Mai 68, la révolution académique

Outre ses effets parfois contradictoires sur les plans politique et sociétal, la vague contestataire a transformé l’institution universitaire et le contenu des enseignements, en particulier dans le domaine des sciences humaines. Entre savoirs et engagements, liberté et militantisme, la frontière est devenue perméable et les tensions palpables (1968-2018)

   Par-delà les barricades et les grèves qui firent, un temps, vaciller le pouvoir gaullien en France, Mai 68 s’inscrit dans une « crise de civilisation » – selon André Malraux – ou dans une « révolution culturelle » – selon le politologue américain Ronald Inglehart –, affectant un bon nombre de pays du monde industriellement développé. Pour la Belgique, ces dimensions importent bien davantage que l’agitation de rue et les occupations de locaux qui relevèrent, surtout dans l’année suivante, du mimétisme laborieux des événements parisiens.

   Quête de sens face au vide du « métro-boulot-dodo » , critique de la croissance pour la croissance, remise en cause du rapport aux autorités (institutions, entreprise, école, famille, armée…), revendication du droit de « jouir sans entraves » , ambition de « changer la vie » , tiers-mondisme, autogestion, démocratie directe, volonté chez certains d’emboîter le pas aux communismes chinois ou cubain idéalisés…: ces positionnements bien connus, qu’on a parfois appelés « postmatérialistes » , nés au sein de la génération qui avait bénéficié de l’économie florissante des Trente Glorieuses, ont largement et durablement déteint sur l’épicentre de l’agitation que fut le milieu universitaire.

L’occupation par les étudiants de la salle académique de l’Université de Liège en février 1969. (Source: collection Bernard Rentier, dans Philippe Raxhon en coll. avec Veronica Granata, « Université de Liège (1817-2017). Mémoire et prospective » , Liège, Presses universitaires de Liège, 2017, p. 149)

   Celui-ci, bien sûr, n’a jamais été homogène et certains secteurs, en son sein, se sont avérés davantage poreux au discours contestataire. C’est tout particulièrement le cas pour les sciences sociales, comme en témoignent les actes d’un colloque organisé à Liège en 2018, l’année du cinquantenaire, en l’honneur du professeur honoraire Marc Jacquemain [1]. Le titre de l’ouvrage ne laisse aucun doute: on aura ici affaire à des réflexions qui vont et viennent entre engagements militants et académiques, tout en protestant de l’autonomie des deux registres.

   De quoi confirmer le diagnostic du président Georges Pompidou quand, dans son livre Le nœud gordien (1974), il écrivit que « la sociologie, discipline immature et sans débouché, a lancé le mouvement de Mai 68 » (cité p. 61) ? Sans doute faut-il parler davantage d’interactions. Si les contributions d’historiens, de philosophes, de sociologues ou de politologues réunis dans le présent livre les éclairent, c’est surtout dans le cadre français. Fort heureusement, nous disposons d’un autre collectif, plus ancien, pour prendre la mesure des influences soixante-huitardes à moyen terme sous une partie de nos cieux universitaires, liégeois en l’occurrence [2].

   Alors que la crise bouchait l’horizon économique se mit en place, en Cité ardente comme ailleurs, « un principe d’espérance folle redevable de la pensée ’68 » , qui allait disparaître dès la décennie ’80, ainsi que le rappelle le professeur Jean-Pierre Bertrand (p. 8). Un constat à compléter par celui de son collègue émérite Jean-Marie Klinkenberg, selon lequel cette période est aussi celle où « la bourgeoisie s’investit désormais dans la modernité culturelle » (p. 39). A l’Université, relève ce dernier, furent ouvertes dès les années ’60 « des brèches dans lesquelles les pensers nouveaux surent se faufiler, malgré les résistances et les obstructions, mais parfois avec la complicité plus ou moins agissante du pouvoir » (p. 25). Tout un bouillonnement, où les écoles d’art (Conservatoire, Académie, Institut Saint-Luc) et le monde socioculturel en général jouèrent aussi leur rôle, eut « pour effet de fixer la modernité à Liège, et spécialement dans les facultés de sciences humaines de son Université » (p. 39).

   Dans ce contexte ont été mis à l’honneur « des savoirs qui sapent les fondements de la philologie: la rhétorique, la sémiologie, la sociologie, le structuralisme » (Bertrand, p. 9). Tout n’était certes pas du même acabit. Pour avoir été étudiant à cette époque, je peux témoigner de l’imperméabilité de la section d’histoire à cette ébullition, alors que la section vouée à la communication, créée en 1972, en était le fruit direct: à quelques exceptions magistrales près, le pluralisme s’y limitait aux différentes chapelles se réclamant qui de Bourdieu, qui d’Althusser, qui de Foucauld, qui de Lacan, parmi d’autres. Les mandarins avaient changé de camp et, du coup, leurs enseignements n’étaient plus sujets à caution. Un des cours du professeur Klinkenberg que j’eus à suivre et étudier n’était qu’une charge contre les Chambres syndicales des médecins sous la forme d’une analyse discursive de leur bulletin…

   Rien d’étonnant, sous l’empire d’un tel « nouveau paradigme » , si la sociologie était censée répondre « à une attente forte tant chez des chercheurs dont ce n’est pas la stricte spécialité (diplômés de littérature, de philosophie, d’histoire) ou chez des étudiants férus de marxisme » . Dans le nouveau cours de sociologie de la littérature, très fréquenté, on débattait « des écrits d’Althusser, de Macherey, de Poulantzas » et on jetait les bases d’une école liégeoise « gagnée aux thèses de Pierre Bourdieu et qui se cristallise autour du concept d’institution littéraire » (p. 26). Les membres du Groupe µ, constitué dès 1967, entendaient aider à l’avènement d’une science sémiotique, mais avaient aussi « conscience de travailler contre un monde ancien » (p. 28).

Le Groupe µ vers 1970. De gauche à droite au premier rang: Philippe Minguet, Jacques Dubois, Francis Edeline; au second rang: Jean-Marie Klinkenberg, Francis Pire, Hadelin Trinon. (Source: photo Claudine Dombret, dans n. 2, p. 29)

   Globalement, Mai 68 et ses suites ont aussi été célébrés comme une vague qui s’était attaquée, souvent avec succès, aux forteresses de la pensée totalisante. Victoire contre Marx et Engels des Guy Debord, Ivan Illich, Raoul Vaneigem et consorts… ? Le politologue français Philippe Corcuff, dans sa préface à Mai 68 et les sciences sociales, fait état d’une certaine tonicité de l’étude scientifique des sociétés humaines et des faits sociaux, rencontrée à un moment où « nous avions besoin de réflexivité critique face aux limites propres de nos engagements post-68 » (p. 9). Des déceptions, il est vrai, ont aussi été actées, dues notamment « au poids de l’ultra-spécialisation des savoirs comme d’un scientisme étroit » (p. 11).

   Cependant, parmi les héritiers de la révolte des campus, bon nombre suivirent des itinéraires qui ne les éloignaient pas, bien au contraire, des prêts-à-porter idéologiques prétendument ringardisés. Tous ne furent pas, comme Corcuff, « échaudés par les comportements para-religieux dans les groupes militants » (p. 10). Plusieurs voies possibles s’offraient à ceux qui voulaient « continuer le combat » , des plus libertaires aux plus liberticides. Honoré à juste titre pour ses travaux lors du colloque de 2018, Marc Jacquemain, que j’ai connu dans les années ’70, était alors un militant d’extrême gauche, convaincu à défaut d’être convaincant. Virant sa cuti, il a rejoint plus tard le Parti socialiste, qu’il a quitté depuis. Surtout, il a publié en 2008 avec Jérôme Jamin L’histoire que nous faisons. Contre les théories de la manipulation, où les auteurs invitent à accepter « l’inéluctable fragilité » de l’action (cité p. 11).

   Tout autre mais non moins significatif est le cheminement du philosophe et économiste Philippe Van Parijs, professeur émérite de l’Université catholique de Louvain. Trop jeune pour défier les CRS, il fit quand même le voyage de Paris, ce qui s’y passait étant « plus excitant » que la scission de l’Alma mater louvaniste, sujet en ces mois-là de toutes les préoccupations chez nous (p. 161). Deux ans plus tard, devenu président des étudiants des  Facultés universitaires Saint-Louis (aujourd’hui Université Saint-Louis) à Bruxelles, il a connu le cachot – brièvement – après avoir organisé une marche de protestation contre l’augmentation des droits d’inscription des étudiants étrangers. Mais « le halo de 1968 » (p. 162) ne s’est pas arrêté là pour le futur théoricien de l’allocation universelle, également futur rédacteur des « principes fondamentaux » du parti Ecolo…

   Ainsi, pendant que l’utopie tombait dans les oubliettes de l’histoire, certains des thèmes qu’elle avait mis en avant devenaient des topoï du monde occidental contemporain. Si certains apparaissent de nos jours disséminés dans les revendications et les pratiques des Gilets jaunes ou du courant #MeToo, d’autres ont rapidement confondu leurs eaux avec celles de l’économie de marché la plus débridée. Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot et leurs émules belges n’ont certes pas fait consciemment le lit d’Uber! Mais pour les initiateurs des assises liégeoises, « il est sans doute indiscutable que « l’éthos » au sens large des postmatérialistes, centré sur l’autonomie, l’affirmation du désir, le rejet de l’autorité et une certaine disposition à la transgression a pu être partiellement incorporé au « nouvel esprit » du capitalisme » (p. 28). Le libéralisme moral ou culturel et la contestation sociale peuvent toujours figurer sur un programme commun. Ils peuvent tout autant se poser comme antinomiques, et courte est alors la distance qui sépare le libertaire du libertarien.

P.V.

[1] Mai 68 et les sciences sociales: la lutte continue. Hommages à Marc Jacquemain, dir. Bruno Frère, Sébastien Fontaine & Patrick Italiano, Liège, Presses universitaires de Liège (série « Sciences politiques et sociales » ), 2020, 171 pp.

[2] Le tournant des années 1970. Liège en effervescence, dir. Nancy Delhalle & Jacques Dubois, Bruxelles, Les Impressions nouvelles (coll. « Réflexions faites » ), 2010, 336 pp.


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