La main toujours plus haute des ducs de Bourgogne

L’emprise croissante du pouvoir princier se révèle à travers les négociations dynastiques et commerciales anglo-bourguignonnes dans le contexte de la transition entre Philippe le Bon et Charles le Téméraire. Le premier s’appuie sur une assise large de groupes intéressés. Le second ne se fie qu’à ses confidents (1465-1468)

   Entre l’unificateur des anciens Pays-Bas et l’autoproclamé grand-duc d’Occident, les dissemblances ont été actées de longue date dans l’historiographie. Elles s’étaient concrétisées jusque dans la manière d’organiser l’action diplomatique, ainsi qu’il ressort d’une communication faite au tout récent Congrès des cercles francophones d’histoire et d’archéologie, réuni à Tournai [1]. Docteur en histoire de l’Université libre de Bruxelles et lecturer (maître de conférences) à l’Université d’Oxford (Harris Manchester College), Michael Depreter a focalisé son inventaire des différences sur la période même où s’opéra la transition entre Philippe le Bon (1419-1467) et Charles le Hardi (ou le Téméraire, 1467-1477). Le moins qu’on puisse dire du changement intervenu alors est qu’il ne donna pas « du temps au temps » …

   Première scène en été 1465. Le duc de Bourgogne participe avec son fils à la Ligue du bien public, qui coalise les grands seigneurs contre l’accroissement des pouvoirs du roi de France Louis XI. Dans le cadre de cette alliance, jouer le Plantagenêt contre le Valois est tentant. Un traité d’amitié est conclu, en toute discrétion, entre le roi d’Angleterre Edouard IV et le prince héritier bourguignon. Parallèlement, en juin 1465, une délégation ducale se rend à Calais, alors sous contrôle anglais, pour des négociations tout aussi secrètes, sans doute commerciales à en juger par les fonctions des participants. Il y a matière: récurrent est le problème de la concurrence, jugée déloyale par les Flamands, des draps anglais vendus à moindres coûts. Mais les intérêts du comté de Hollande, où les marchands sont des plus favorables aux importations, se heurtent à ceux du comté de Flandre. Dans l’intervalle, une question dynastique a aussi émergé: celle du mariage du Téméraire avec Marguerite d’York, sœur d’Edouard IV, qui couronnera l’alliance anglo-bourguignonne. Le décor est planté.   

   Sous Philippe le Bon, le dossier commercial et le dossier dynastique sont nettement distincts. Pour traiter du premier, une ambassade est envoyée à Londres en décembre 1466, menée par trois hommes. Louis de Bruges, seigneur de Gruuthuse, est un conseiller de confiance, très introduit dans les milieux marchands brugeois, également lié, via sa belle-famille, aux intérêts de la pêche en Zélande, dont il est par ailleurs gouverneur ainsi que du comté de Hollande. André Colin, juriste, préside le Conseil de Flandre (haute instance judiciaire mais aussi politique) et représente les intérêts du comté, notamment quant au marché drapier. Louis du Chesne a le même profil que Colin, mais pour le Conseil de Hollande. Un équilibre « à la belge » avant la lettre!… La mission dynastique, quant à elle, est composée, au printemps 1467, de la fine fleur de la noblesse, sous la conduite d’Antoine de Bourgogne, demi-frère aîné (bâtard) de Charles le Hardi. Il gagne les bords de la Tamise officiellement pour jouter avec le frère de la Reine, mais c’est un écran de fumée.

Portrait de Louis de Gruuthuse attribué au Maître des Portraits Princiers. Panneau droit d’un diptyque peint entre 1472 et 1482. (Source: Dirk De Vos, « Musée Grœninge. Bruges » , Bruxelles, Crédit communal (coll. « Musea Nostra » , 1), 1987, p. 34)

   La mort du Conditor Belgii, le 15 juin 1467, change la donne. A ce moment seulement, son successeur se trouve pleinement à la manœuvre. « Cette étude montre que Philippe le Bon reste bien aux commandes jusqu’à sa mort » , souligne Michael Depreter, à l’encontre de l’idée répandue qui veut que Charles ait détenu la réalité du pouvoir à partir de 1465. En revanche, c’est dès son avènement qu’on voit poindre les spécificités qui marqueront son principat. Rappelant les deux délégations de son père, le nouveau duc les remplace par une seule, composée de deux mandataires seulement, appartenant au premier cercle de ses proches et en charge des volets tant économique que dynastique. Le principal interlocuteur des Anglais, dont il saura se faire apprécier, est Ferry de Clugny, docteur en droit, dignitaire ecclésiastique au service des ducs, futur évêque de Tournai et chancelier de l’ordre de la Toison d’or. Figure de proue du gouvernement autocratique du Téméraire, il n’échappera à la mort, à la révolte de 1477, qu’en raison de son état d’homme de Dieu. Mais s’il est ici une pièce maîtresse, les lettres de pouvoir sont confiées par Charles à sa mère Isabelle de Portugal, rappelée de sa retraite pour sa solide expérience diplomatique. D’autres conseillers sont présents mais à l’arrière-plan, sans pouvoir décisionnel.

Portrait d’Isabelle de Portugal vers 1450, atelier de Rogier Van der Weyden. (Source: J. Paul Getty Museum, Los Angeles, dans « Charles le Téméraire. Faste et déclin de la cour de Bourgogne » , n. 4, p. 27)

   C’est donc, et non sans surprise, en présence d’une dame âgée de 70 ans, « en vêtements de deuil et à l’air majestueux » [2], que se trouve la délégation anglaise qui vient à Bruxelles, d’octobre 1467 à avril 1468, pour y aboutir à la conclusion de trois accords: commercial, matrimonial et d’amitié (trêve de 30 ans). Le premier, daté du 24 novembre 1467, fixe notamment les conditions dans lesquelles les marchands et les pêcheurs de chacun des deux pays pourront exercer leur métier dans l’autre. Le deuxième, qui permettra les épousailles du Hardi avec Marguerite (16 février 1468), constitue, selon l’historien James Gairdner, rien moins que « a turning-point in the history of Europe » [3]. C’est aussi une victoire contre Louis XI, pris de vitesse dans sa tentative de conclure une alliance franco-anglaise contre les Etats bourguignons.

   Ainsi sont apparus rapidement des styles bien contrastés. Autant le père partageait le pouvoir avec les structures consultatives et les grands seigneurs, soit une assise assez large de groupes intéressés à sa construction « impériale » , autant le fils ne se fie qu’à ses confidents. Michael Depreter voit « l’emprise du pouvoir princier » également dans la comparaison du contenu des traités négociés par Isabelle et des traités antérieurs. Mais si « la conception plus autocratique de Charles le Hardi se reflète dans le chamboulement complet des négociations en cours et dans le renouvellement des représentations » , le contre-pied n’est pas total: « Charles et son père ne regardent pas dans la même direction, mais il ne faut pas nécessairement les opposer radicalement. Ils ne se tournent pas le dos, car ni l’un ni l’autre finalement ne semblent impliquer les institutions représentatives, les états provinciaux » .

   Ces observations corroborent celles du professeur Werner Paravicini, spécialiste du bas Moyen Age, ancien président de l’Institut historique allemand de Paris, pour qui le Téméraire ne pouvait tout simplement pas concevoir un pouvoir consensuel: « La « majesté » du prince ne souffrant aucune contestation de son pouvoir, toute contradiction ou résistance lui était odieuse et celui qui invoquait d’anciennes coutumes ou libertés se trouvait accusé du crime de lèse-majesté: héritée du droit romain, cette arme n’allait rien perdre de son tranchant au début de l’époque moderne » [4].

P.V.

[1] Michael DEPRETER, « Conseil noble ou monarchie absolue ? La diplomatie comme reflet des conceptions du pouvoir princier sous Philippe le Bon et Charles le Hardi » , communication au 11è Congrès de l’Association des cercles francophones d’histoire et d’archéologie de Belgique et 58è Congrès de la Fédération des cercles d’archéologie et d’histoire de Belgique, Tournai, 19-22 août 2021, actes à paraître ultérieurement. [retour]

[2] Luc HOMMEL, Marguerite d’York ou la Duchesse Junon (1446-1503) (1959), rééd., Bruxelles, Le Cri (coll. « Histoire » ), 2003, p. 48. [retour]

[3] Cité in ibid., p. 49. [retour]

[4] « Folie raisonnante » . Charles le Téméraire, duc de Bourgogne (1433-1477) » , dans Charles le Téméraire. Faste et déclin de la cour de Bourgogne, catalogue de l’exposition au Musée historique de Berne, 25 avril – 24 août 2008, et au Bruggemuseum & Groeningemuseum Bruges, 27 mars – 21 juillet 2009, Bruxelles, Fonds Mercator, 2008, pp. 38-49 (41). [retour]




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