Service public et militantisme à la RTB(F)

La politisation était inscrite dans les gènes de la radio-télévision de service public. Le pluralisme y a consisté en un partage d’influences entre les partis. Quand ceux-ci ont perdu un peu de leur emprise sur l’information, ce fut au profit d’un certain vent soixante-huitard , qui a soufflé sur tous les médias (1960-1977)

 L’épisode est resté célèbre. Le 26 mars 1955, une manifestation interdite a été néanmoins organisée pour la défense de l’enseignement catholique contre les projets scolaires portés par le ministre socialiste Léo Collard. Alors que 100.000 personnes défilent dans les rues de Bruxelles, l’INR, ancêtre de la RTBF et de la VRT, est sommée par le cabinet de l’Intérieur de diffuser à plusieurs reprises, notamment au journal parlé de 13 heures, un communiqué ministériel affirmant « qu’il n’y a pas eu de manifestation à Bruxelles » ! L’incident donnera lieu à plusieurs interpellations parlementaires.

   Ce n’est pas la première fois que la question de l’influence du politique sur le secteur audiovisuel est posée en Belgique. Et elle va rebondir souvent, jusqu’à nos jours inclus. Les travaux de Jean-Claude Burgelman (Vrije Universiteit Brussel) ont montré l’ampleur de ladite influence, même si elle ne fut pas la seule à s’exercer. Flore Plisnier, archiviste aux Archives générales du Royaume, traite en profondeur des problèmes du pluralisme, de l’autonomie et de la tutelle dans un ouvrage issu de sa thèse de doctorat, défendue en 2017 à l’Université libre de Bruxelles [1]. La chercheuse a elle-même inventorié les sources en provenance de la place Flagey ou du boulevard Reyers. Son étude s’étend plus précisément sur les années RTB (après l’INR et avant la RTBF), soit de 1960 à 1977.

   En fait comme en droit, la loi Harmel transformant l’Institut national de radiodiffusion, créé en 1930, en instituts de Radiodiffusion-télévision belges (RTB et BRT), a réduit sensiblement les formes d’interventionnisme gouvernemental, mais sans modifier le monopole étatique, modèle resté longtemps dominant en Europe, la volonté des pouvoirs en la matière se trouvant du reste en phase avec les contraintes techniques (répartition limitée des longueurs d’onde, importance des investissements). Ce principe, explique l’auteur, « évolue lentement d’un privilège vers un joug accablant » . La bureaucratisation fait son chemin: la RTB « devient une structure lourde, les échelons et les noyaux de pouvoir se multiplient » (p. 411).   

   Le moindre des paradoxes ici mis en lumière n’est pas la manière dont le pluralisme, garanti en principe par le Pacte culturel de 1972, concrétisé par la loi de 1973, a légitimé en réalité un partage d’influences entre les partis, censés incarner la totalité du champ idéel. La prise en compte des seules formations – et de leurs satellites – représentées dans l’assemblée de la Communauté française a exclu les courants d’opinion les plus minoritaires. Elle a en outre politisé, au sens étroit du terme, toutes les questions touchant à la vie sociale, culturelle, intellectuelle, spirituelle… Par sa composition, le conseil d’administration est devenu un parlement à échelle réduite. Ses réunions sont précédées de celles des différents groupes. L’administrateur général Robert Wangermée participe au caucus socialiste. Ainsi, « la particratie à l’œuvre dans la société belge et l’influence grandissante du rôle des partis dans la démocratie parlementaire se répercutent sur les structures de la RTB » (p. 414).

  Avec la communautarisation, l’emprise s’accroît. Les règles du jeu ne changent pas formellement, mais en s’appliquant dans l’espace plus limité et homogène de la Belgique francophone, elles induisent un rapport plus contigu entre exécutif et quatrième pouvoir. Au CA, où les grandes familles envoyaient auparavant des notables proches du sérail culturel et capables d’indépendance, on voit désormais débarquer de pures créatures politiques, chargées de pousser leur couleur sur les ondes. La multiplication des centres régionaux conforte le processus en débouchant fréquemment sur des situations de connivence étroite avec les barons locaux. La vigueur des dénonciations dont ces faits sont l’objet atteindra sans doute son point culminant dans les années ’80, qui sortent du cadre chronologique de Flore Plisnier. A l’opposé du diagnostic d’une chaîne enchaînée, lorsqu’il m’est arrivé d’interroger Robert Stéphane, successeur de Wangermée, il m’assura n’avoir pas souffert outre mesure des ingérences: « La télévision est tellement politique qu’il est normal que les partis s’y intéressent, justifia-t-il. Les dispositions du Pacte culturel appliquées aux fonctions dirigeantes ne sont pas quelque chose de négatif, à condition que les décisions restent professionnelles » [2].

   Un autre effet de la séparation en deux instituts, puis du passage sous tutelle communautaire / régionale, a été d’inscrire parmi les missions du service public la construction ou le reflet « d’un référentiel identitaire wallon » (p. 22), voire sous-régional, la même requête étant formulée du côté flamand. Dans les intentions proclamées, il ne s’agit cependant pas de dresser un mur de Berlin linguistique. « Les deux instituts  doivent éviter de mettre l’accent sur ce qui sépare les deux communautés, pour s’efforcer au contraire de mieux souligner ce qui les unit » , proclame le président du conseil d’administration de la BRT Julien Kuypers en 1963. A la même époque, le CA de la RTB recommande que « l’effort entrepris par chacun des instituts pour mieux faire connaître l’autre communauté nationale soit poursuivi » (cités pp. 127-128). Et pourtant, quand viendra de la BRT, en 1964 et de nouveau en 1968, la proposition d’un programme radio musical (le troisième ?) commun et plurilingue, c’est la RTB qui « coincera » (p. 128).

Un studio de la RTB au boulevard Reyers. (Source: photo Albert Delraux dans Liane Ranieri, « La radio et la télévision » , dans « La Belgique. Sociétés et cultures depuis 150 ans » , dir. Albert d’Haenens, Bruxelles, Créadif, 1980, pp. 227-229 (227))

   Sans surprise, on relève au fil des pages du présent travail les voies et moyens par lesquels la politique d’hégémonie des socialistes et des sociaux-chrétiens au temps de l’INR se poursuit à travers l’emprise croissante des premiers (le PSB puis le PS), en tant que force dominante, sur l’institution « sudiste » . Une illustration parmi d’autres: en 1967, le comité permanent du CA est réuni en urgence parce que le président du PSB a demandé que celui-ci puisse s’exprimer sur les sujets abordés par le Premier ministre dans une communication gouvernementale (p. 269). Bien sûr, les mêmes pratiques s’observent sous d’autres bannières. Comme ministre de tutelle, Albert Parisis (PSC) n’a pas été le dernier à se soucier de certains contenus informatifs, même s’il a souvent répété, notamment au Sénat en 1970, que la RTB n’est pas une « radio d’état » (p. 300). De fait, si celle-ci cède parfois aux pressions, elle peut aussi leur résister, selon les cas. Les libéraux et l’aile droite des sociaux-chrétiens, quant à eux, chercheront dans le développement d’une station privée le pluralisme considéré désormais comme une cause perdue au sein de la radio-télévision publique.

   Les partis qui ont le contrôle voient cependant celui-ci leur échapper quelque peu quand se met à souffler sur l’information un certain vent soixante-huitard, appuyé sur une force syndicale redoutable. C’est l’ère de « l’information dérangeante » , prônée par l’administrateur général, et des remises en cause de l’objectivité. La revue du Centre politique des indépendants et cadres chrétiens (Cepic) qualifie en 1976 certaines émissions de « chroniques syndicales totalement unilatérales » (cité p. 341). Jean Gol, alors député devenu secrétaire d’Etat du Rassemblement wallon, dénonce la participation en 1974 de plusieurs journalistes de la RTB à un dossier des Cahiers marxistes où il est notamment question d’une action concertée du « mouvement ouvrier » en vue d’investir l’information télévisée (pp. 321-322). Des critiques s’élèvent même dans les rangs des administrateurs socialistes: c’est Marcel Hicter qui, dès 1963, s’élève contre des émissions où la RTB s’est « trop avancée à la rencontre d’une fraction minoritaire de la gauche wallonne » ; c’est Jean-Louis Lhoest qui, en 1972, dénonce le gauchisme prétentieux qui imprègne l’émission radiophonique du samedi matin (cités p. 215). Alors que même Robert Wangermée reconnaît l’existence dans sa maison d’un « formalisme anticonformiste » , le CA met plusieurs fois en garde contre la tendance de certains journalistes à exprimer leur opinion « au mépris du public » (id.).

   Nombreux sont aussi les débats consacrés au militantisme ertébéen dans les diverses enceintes parlementaires. L’historienne en rend compte abondamment, mais leurs limites ne sont que trop manifestes. Il s’agit bien souvent de calculs d’apothicaires sur le pourcentage de journalistes de telle ou telle obédience ou sur les temps d’antenne accordés aux différentes partis, à pondérer selon les heures de haute ou de basse écoute, etc. Or, la propagande des ténors du micro ou du petit écran n’est pas celle des tribunes politiciennes. Elle consiste bien davantage et plus subtilement à promouvoir une vision globale du monde, des questions de société, de culture, d’éthique…, notamment par la hiérarchisation des sujets traités, les angles de vue, les montages, les rapprochements suggérés, jusqu’au choix même des mots et aux signes non verbaux. Mais il n’est pas dans l’ADN des partis d’être sensibles au métapolitique!

   Le paysage a-t-il changé depuis ? En partie oui, l’extrême gauche ayant perdu une grande partie du terrain. Demeure en revanche une doxa très largement socialisante, écologisante, laïciste, libertaire… qui ne singularise d’ailleurs pas la seule RTBF. Selon la dernière enquête nationale sur les journalistes belges, menée par des chercheurs des Universités de Bruxelles, Mons et Gand, la majorité d’entre eux, exactement 58,4 %, se positionnent à gauche de l’échiquier politique, contre seulement 26 % au centre et 15,6 % à droite. On ne relève pas de différences sur ce plan entre Flamands et francophones [3]. Une autre étude, menée en 2013, allait plus loin encore, concluant que 80 % des journalistes belges se réclament de la gauche [4]. Pour expliquer ces proportions, qui ne reflètent absolument pas les rapports de force existant au sein de l’électorat ou de la population en général, il faudrait au moins une autre thèse de doctorat.

P.V.

[1] Une histoire de la Radiodiffusion-télévision francophone belge de 1960 à 1977. Entre pluralisme, autonomie culturelle et tutelle politique, Bruxelles, Archives générales du Royaume et Archives de l’Etat dans les Provinces (série « Studies in Belgian History » , 7), 2018, 430 pp.

[2] Dans La Libre Belgique, 28 oct. 2003.

[3] Journalistes, organe de l’Association des journalistes professionnels, Bruxelles, avril 2019, pp. 2-5.

[4] La Libre Belgique, 9 nov. 2018.


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s