« Négocier avec les Russes sans décevoir les Allemands »

Les initiatives de la diplomatie belge pendant la deuxième crise de Berlin n’ont pas été couronnées de succès. En voulant aller très loin dans la voie du compromis, Paul-Henri Spaak a surtout inquiété nos partenaires. Mais ces efforts, avec d’autres, ont montré comment les petites et moyennes puissances peuvent jouer un rôle effectif (1958-1961)

   Divisée entre vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, Berlin se trouve dès 1948 au centre d’une première crise internationale, provoquée par le blocus soviétique des secteurs occidentaux de la ville. Dix ans plus tard, le feu est remis aux poudres par un ultimatum du maître du Kremlin Nikita Khrouchtchev, relatif au statut de l’ancienne capitale du Reich. Cette séquence atteindra son point culminant en été 1961 avec l’érection du mur, décidée pour arrêter l’émigration croissante des Allemands de l’Est vers l’Ouest.

   Comme pays situé en première ligne, la Belgique est concernée par tout développement de la guerre froide. Sa position dans cet épisode, les débats auxquels elle a donné lieu et les moyens par lesquels elle a pu se faire entendre ont fait l’objet d’un mémoire de maîtrise à l’Université de Liège, suivi d’un article qui en dit l’essentiel [1]. On y mesure à quel point, même en ces années de rapprochement avec la République fédérale allemande (RFA), perdure la méfiance envers l’ex-ennemi.

   Certes, la menace communiste et la construction européenne ont poussé à serrer les rangs. En janvier 1958, l’Université catholique de Louvain confère le grade de docteur honoris causa au chancelier Adenauer. Et le voisin de l’est est devenu notre premier partenaire commercial. Ce sont pourtant et avant tout les menaces existantes ou la perception de celles-ci, l’insécurité ou le sentiment d’insécurité, qui aiguillonnent la diplomatie belge. Cette Allemagne qui a dérapé deux fois au cours de la première moitié du XXè siècle ne pourrait-elle pas récidiver ? « Scutum Belgarum » ( « le Bouclier des Belges » ), la devise des FBA, les forces belges stationnées en deçà et au-delà du Rhin, est révélatrice à cet égard, comme l’est ce propos du ministre social-chrétien des Affaires étrangères Pierre Wigny, dans une conférence prononcée au Cercle Patria de Louvain le 25 février 1959: « La présence des troupes anglo-saxonnes en Allemagne est la garantie majeure de notre sécurité car elle empêche la répétition de l’erreur de Guillaume II et de Hitler: chacun saurait que toute attaque de notre côté serait, dès le premier jour, mondiale » . L’opinion publique paraît à l’unisson. « Des sondages réalisés par l’Insoc en décembre 1954 et en octobre 1961 montrent la persistance d’un sentiment d’inquiétude vis-à-vis de l’Allemagne occidentale » , relève Thomas Briamont. Près de la moitié des Belges (46 %) sont opposés au réarmement allemand en 1961, selon l’Institut universitaire d’information économique et sociale.

   Les archives diplomatiques épluchées par l’historien témoignent aussi des craintes liées plus spécifiquement à la renaissance de la puissance économique allemande. Cette préoccupation est là pour durer. Paul-Henri Spaak, successeur de Wigny après avoir été son prédécesseur puis secrétaire général de l’Otan, la partagera jusqu’à sa mort en 1972. Et après la chute du rideau de fer, bien des dirigeants européens, mezza voce ou non, préféreront en vain le maintien de deux Allemagnes, pesant d’un poids moins lourd que l’Etat réunifié. Ce qui suscite la gêne dans les années ’50 se retrouvera, en des temps proches du nôtre, chaque fois que la Bundesrepublik prendra le leadership de l’Union européenne, notamment à propos de la dette grecque ou des migrants.

Les héritages du temps de la RDA, photographiés au début des années ’90 sur l’Oranienburger Strasse, dans le centre-ville de Berlin. (Source: « Berlin. One City » , Presse- und Informationsamt des Landes Berlin, 1993, p. 34)

   En 1958, l’exigence lourde de dangers de « Monsieur K » pose aux Occidentaux la question de la reconnaissance de la République démocratique allemande (RDA), créée sous l’égide de l’URSS. Moscou envisagerait de lui remettre ses droits sur Berlin: c’est donc avec le fidèle Walter Ulbricht qu’il faudrait négocier pour éviter un nouveau blocus… ou la guerre. Mais entrer dans cette logique revient à se mettre en rupture avec nos alliés ouest-allemands, qui entendent être les seuls représentants de l’Allemagne entière. Leur ambassadeur à Bruxelles le rappelle d’ailleurs vertement après que le président du Sénat Paul Struye, qui est du même parti que le ministre des Affaires étrangères, a publié dans La Libre Belgique du 24 novembre 1958 un article préconisant l’établissement de relations avec l’Allemagne de l’Est comme moyen de favoriser la détente. Article relayé con amore dans la presse officielle des Etats socialistes… En fin de compte, même avec des hésitations, c’est la non-reconnaissance qui l’emportera dans le camp occidental.

Pierre Wigny: « Faire un effort inventif ». (Source: photo Jacques de Nijs, 1966, extrait, Nationaal Archief, Den Haag, , Fotocollectie Anefo, nr toegang 2.24.01.03, bestanddeel nr 918-9458)

   Devant la perspective d’une négociation Est-Ouest élargie à l’ensemble de la question allemande, Pierre Wigny se montre favorable à une initiative belge: « Nous devons, affirme-t-il, faire un effort inventif nécessaire et le mettre à la disposition des Grands pour les aider » . Mais le chef de la diplomatie se heurte, dans son propre ministère, à l’opposition d’un front de la fermeté, représenté notamment par Jacques Delvaux de Fenffe, à la tête de la Direction générale de la politique (DGP). Dans une note datée de mars 1959, celle-ci estime que « toute mesure d’apaisement s’avère extrêmement dangereuse pour l’Occident et particulièrement pour la Belgique. Elle constituerait dans la majorité des cas un recul pour l’Occident sinon les débuts d’un nouveau « Munich »  » (référence aux accords de 1938 abandonnant la Tchécoslovaquie à Hitler dans l’espoir de sauver la paix). En substance, les adversaires des concessions sont dans la ligne de Paris et de Bonn, leurs partisans davantage dans celle de Washington et surtout de Londres. La conférence de Genève (mai-août 1959), première recherche d’un terrain d’entente sur la partition allemande, aura pour effet de lisser ces contradictions au sein du monde libre.

   Avec, en avril 1961, le retour de Spaak aux relations extérieures à la faveur d’un changement de coalition (les socialistes remplaçant les libéraux comme partenaires des sociaux-chrétiens), l’orientation favorable à la détente, loin d’être remise en cause, s’appuie désormais sur les liens particuliers noués avec le bloc de l’Est par celui qui est considéré comme un des « pères de l’Europe » . Outre ses « contacts discrets » avec l’ambassadeur soviétique à Paris Sergueï Vinogradov, l’historiographie [2] a mis en évidence le rôle d’un proche de longue date du ministre, Maurice Lambilliotte. Plusieurs fois chargé de missions officieuses auprès des représentants de pays communistes – RDA incluse –, celui-ci est par ailleurs vice-président… des Amitiés belgo-soviétiques. Il est certainement très content de son « patron » quand celui-ci, franchissant ce qui était considéré jusqu’alors comme une ligne rouge, se déclare prêt à négocier un nouveau statut pour Berlin. Un statut, selon une note très confidentielle du 3 juillet 1961, de « ville libre » , indépendante de la RFA mais garantie par l’Otan. Ni les aspects sécuritaires, ni le risque de voir Bonn s’éloigner de l’Europe ne semblent ici pris en compte. La DGP, en outre, ne manque pas d’objecter que la « ville libre » ne le serait pas du tout en fait: « La neutralité lui serait imposée de telle façon que toute opinion non communiste en serait bannie » .

Paul-Henri Spaak: le « Nous avons peur! » désormais à l’imparfait ? (Source: photo Parlement européen, Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe, Université du Luxembourg)

   Comment expliquer l’attitude à ce point accommodante de celui qui, en 1948, avait lancé depuis la tribune de l’Onu son célébrissime « Nous avons peur! » à l’adresse des dirigeants de l’URSS ? Selon Thomas Briamont, il se serait agi de restaurer le crédit de la diplomatie belge « après avoir été mise en difficulté dans le dossier congolais » , ainsi que de « constituer une alternative à la politique de réarmement entamée par l’administration Kennedy » . Politique qui impliquait, de la part des membres européens de l’Alliance atlantique, un effort militaire accru, option redoutée par le gouvernement belge comme trop impopulaire et trop lourde à porter pour le budget. Nil novi

   Echouant à rallier les responsables occidentaux à son Ostpolitik, alors que la construction du mur a commencé le 13 août 1961, Spaak trouve néanmoins une sorte de consécration dans l’invitation officielle qui lui est adressée à se rendre en visite à Moscou (12 septembre). Même si, par la voix du représentant belge au conseil de l’Otan André de Staercke, il a assuré que sa démarche vise à « trouver un moyen de négocier avec les Russes sans décevoir les Allemands » , les réactions à son voyage sont largement négatives chez nos partenaires. Adenauer lui a, pour sa part, adressé un aide-mémoire dans l’espoir de baliser quelque peu les propos qu’il tiendra à ses interlocuteurs.

   La rencontre avec Khrouchtchev ne sera, du reste, nullement fructueuse. Elle sera suivie d’une autre, en juillet 1963, à l’occasion de laquelle le ministre allemand des Affaires étrangères Gerhard Schröder déclarera à des parlementaires que son collègue belge est trop optimiste dans son évaluation de la politique soviétique… Peut-être les années suivantes seront-elles porteuses de consolation pour le médiateur dépité, notamment quand son successeur Pierre Harmel fera adopter par l’Otan sa « doctrine » de détente et d’ouverture à l’Est, qui sera aussi celle du chancelier ouest-allemand Willy Brandt.

   Au moins les efforts belges ici relatés et d’autres encore, au cours de la seconde crise berlinoise et ultérieurement, ont-ils fait progresser le principe de la consultation entre alliés et démontré la possibilité, pour les petites et moyennes puissances, de ne pas seulement s’aligner, de jouer un rôle effectif, dans le cas présent de go-between entre les acteurs. La portée de cette leçon de volontarisme, de souveraineté en somme, nous paraît aujourd’hui dépasser largement celle des amorces du dégel Est-Ouest en dents de scie qui, jusqu’à l’avènement de Gorbatchev en 1985, n’a guère contribué à éloigner la perspective d’un conflit mondial – conjuré surtout par la dissuasion nucléaire – et pas davantage à améliorer le sort des populations de l’empire marxiste-léniniste et de ses satellites.

P.V.


[1] Thomas BRIAMONT, « La Belgique face à la question allemande pendant la seconde crise de Berlin (1958-1961) » , dans Revue belge d’histoire contemporaine, L, 2, 2020, pp. 8-33. https://www.journalbelgianhistory.be/fr, Cegesoma, square de l’Aviation 29, 1070 Bruxelles.

[2] Rappelons la biographie très exhaustive de Michel DUMOULIN, Spaak, Bruxelles, Racine, 1999, pp. 630-631.

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