Une Bourgogne bougrement belge

Philippe le Bon et son chancelier Nicolas Rolin ont conjugué puissance politique et rayonnement culturel, avec l’ample contribution des artistes de nos anciens Pays-Bas. Les fastes de cour allaient de pair avec les rêves de croisade et l’attention aux souffrances humaines (1376-1462)

   Jan Van Eyck et Rogier Van der Weyden, bien sûr. Mais aussi les frères Limbourg et leur oncle Jean Malouel, Claus Sluter et Melchior Broederlam, les tapisseries tournaisiennes et le retable bruxellois d’Ambierle, des Christ souffrant et des Vierges de piété à satiété…: le visiteur belge ne se sent guère dépaysé au contact des joyaux de la Bourgogne, qu’il arpente le musée des Beaux-Arts de Dijon, la chartreuse de Champmol ou l’hôtel-Dieu de Beaune, entre autres. Ce dernier haut lieu, avec l’hôtel des Ducs et surtout la porte Marie de Bourgogne de la ville vincole, accueillent actuellement et jusqu’au 31 mars une exposition articulée autour des figures du Conditor Belgii, de son (trop) hardi successeur et de son puissant bras droit [1].

   Sans surprise, les œuvres en provenance de nos régions sont nombreuses à séjourner à cette occasion dans le chef-lieu costalorien. On a pu dire que la culture bourguignonne fut en quelque sorte absorbée par celle des anciens Pays-Bas, qui englobaient une grande partie de l’espace belge actuel, de même que Bruxelles éclipsa progressivement Dijon comme résidence ducale. La principauté de Liège, certes, eut maille à partir avec cet ensemble et sa capitale fut anéantie par le Téméraire en 1468, de même que Dinant en 1466. C’est néanmoins à un valeureux Liégeois, Philippe George, conservateur honoraire du Trésor de la Cité ardente (cathédrale), qu’ont été confiés le commissariat général, la coordination scientifique et la scénographie de l’exposition.

   Elans religieux, initiatives caritatives et richesses artistiques engendrées par le goût du beau et/ou de l’apparat se mêlent ici étroitement, tant dans le chef du prince que dans celui de son chancelier. Leurs champs d’activités métapolitiques s’élargissent à mesure qu’ils montent en puissance politiquement et territorialement, dans un remarquable parallélisme quoique sur des plans différents.

   Philippe le Bon, unificateur après avoir hérité notamment du comté de Flandre, est devenu chemin faisant duc de Brabant-Limbourg et de Luxermbourg, seigneur de Malines, comte de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur… Nos Archives de l’Etat ont prêté à Beaune la charte de donation de Namur au Bourguignon, datée du 23 avril 1421. Il s’agit en fait d’une vente en viager par le comte Jean III dépourvu d’héritier (p. 35). La minute de l’acte relatif à la promesse de donation du Luxembourg, non tenue dans un premier temps, est conservée aux Archives générales du Royaume. Elle a été dressée en flamand, sans doute par des conseillers ducaux, en juillet 1435. C’est ici l’endettement qui a poussé la duchesse Elisabeth de Görlitz à céder ses droits (p. 36).

La charte de donation du comté de Namur avec le sceau de Philippe le Bon. (Source: Archives de l’Etat à Namur, Chartrier des comtes, charte n° 1358, dans n. 1, p. 35)

   Pour couronner l’expansion remarquable du grand-duc d’Occident, une cour brillante en faste et en fêtes s’impose. Le mécénat de Philippe le Bon l’associe à quelques-uns des plus grands chefs-d’œuvre de son temps. Mais les nourritures terrestres, même s’il ne s’en prive pas, ne l’ont pas détourné des services dus au Tout-Puissant. Il ne cesse de nourrir le projet d’aller délivrer Constantinople tombée aux mains des Ottomans en 1453. Quand, dix ans plus tard et après bien des aléas, l’occasion se présente de rejoindre l’expédition mise sur pied par Pie II, le « Saint Voyage » tourne court en raison du décès du Pape. Faute de croisade, Philippe laissera derrière lui l’héritage durable de l’ordre chevaleresque et nobiliaire de la Toison d’or, créé à Bruges en vue de propager la foi catholique tout en contribuant au rayonnement de son fondateur.

Philippe le Bon portant le collier de l’ordre de la Toison d’or, portraituré par Rogier Van der Weyden. (Source: musée des Beaux-Arts, Dijon, dans n. 1, p. 30)

   La fortune de l’Autunois Nicolas Rolin suit, à son échelle, une évolution identique à celle du maître. Tout en conseillant celui-ci pendant 40 ans (1422-1462), le chancelier devient immensément riche et accumule les possessions. Il a, selon les termes du professeur émérite Jean-Marie Cauchies (Université Saint-Louis de Bruxelles, Université catholique de Louvain), « la réputation d’un homme avide de posséder, d’additionner biens et faveurs » (p. 29). Ainsi acquiert-il les seigneuries d’Authumes, de Chasseu et de Monetoy Epinac en Saône-et-Loire, d’Aymeries, de Raismes et de Pont-sur-Sambre dans le Hainaut, la terre de Savoisy en Côte-d’Or, celle de Rugny en Yonne… Il sera en outre vidame de Châlons (Marne), menant l’armée et percevant les redevances de la seigneurie, et grand veneur héréditaire du Hainaut, chargé de l’administration de la chasse princière. L’ensemble constitué par les seigneuries hennuyères (ou hainuyères) est un don du « patron » qui les a saisies à l’occasion d’un conflit avec René, duc de Bar, beau-frère du roi de France Charles VII. Un acte de 1444 du bailli de Hainaut, notifiant la donation faite par Rolin à son fils Antoine en avance d’héritage, mentionne tout ce que le père détient alors dans le comté « de son droit et héritage » , à savoir « quatre fiefs » : outre celui qui est centré sur Aymeries et Raismes, les autres comprennent comme domaines majeurs Houdeng-Aimeries (section de La Louvière aujourd’hui), Tongre-Saint-Martin (Chièvres) et Ecuélin (France, Nord) (pp. 32-33).

   Plus que comblé de biens, Nicolas s’avère soucieux de son image et surtout de ne pas jouer le rôle de l’opulent égoïste face à Lazare dans la parabole évangélique (Luc 16:19-31). Influencé aussi, sans doute, par sa dernière et pieuse épouse Guigone de Salins, il fait bâtir l’hôtel-Dieu de Beaune, un hôpital pour déshérités qui s’apparente à tous égards à un véritable palais. Pour l’édification des malades, il commande à Van der Weyden (né de Le Pasture, à Tournai) le grand Polyptyque du Jugement dernier. Les tapisseries de haute-lisse destinées à la « grant chambre des povres » et à la chapelle, témoignent aussi de la volonté d’offrir le meilleur à ceux qui n’ont rien ou si peu. La charte de fondation, qui a été conservée (p. 76), précise que l’hospice devra être bien meublé et équipé, avec pour personnel des « femmes dévotes et de bonne conduite » (pp. 198-199).

Nicolas Rolin et Guigone de Salins, représentés dans deux panneaux du « Polyptyque du Jugement dernier » , réalisé par Rogier Van der Weyden pour l’hôtel-Dieu de Beaune. (Source: Hospices civils de Beaune, dans n. 1, p. 141)

   Par leur renommée internationale, les artistes mis à contribution amplifient le prestige des pays bourguignons. Van der Weyden fournit des retables à Cologne et au Piémont (pp. 141-142). Des décors pour autels bruxellois sont exportés un peu partout, notamment dans la péninsule ibérique, dès le début du XVè siècle (p. 156). Le chef reliquaire de saint Jean-Baptiste conservant sa mâchoire (Georges de Bruges ou Jean de Malines ?) a fait l’objet d’une donation à la cathédrale d’Aoste, le 30 avril 1421 (pp. 228-230). Par l’association de velours italiens et de broderies nordiques, les chasubles présentées à Beaune témoignent des liens établis du nord au sud (p. 134). Rançon du succès ? L’abondance de la production sculpturale, répondant à celle de la demande, entraîne dans les grands centres, Anvers et Malines en particulier, une organisation du travail aboutissant à des produits de série très répétitifs. En résultent, selon feu Robert Didier (Institut royal du patrimoine artistique), « une déperdition qualitative et une dissolution de la création » (p. 157).

   Sur le plan thématique, l’époque paraît marquée par une prédilection accrue pour la représentation des souffrances, du Christ notamment. Les œuvres de l’hôtel-Dieu, tel le « Christ de pitié » brabançon en chêne polychromé (seconde moitié du XVè siècle), couronné d’épines et attendant sa crucifixion (pp. 170-172), reflètent cette tendance également véhiculée par les écrits des mystiques, les mystères joués sur le parvis des églises et les processions de pénitents. Dans le domaine du troisième art, Valentine Hendriks (Université libre de Bruxelles) et Sacha Zdanov (Fondation Périer-D’Ieteren) relèvent qu’ « alors que Van Eyck peint des œuvres où les personnages sont figés dans une immobilité liturgique, Van der Weyden traduit, pour la première fois, la douleur et la tristesse dans l’expressivité des visages et la gestuelle des figures » (p. 142). Comme s’il avait fallu rappeler, dans ce monde brillant et prospère, tenté par la désinvolture, que nul ne peut sauter à pieds joints au-dessus du tragique de l’histoire…

P.V.

[1] « Quand flamboyait la Toison d’or. Le Bon, le Téméraire et le chancelier Rolin (1376-1462) » , renseignements et réservations sur https://www.beaune.fr/exposition/. Un catalogue de 252 pages prolonge l’exposition. L’histoire et la culture des états bourguignons y font l’objet de contributions dues à une quarantaine de chercheurs français, belges et internationaux (dont votre serviteur). – Conditor Belgii (« fondateur des Pays-Bas » ) est le surnom que l’humaniste brabançon Juste Lipse donna à Philippe le Bon. [retour]


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