Une révolution sexuelle au XVè siècle ?

Les sources littéraires témoignent de mœurs débridées dans les villes du duché de Brabant et du comté de Flandre jusqu’au siècle suivant. Un courant où la contrainte et le viol faisaient partie intégrante de l’art d’aimer… Mais l’époque n’était pas plus monolithique dans la licence que les temps antérieurs ne l’avaient été dans la rigueur (XIVè-XVIè siècles)

   Bon nombre de nos ancêtres, vers la fin du XVè siècle, seraient devenus de chauds lapins! Telle est, en tout cas, la conclusion à laquelle est parvenu Herman Pleij, professeur émérite de l’Université d’Amsterdam, après immersion dans les sources littéraires du temps [1]. Les villes prospères du duché de Brabant et du comté de Flandre auraient été les lieux d’ « une véritable révolution sexuelle » (p. 403), qui se serait ensuite propagée dans l’ensemble des anciens Pays-Bas, toutes classes confondues.

   Légion, de fait, sont les textes de rhétoriqueurs d’alors exaltant les plaisirs des sens. Aujourd’hui encore, certains de leurs ouvrages ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Mais des indices du phénomène se rencontrent bien avant le cadre chronologique pointé par le chercheur, spécialiste des lettres médiévales. Le premier exemple qu’il nous livre porte le titre bien innocent de d’Meisken metten sconen vlechtken (La fille aux jolies petites tresses). Cette chanson anonyme consacrée à un amour perdu, déjà célèbre vers 1400 dans les cercles nobles de Bruxelles et environs (manuscrit Van Hulthem), ne tarde cependant pas à évoquer d’autres attraits de la personne aimée. Y apparaissent des expressions connues pour renvoyer à des réalités osées, comme la présence d’une fossette dans le menton, avant que les choses soient dites plus crûment. L’œuvre a été conçue pour être chantée en communauté, de sorte que « les chanteurs accompagnants devaient bien s’identifier avec les frustrations sexuelles du poète faisant office de chanteur principal » , selon notre auteur (p. 14).

   Egalement dans les hautes sphères et très précocement, les chroniques du mariage de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, avec Marguerite de Flandre en 1369 relatent en détail la manière dont tout, au cours de cette fête spectaculaire, est orienté vers son couronnement dans le lit conjugal (pp. 262-263). Et les mœurs de cour n’ont pas tardé à percoler dans le milieu des élites bourgeoises. Le diable se niche notamment dans une littérature d’antimodèles qui, sous couvert d’indignation morale, étale la sexualité sauvage de fermiers caricaturaux. Le manuscrit dit de Gruuthuse (vers 1400), recueil conçu pour une société de notables urbains, est typique à cet égard, avec un ample recours aux métaphores populaires. Même le travail des clercs ou des copistes est détourné au profit d’allusions graveleuses, suggérant par exemple que « chaque taille-plume se sent chez lui dans sa propre gaine » ( « elk pennenmes voelt zich thuis in zijn eigen foedraal » , cité p. 344).   

   Comme en tout temps, le sujet offre matière à d’innombrables plaisanteries. Ainsi pour la rengaine d’un phraseur de Tongres, Arnold Bierses, qui, témoin d’un fiasco amoureux, se fait un devoir de le raconter. L’œuvre a assez plu pour qu’un collègue zélandais, Job Gommersz, en fasse une variante en 1564 (pp. 270-271). D’autres rederijkers brodent sur le thème de la cause perdue, à savoir la supposée impossibilité de résister aux sollicitations de la nature. Ils n’ont rien inventé: cet argument apparaît déjà dans quelques vers du Roman de la rose, le best-seller du XIIIè siècle, rapidement traduit en moyen-néerlandais.

Rapidement diffusé dans les Pays-Bas, le « Roman de la rose » défend l’impossibilité de résister à la nature. (Source: manuscrit du milieu du XIVè siècle, originaire d’Artois ou de Picardie, British Library, Illuminated Manuscripts Royal 20 A XVII f. 171)

   Egalement caractéristique de ces écrits est le rôle assigné à la femme qui, dans le prolongement de l’amour courtois, n’est plus toujours l’élément passif du couple et peut même être à l’initiative de sa formation. Dans le très licencieux Antwerps Liedboek, imprimé en 1544, des chansonnettes mettent en scène des dames aussi avides que leur homme est faiblard, toujours en milieu rural ou fraîchement urbanisé. Un refrain du Brugeois Eduard de Dene témoigne aussi d’un monde où les filles d’Eve font la pluie et le beau temps (pp. 191-192).

   Mais tout n’est pas du même tonneau, tant s’en faut. D’autres sources font état, sans les condamner, des abus dont les femmes peuvent être victimes. La Clef d’Amors, ouvrage du XIIIè siècle qui a essaimé en Europe occidentale et réapparaît dans De sleutel der minne, maintes fois réimprimé au cours du XVIè siècle, enseigne au jouvenceau que quand sa désirée refuse apparemment l’acte de chair, il doit comprendre qu’ « elle veut juste être maîtrisée et conquise avec violence » ( « zij wil juist overmeesterd worden en met geweld veroverd » , cité p. 309). Son « non » est un « oui » : air connu… On trouvera bien d’autres illustrations de l’ambivalence des attitudes face à la contrainte. « La libération sexuelle, note le professeur Pleij, apprenait aussi à considérer que l’agression et le viol appartenaient au plus haut art d’aimer » (p. 1).   

Dans cette scène qui perpétue la tradition de l’amour courtois, la femme paraît à la manoeuvre. Mais au crépuscule du Moyen Age, elle peut aussi être contrainte, sans que la littérature du temps s’en offusque. (Source: enluminure du chansonnier Manesse, Zurich, XIVè siècle, Universitätsbibliothek Heidelberg, Cod. Pal. germ. 848, fol. 249v)

   Ceci posé, les mœurs débridées, si elles se répandent, ne font nullement l’unanimité. Elles avaient leurs zélateurs bien avant le XVè siècle. Elles ont toujours leurs opposants. C’est le cas au XVIè siècle de la poétesse Anna Bijns, adversaire de la décadence morale et de la Réforme, quand elle dénonce la mode des blouses transparentes répandue à Anvers parmi les femmes de mauvaise vie pour attirer le chaland (p. 79). Même le « moderne » Erasme, dans son Eloge de la folie, se moque via Stultitia, personnification de la déraison, des vieilles en chaleur qui s’enduisent de préparations cosmétiques et passent leur temps « à s’épiler les poils du pubis, à exposer leurs seins tombants et ridés » (cité p. 80). Alors que se développe une littérature d’inspiration néostoïcienne, prônant l’indifférence face aux tentations du monde (pp. 52-53), un Anthonis de Roovere, poète et prosateur au service des autorités de la Ville de Bruges, y va d’une ballade sur les joies de la conjugalité où il recommande la maîtrise des passions, celles-ci n’étant bonnes que pour « les rustres » (pp. 365, 394).

   Selon la thèse défendue dans le présent ouvrage, l’action des pouvoirs politiques et religieux contre les débordements aboutit à un reflux dans la seconde moitié du XVIè siècle. Le clergé insiste avec une force renouvelée sur la licéité du plaisir dans le cadre exclusif du mariage, avec la procréation en perspective. Les viols sont plus sérieusement poursuivis. Et comme il arrive souvent lors des retours de balancier, celui-ci déborde de son point de départ: notamment quand les artistes se voient interdire de représenter le sein dénudé de Marie allaitant Jésus.

   Mais s’est-on vraiment trouvé, pendant quelques décennies, en rupture fondamentale avec les siècles médiévaux antérieurs ? Question qui en appelle une autre: celle de savoir dans quelle mesure les libertés prises par des auteurs reflètent des réalités communes du moment. Selon Herman Pleij, on venait d’un temps où « pour le désir physique, il n’y avait plus de place sur terre depuis la chute d’Adam » (p. 29), le sexe étant vu comme l’arme du diable pour capturer les âmes. Mais l’édifice n’a jamais été monolithique. De même qu’un Etienne d’Orléans, futur évêque de Tournai et précepteur du fils du roi Philippe Auguste, pouvait s’opposer ouvertement aux croisades sans être inquiété, des espaces ont existé, bien avant le XIVè ou le XVè siècles, pour développer une pensée plus positive envers l’amour humain (il en est fait mention, p. 30, mais sans détailler). Quant à la ligne de conduite des hommes d’Eglise, elle a constamment impliqué qu’ils soient fermes (parfois trop) sur les principes et compréhensifs (parfois trop) face aux faiblesses humaines.

   Parmi les travaux d’historiens qui ont apporté de sérieux correctifs à la représentation d’un Moyen Age rigoriste, retenons seulement, à titre d’exemple, celui qu’Adeline Rucquoi, alors docteur d’Etat de l’Université de Paris IV-Sorbonne et directeur de recherche au CNRS, a consacré à l’Espagne [2]. Il en ressort que si les prédicateurs hispaniques au temps des cathédrales dénonçaient les dangers de la luxure, la législation la plus achevée du royaume de Castille et de León (les partidas), qui punissait le viol, l’adultère ou le stupre, ne réprimait nullement les relations entre personnes libres et consentantes. Le sexe légitime (conjugal) était encouragé comme partie intégrante de la création voulue par Dieu. Illégitime, il constituait tout au plus une peccadille. Dans son Livre des confessions, Martín Pérez imposait dix jours au pain et à l’eau à celui qui avait forniqué. Le concubinage était combattu par les moralistes mais non par les tribunaux. L’homosexualité et la prostitution étaient condamnées par la parole ou par la plume, mais tolérées de facto…

   Dans la péninsule comme ailleurs en Europe, c’est à partir du bas Moyen Age et aux temps modernes que se sont aggravées les poursuites et les peines, allant parfois jusqu’à la mort, pour rapports contre nature ou pour usage de godemichés, là même où la sanction était limitée auparavant à une amende ou à l’exil [3]. Mais les dispositions, bien sûr, ont pu varier grandement d’une région à l’autre.

   La répression et le puritanisme, comme nul ne l’ignore, ont été depuis largement battus en brèche. Peut-on établir un parallèle entre la culture libertaire, qui a étendu son emprise sur le monde occidental depuis les années ’60 du siècle dernier, et le vent libertin qui aurait soufflé sous nos cieux il y a un peu plus de 500 ans ? La comparaison rencontre vite ses limites. Le dévergondé d’antan savait qu’il était hors norme. Son successeur de nos jours dispose d’une norme sur mesure ou se charge lui-même de la définir… à moins qu’il ne s’en passe tout simplement. L’immoralité s’est effacée devant l’amoralité. C’est assez dire si la tâche serait ardue pour une éventuelle reconstruction morale, comparable à celle du XVIè siècle, avant de pouvoir siffler la fin de la récréation. Quelques signes, prodromes peut-être d’une contestation plus structurée, peuvent être observés çà et là. Ce contre-courant est désigné en néerlandais par le concept récent de verpreutsing (retour à la pudeur). Certains redoutent. D’autres espèrent.

P.V.

[1] Oefeningen in genot. Liefde en lust in de late Middeleeuwen, Amsterdam, Prometheus, 2020, 434 pp.

[2] Aimer dans l’Espagne médiévale. Plaisirs licites et illicites, Paris, Les Belles Lettres (coll. « Realia », 15), 2008.

[3] Sur le durcissement de la répression de l’homosexualité à l’aube des temps modernes, cfr mon article du 21/1/2018, L’étranger sodomite, mythe ou réalité ?



Une réflexion sur « Une révolution sexuelle au XVè siècle ? »

  1. Après avoir pris connaissance de cet article, le professeur Pleij m’a fait part de ses remarques, ce dont je le remercie. Avec son accord, je publie ci-dessous le commentaire qu’il m’a adressé, suivi d’une traduction (pour mes lecteurs français 😉).
    P.V.

    « waarde paul vaute – dank voor de toezending van de bespreking – ik kan niet genoeg benadrukken hoezeer het revolutionaire schuilt in de openbaarheid van de voordrachten en opvoeringen van talrijke obscene teksten en verbeeldingen, in een kort tijdbestek en in de volkstaal – alle grote auteurs en beeldende kunstenaars doen daaraan mee aan het einde van de 15de eeuw – zeker komen verhandelingen met rechtvaardigingen van erotische lustgevoelens en obsceniteiten al veel eerder voor, maar dan wel in de beslotenheid van theologenkringen, humanisten en de latinitas in het algemeen, en in de tamelijk besloten hofculturen (ik geef daar zelf menig voorbeeld van) – maar nu gaat in de brabantse en vlaamse steden alles de straat op, waar iedereen van hoog tot laag participeert, de geestelijkheid niet uitgesloten en vrouwen evenmin (anna bijns!) – daarop volgen scherpe repercussies – veel succes, veel groet: herman pleij »

    Trad.:
    « Je ne saurais trop souligner à quel point est révolutionnaire la lecture et la représentation au grand jour de nombreux textes et images obscènes, dans un laps de temps court et dans la langue vernaculaire – tous les grands auteurs et artistes plasticiens y prennent part à la fin du XVè siècle – certes, des traités contenant des justifications des passions érotiques et des obscénités se rencontrent beaucoup plus tôt, mais c’est alors dans le monde clos des cercles de théologiens, des humanistes et des latinistes en général, et dans les cultures de cour plutôt fermées (j’en donne moi-même plusieurs exemples) – mais à présent, dans les villes brabançonnes et flamandes, tout descend dans la rue, où tout le monde participe du haut au bas [de l’échelle sociale], le clergé n’étant pas exclu et les femmes pas davantage (Anna Bijns!) – de fortes répercussions s’ensuivent – bonne chance, meilleures salutations. Herman Pleij »

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