel. La féminisation de la profession d’enseignant a été chez nous un phénomène beaucoup plus précoce qu’on ne le croit généralement. Dès le tournant du XIXè et du XXè siècles, il y avait plus d’institutrices que d’instituteurs primaires. En 1914, le rapport était de 55 / 45 % [2].

Nombre de fiches de préparation des leçons futures portent la marque du temps. Ainsi les travaux agricoles occupent-ils une large place. Il ne doit plus être fréquent,  de nos jours, d’apprendre aux chères têtes blondes « comment on attelle un cheval – un âne au moyen de harnais » , avec dessin et vocabulaire précis! Il en va de même pour les illustrations permettant de distinguer par leurs feuilles le lilas, le poirier, le bouleau, le peuplier, le chêne, ou reconnaître les phases d’ouverture et d’épanouissement du bourgeon de marronnier. Surprise ? En préhistoire, les maîtresses n’enseigneront pas le frottage des silex comme seul procédé (très incertain) pour allumer le feu. Une deuxième technique est mentionnée, à savoir le bâton qu’on fait tourner sur une planchette, « coutume encore admise parmi les sauvages de l’Afrique » . Référence est faite en outre à La guerre du feu de Rosny (1911).

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Comment corriger les travaux des élèves ? (Source: archives P.V.)

Une fiche de conseils pour les corrections a, en revanche, de quoi laisser songeur, tant ils s’apparentent à des truismes. Ils sont au nombre de six, le deuxième étant de « ne barrer que les mots fautifs » et le sixième de « corriger toutes les fautes » ( « toutes » étant souligné en rouge). Parmi les principes didactiques, sous le titre « A quoi cela est-il bon ?  » , les étudiantes ont notamment appris qu’ « il ne faut pas exiger des enfants qu’ils s’appliquent à des choses qu’on leur dit être pour leur bien, dont ils tireront profit, sans qu’ils puissent comprendre ce profit » . D’une autre prise de notes, il ressort qu’aux yeux du professeur, « l’histoire n’est pas à la portée des enfants » , exemples à l’appui! On a quand même continué à l’enseigner.

Bien que les années aient passé, la mémoire de la Grande Guerre est persistante, notamment à travers de nombreux récits et extraits littéraires, une conférence consacrée aux écrivains français tués à la guerre ( « plusieurs centaines » ) ou encore une autre, donnée par l’auteur et journaliste Alphonse Séché qui a fondé en France, pendant le conflit, le Théâtre aux armées pour « instruire et amuser les soldats, mais surtout leur remonter le moral » . Selon le résumé de Berthe, Séché a reçu des aides, notamment des grands magasins et des compagnies de chemin de fer, mais rencontré une difficulté: « Le grand quartier général n’aime pas de permettre aux civils de se rendre aux armées et d’emmener des dames » . L’actualité, enfin, est aussi présente à travers la question des réparations dues par l’Allemagne ou encore la situation chaotique régnant outre-Rhin: « Les partis sont émiettés, il n’y a pas d’union; la haine seule existe » ; « Dans un hôtel, on paye 15 millions de marks un verre de vin. 1/2 h après, on le paye 32 millions » ! De fait, entre 1913 et 1923, le prix en marks-papier des biens et des services pour le consommateur allemand a été multiplié par 750 milliards. Et aux pires moments (1922-1923), le coût des boissons ou des repas variait selon l’heure de la commande.

Ma tante et les autres institutrices ont-elles été bien préparées à l’exercice d’un métier des plus exigeants en son temps ? Quand il en est question, dans la littérature contemporaine, reviennent sans cesse les mots de don, de vocation, de sacerdoce, d’abnégation… Par la pratique générale des regroupements de classes, donner cours à quelque 70 élèves répartis en trois groupes, des plus jeunes aux plus âgés, n’a rien d’exceptionnel [3]. Et pourtant, tout indique que la formation des maîtres ne donne plus entière satisfaction. Un signe qui ne trompe pas: à trois reprises, en 1923, 1926 et 1929, le programme de l’école normale sera modifié « sans pour autant faire disparaître le malaise dans les milieux de l’enseignement » [4]. Reste l’idéal…

P.V.

[1] Marc DEPAEPE, Maurice De VROEDE, Luc MINTEN & Frank SIMON, « L’enseignement primaire » , dans Histoire de l’enseignement en Belgique, dir. Dominique Grootaers, (Bruxelles), Centre de recherche et d’information socio-politiques, 1998, pp. 111-189 (140-142).

[2] Ibid., p. 122.

[3] Cfr « Histoire de Monsieur Breyne, maître d’école dans un village » , dans L’école primaire en Belgique depuis le Moyen Age, Bruxelles, exposition Galerie CGER, dir. Albert d’Haenens, 10 oct. 1986 – 11 janv. 1987, p. 65. – Désiré-Joseph Debouck, alias d’Orbaix, dont les mémoires viennent d’être réédités, a travaillé dans les mêmes conditions avant de quitter le métier en 1921 (Le don du maître, Bruxelles, Samsa, 2020).

[4] René WILKIN, Du « maître » à « l’instit » . Deux siècles d’enseignement en Belgique, Bruxelles, Fédération des instituteurs chrétiens, 1993, p. 116.

Une réflexion sur « Il y a cent ans, ma tante institutrice »

  1. Magnifique aericle de mon frère Paul Vaute, sur notre Tante Berthe (ëpouse du frère de notre père, également Paul Vaute). J’ai eu la chance de passer quelque temps dans son école, dans sa classe qui couvrait en effet toute la section primaire. Pendant que les petites classes faisaient en silence leurs devoirs, elle enseignait la nouvelle matière aux plus grands. Que penserait-on de cela aujourd’hui? Je possède son cahier de recettes de cuisine, aussi minutieusement décrites que ses cours. Je l’aimais beaucoup, une femme formidable. N’ayant pas eu d’enfant, elle disait parfois que personne ne viendrait sur leur tombe à elle et à son mari. Je suis si heureuse que l’exposé de mon frère à sa mémoire laisse ses traces pour toujours. Martine Vaute

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