La justice des évêques à l’heure de Trente

Rares sont les emprisonnements et les bannissements, la plupart des peines pour avoir fauté contre les lois de l’Eglise consistant en confessions publiques, pèlerinages, réparations, amendes… Les objectifs sont de faire revenir le condamné sur le droit chemin et de donner à tous un exemple édifiant. Focus sur le diocèse de Bois-le-Duc (1559-1631)

   C’est dimanche. Dans l’église paroissiale où la grand-messe est célébrée, un homme se tient à genoux au pied de l’autel. Revêtu d’une cape blanche par-dessus ses vêtements, il confesse ses méfaits devant la communauté. Presque tous les villageois sont présents. Auparavant, le condamné à l’humiliation a suivi dans l’église la procession, derrière le saint sacrement ou des reliques. Dans ses mains, il tient un cierge allumé d’une demi-livre, qu’il offrira à l’hostie consacrée à la fin de l’office. Telle est, avec des variantes et des compléments, la peine fréquemment imposée aux XVIè-XVIIè siècles par la justice ecclésiastique aux auteurs d’adultère ou d’inceste.

   A l’archevêché de Malines-Bruxelles est conservé un registre de 158 jugements prononcés dans le diocèse de ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc) de 1597 à 1615. Il constitue une des sources sur lesquelles l’archiviste et historien Jan Sanders a fondé son examen du pouvoir et de l’action judiciaires des prélats de l’époque [1]. Une époque marquée par le défi protestant et la mise en œuvre des décrets du concile du Trente: c’est à ces fins que Philippe II, roi d’Espagne et seigneur de nos anciens Pays-Bas, a obtenu en 1559 l’aval du Pape à une réforme des diocèses. La création de celui de ‘s-Hertogenbosch en est une conséquence. Il réunit des parties enlevées à ceux de Liège [2], de Cambrai et d’Utrecht.

Vue de Bois-le-Duc au XVIè siècle. (Source: Het Bossche Prentenmuseum, dans « Histoire du Brabant du duché à nos jours » , Zwolle, Waanders, 2004, p. 326)

   Parmi ses premiers évêques, Gijsbertus Masius (1593-1614) met en œuvre la Réforme catholique en plaçant très haut la barre de la moralité. Les manquements du clergé en la matière constituent, en effet, un thème de propagande privilégié des réformés (et plus accessible au commun des mortels que les controverses sur la transsubstantiation!). Les calvinistes sont alors aux frontières et finiront d’ailleurs par les franchir: en 1629, l’actuel chef-lieu du Brabant-Septentrional tombera aux mains de l’armée des Provinces-Unies. Le développement diocésain sera étouffé dans l’œuf.

   Même avant cette issue, les troubles ne manquent pas pour compliquer l’organisation du nouvel évêché. Son deuxième ordinaire Laurentius Metsius (1570-1580) est même contraint de s’enfuir de la ville en 1577. Un premier official (juge ecclésiastique), Johannes Tipoets, de Diest, a cependant été désigné dès 1563 et les structures se mettent en place bon an mal an. Encore faut-il compter avec des résistances au changement. La cour du Roi doit ordonner à l’official du diocèse de Liège dans le Brabant, Jacobus van Ravenstein, résidant à Louvain, de ne plus s’occuper des affaires de Bois-le-Duc. A Megen (Brabant-Septentrional), en 1616 encore, c’est le duc de Brabant qui doit intervenir contre la velléité du curé, soutenu par les autorités politiques locales, de toujours relever de la mitre liégeoise.

   S’il s’inspire au début de ses prédécesseurs, le premier pontife boisien Franciscus Sonnius (1561-1570) élabore progressivement son propre modèle. Dans l’esprit, sans doute, de la reprise en main tridentine, il garde le plein contrôle sur sa justice. Cette ligne sera maintenue après lui. Les affaires de routine peuvent être traitées par les doyens, mais si c’est « du lourd » , il faut monter à l’étage supérieur. Il arrive aussi fréquemment que les pécheurs eux-mêmes, en quête de pardon, se présentent à la curia episcopalis. C’est le cas dans un peu plus de 40 % des 158 dossiers du registre de Malines, alors qu’un peu plus de 20 % résultent d’une mise en accusation, l’élément déclencheur n’étant pas connu pour le tiers restant. Dans presque toutes ces affaires, la sentence est rendue par Masius ou par son vicarius in spiritualibus (les sources font défaut pour ce qui concerne l’activité de l’official).

Portrait de l’évêque Gijsbertus Masius avec ses armes. (Source: Brabants Historisch Informatie Centrum, nr 1219-024209)

   Sur cet ensemble de charges portées devant l’évêque, trois seulement sont liées à des situations de concubinage. Elles apparaissent ici probablement en raison d’une persistance malgré avertissements. Les cas de relations sexuelles extraconjugales sont au nombre de cinquante-trois. Il s’agit toujours, à deux exceptions près, d’hommes mariés. La plupart de ces adultères ont conduit à une naissance. L’inceste, mentionné huit fois, est défini de manière plus extensive qu’aujourd’hui, incluant – quatre fois ici – les rapports entre parents spirituels (parrains, marraines, confesseurs…) Les inobservances du vœu de célibat religieux constituent une catégorie bien fournie: dix-sept, dont treize enfants sont nés et parmi eux, huit d’une gouvernante (qui n’avait sans doute pas l’âge canonique…). Le successeur des apôtres en terres nord-brabançonnes a eu à connaître vingt-et-une autres instructions pour manquements sacerdotaux: par exemple, avoir desservi une église sans autorisation épiscopale, avoir posé des gestes liturgiques inappropriés, avoir contrevenu à l’obligation faite alors aux futurs époux de se marier devant le curé de leur paroisse… Parmi les faits « divers » , une bagarre, des vols ou des déprédations dans une église ou un cimetière, même commis par des laïcs, relèvent de par leur caractère profanateur du tribunal ecclésiastique et non civil (quatre occurrences). Plus exceptionnelle enfin est l’imputation faite à Petrus Ghisberti, maître d’école à Zoerle (Westerlo), d’avoir eu recours à des pratiques superstitieuses pour soigner du bétail ou des hommes. Après une première interdiction sans effet, l’évêque lui ordonne de remettre tous ses livres de magie au curé pour qu’ils soient brûlés.

   Il va sans dire qu’une même personne peut avoir cumulé plusieurs des fautes énumérées ci-dessus. Quant aux peines, disons-le d’emblée: rien qui puisse régaler les amateurs d’histoires gore! A ce niveau, la procédure judiciaire s’apparente à la démarche pénitentielle, le pardon dépendant du renoncement aux actes répréhensibles, de leur réparation et de l’accomplissement d’actes expiatoires, éventuellement preuves à l’appui. Les bannissements sont rares (sept). Les arrestations (onze) sont prononcées, à une seule exception près, dans l’attente du jugement et non comme punition. Aucune excommunication n’est à signaler, mais bien des déplacements ou des suspensions temporaires de membres du clergé. Les demandes publiques de pardon (trois) constituent sans doute la catégorie la plus mortifiante. Elles rejoignent d’autres sanctions voulues pour édifier. Ainsi quand, pour avoir mangé de la viande ou d’autres aliments proscrits un jour de jeûne, le pécheur est condamné à offrir du pain à treize « pauvres du Christ » (en référence à la Cène, quatre cas). Ainsi également quand est imposé au coupable, en vêtements trahissant son dévoiement, un pèlerinage, presque toujours au Saint-Sang de Boxtel (Brabant-Septentrional) où est entretenue la mémoire d’un miracle eucharistique fortement valorisé dans le cadre du combat antiprotestant. Le jeûne, bien sûr, a aussi sa place dans la panoplie. Tel prêtre qui a cédé à deux reprises à son penchant pour la chair devra le combattre en s’abstenant de manger les mercredis et vendredis ainsi qu’en portant, ces jours-là, un habit de poils (à l’image de saint Jean-Baptiste ?). Les amendes en argent ou en nature, enfin, ont la cote. On en dénombre quatorze pour les dix-sept entorses à la chasteté. L’ampleur de la « facture » est très variable, l’inceste étant puni plus lourdement que l’adultère. Ces différentes consignes, à l’instar des infractions elles-mêmes, peuvent être isolées ou s’additionner. Il faut souvent y ajouter les frais de procédure.

   Manifeste, en tout cas, est la volonté, du côté de la hiérarchie, de rompre avec la mansuétude médiévale en matière de mœurs. En va-t-il de même parmi les fidèles ? Pas nécessairement. Si les révisions de condamnations sont sporadiques, note Jan Sanders, « elles ont eu lieu sous la pression de paroissiens qui demandaient une réduction de peine pour leur curé. Ils préféraient manifestement un curé qui n’avait pas respecté les règles que pas de curé du tout. C’est dans la continuité des conceptions des paroissiens avant Trente » . Seul emprisonné par punition dans la série ici étudiée, Anthonius Ercken, curé de Heeze (Brabant-Septentrional), qui a fait un enfant à une paroissienne et également copulé avec la sœur de celle-ci, bénéficie d’une clémence épiscopale à la demande des habitants du village. Il devra faire forger à ses frais une chaîne de fer en remplacement de celle dont il est libéré. Pendant tout le carême, il devra se mettre au pain et à l’eau les mercredis, samedis et dimanches, tout en demandant pardon à Dieu pour sa conduite. Il devra en outre payer une amende de 75 florins [3] et demander pardon publiquement au cours de son prochain sermon du dimanche.

   Plus de rigueur, ont demandé les pères conciliaires réunis sur les bords de l’Adige ? Oui, ma non troppo

P.V.

[1] « De strafrechtspraak door officiaal en bisschop van ‘s-Hertogenbosch, 1559-1631 » , dans Noordbrabants Historisch Jaarboek, deel 37, 2020, pp. 89-131. https://uitgeverij-zhc.nl/, Stichting Zuidelijk Historisch Contact, Zeisstraat 8, 4818 EG Breda (Nederland). [retour]

[2] Même si le prince est aussi évêque, la principauté et le diocèse de Liège sont des entités territorialement différentes. [retour]

[3] Il y a de la marge: les montants mentionnés dans le registre pour les cas d’infraction à la norme du célibat se situent sur une échelle qui va de 6 à 200 florins, la moyenne s’établissant à 38,6. [retour]



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