En Afrique, quatre cents ans avant Stanley

Commerçant tournaisien, Eustache de la Fosse a laissé le témoignage original, réaliste et pourtant méconnu d’un voyageur de nos régions sur l’espace afro-atlantique, alors dominé par les Portugais. Nullement tourmenté par l’esclavage, il décrit les autochtones de Sierra Leone dans des termes qui évoquent le mythe du « bon sauvage » (1479-1480)

   Conservé par un bourgeois de Valenciennes, Louis de la Fontaine, qui l’avait probablement retranscrit de sa main, le Voyage à la côte occidentale d’Afrique, en Portugal et en Espagne d’Eustache de la Fosse mérite à bien des titres de retenir l’attention. Rédigé au début du XVIè siècle, ce texte constitue une des plus anciennes descriptions en langue française du monde subsaharien dans son versant occidental. L’auteur, originaire de Tournai, était probablement issu d’une famille de commerçants et jouissait d’une certaine notoriété dans son milieu. Nissaf Sghaïer, diplômée notamment en histoire médiévale à l’Université libre de Bruxelles, a proposé de ce manuscrit, actuellement en possession de la bibliothèque de la cité de Watteau, une lecture qui en souligne la richesse et l’originalité [1].

   Le récit, certes, est relativement bref et de composition tardive – quelque 40 ans après le retour –, ce qui accroît les risques d’oublis ou d’erreurs. C’est la rareté d’un regard sur l’altérité africaine à cette époque qui lui confère tout son prix. Il a fait l’objet d’une édition scientifique en 1992 [2].

   Entrepris pour affaires, à cheval sur les années 1479-1480, le voyage d’Eustache de la Fosse débute à l’avant-port de l’Ecluse à Bruges. Débarquant en Espagne à Laredo, port de Cantabrie, notre personnage traverse la péninsule jusqu’à Gibraltar où il embarque à bord d’un bâtiment espagnol, direction plein sud. Safi (Maroc), les îles Canaries et du Cap-Vert, le Sénégal, la Sierra Leone jalonnent le périple avant la descente vers la côte de Guinée (anciennement Côte-de-l’Or, actuel Ghana). Mais l’aventure tourne mal. Capturé avec ses compagnons par des navigateurs portugais, dont le pays s’est octroyé le monopole du commerce dans cette zone, le Tournaisien est emmené au royaume lusitanien où il est condamné à mort. Il parvient cependant à s’échapper et revient à Bruges, non sans bien des aléas et en accomplissant en Espagne les pèlerinages de Notre-Dame de Guadalupe et de Saint-Jacques-de-Compostelle.

L’Afrique dans la carte du monde dressée vers 1500 par le géographe et navigateur espagnol Juan de la Costa, qui participa aux premiers voyages de Christophe Colomb. (Source: Bibliothèque nationale de France, Paris, dans Gérard Chaliand & Jean-Pierre Rageau, « Atlas de la découverte du monde » , (Paris), Fayard, 1984, p. 156)

   Instructif sur les hauts risques des expéditions lointaines, le témoignage s’avère toutefois beaucoup moins « sensationnaliste » qu’on ne l’est généralement, en ce temps, s’agissant de régions inconnues. L’historienne y décèle un prosaïsme délibéré: « Le commerçant tournaisien a probablement rédigé ses notes de voyage pour rendre compte de ses activités professionnelles davantage que pour s’attirer les faveurs d’un public friand de merveilleux » . Quelques rares disgressions sacrifient quand même au topos du genre: ainsi quand de la Fosse évoque des magiciennes qui l’ont enchanté (au sens magique du terme) ou quand il s’étend sur les « isles enchantées » (Açores ?) qui, après avoir hébergé un évêque portugais suite à la conquête musulmane, devaient rester invisibles aux navigateurs tant que la Reconquista chrétienne ne serait pas achevée. Quant aux dangers, il est remarquable que les Portugais, dans le contexte de leur rivalité avec l’Espagne, sont ici considérés comme des ennemis plus dangereux que les Maures, ce dernier terme désignant, beaucoup plus largement qu’aujourd’hui, l’ensemble des populations de confession musulmane.

   Les descriptions portant sur les activités commerciales sont précises et circonstanciées, comme il convient de la part d’un auteur dont elles constituent le principal mobile. Le poivre, les métaux précieux et les esclaves sont au centre des échanges les plus estimés. Naturellement, le lecteur du XXIè siècle ne peut qu’être heurté par le sort des esclaves, ici essentiellement domestiques (des femmes et des enfants, mais pas d’hommes). Ils sont acheminés soit un peu plus loin le long du golfe guinéen, soit vers la métropole. « Ces pratiques ne semblent en rien déranger le commerçant tournaisien, qui les décrit au même titre que les échanges matériels, note Nissaf Sghaïer. Aucune altérité humaine n’est reconnue aux esclaves. En outre, contrairement à ce qu’on observera plusieurs décennies plus tard, la justification du statut d’esclave ne s’exprime pas encore au travers de considérations physiques ou raciales » . Il s’agit d’êtres à vendre, achetés au même titre que des épices et revendus plus cher sur d’autres marchés. J’ajouterai ce complément, trouvé au détour d’une phrase et qui confirme ce qu’on sait par ailleurs, à savoir qu’à la « Serre Lyonne » (notamment), ce sont les indigènes, écrit le voyageur, qui « nous amenoient des femmes et enffantz a vendre » [3].

   Si les considérations ethnographiques n’abondent guère, les autochtones sierra-léonais ont surpris l’Européen assez pour qu’il nous en laisse un tableau détaillé, où se laisse deviner le mythe du « bon sauvage » alors en formation. Des hommes aimables, sans méfiance, mais qui peuvent cependant chaparder: « C’est une fort plaisante choze à veoir et sont ces hommes tout nuds, seulement les parties honteuses couvert, et sont assez bonnes gens et se fioient fort de nous, car ilz venoient hardiment en noz carvelles, mais ilz sont larrons » . Leurs embarcations, sans doute faites d’un tronc d’arbre creusé, « sont petittes barques longues et estroictes bien faictes et faictes tout d’une pièce aiguë devant et derière, et sy vont en chacune trois personnes ou quattre au plus et y sont a genoulx et ont en leurs mains chascun ung baston long d’une aulne, et au bout une asselette longue ou quarrée, de quoy ils naviguent bien rade » . Eustache fournit également une liste de vocabulaire où prédomine la langue commerciale, du moins dans la version qui nous est parvenue (« les marchands » = « berenbucs » , « l’or » = « chocqua » , « soyez les bienvenus » = « berre bene » …). Parfois, comme dans la région de la Mine d’or (golfe de Guinée), des précisions sont apportées sur l’organisation politique, bien utiles là où les négociations marchandes ne peuvent avoir lieu qu’avec le roi ou le vice-roi.

Une caravelle portugaise telle que peinte en 1498 sur un carreau de faïence. (Source: collection particulière, dans Michel Vergé-Franceschi, « Un prince portugais au XVè siècle. Henri le Navigateur (1394-1460) » , Paris, Kiron – Editions du Félin (coll. « Histoire et Sociétés » ), 2000, pp. 128-129)

   La finalité économique de l’entreprise explique sans doute l’absence de références à une altérité religieuse, alors qu’elles sont à la même époque récurrentes et forcément polémiques sous la plume des pèlerins en Terre sainte. Pour terminer, la présente étude fait encore état de quelques mentions éparses qui renvoient à l’image de la femme. Outre les « enchanteuses » , qui ont utilisé leurs pouvoirs pour que le narrateur abandonne sa marchandise, celui-ci a eu affaire à une jeune fille qui a tenté ouvertement de le séduire, ce qui nous vaut ce passage savoureux: « …et vela une josne garce qui me vint sievyr me demandant sy je vouloye chocque chocque et se va commenchier a oster ses braies pensant que la voulsisse tribouller… » De la Fosse a repoussé ces avances explicites car, affirme-t-il, il était trop occupé par ses activités professionnelles. Faut-il déduire de ces deux épisodes que des femmes, il convient de se méfier ? « Et en un sens, estime la médiéviste, ces descriptions corroborent l’image du bon sauvage ou en tout cas du plus faible niveau de civilisation précédemment exposée dans la description des hommes du Sierra Leone » .

   D’une grande rigueur dans la citation des lieux parcourus, le rapport fait aussi ressortir la distance et la différence à partir de références communes à ceux qui seront ses lecteurs potentiels. La comparaison, ramenant l’inconnu au connu, est un procédé courant dans les relations de voyage depuis l’Antiquité, comme les travaux de François Hartog l’ont mis en évidence. Ainsi quand Eustache parle d’une épice qui « croit comme faict le houblon en nostre pais » et en décrit feuilles et fruits en établissant des parallèles avec des végétaux de nos régions.

   Paradoxalement, pour un texte initiant à une terra encore largement incognita, le Voyage à la côte occidentale d’Afrique n’a été que faiblement reçu, tant par ses contemporains qu’au cours des siècles ultérieurs. Qu’une seule copie nous en soit parvenue est éloquent à cet égard. Il n’est pas moins surprenant que l’historiographie ait généralement fait plus grand cas du compte-rendu du double pèlerinage espagnol de de la Fosse que du témoignage unique d’un ressortissant des Pays-Bas méridionaux sur l’espace afro-atlantique.

   Sans doute ses préoccupations matérielles, son registre parfaitement réaliste, son propos concis, ses pieds bien sur terre (son côté très belge, oserait-on dire) ont-ils donné à son exposé une sobriété qui tranche sur les autres récits du temps évoquant des mondes lointains, propices à éveiller les imaginaires. On est loin de Marco Polo! Si le marchand de la Cité aux cinq clochers est demeuré dans l’ombre, en somme, c’est peut-être parce qu’il ne donnait pas assez à rêver.

P.V.

[1] « La perception de l’altérité dans le récit de voyage d’Eustache de la Fosse (1479-1480) » , communication au 11è Congrès de l’Association des cercles francophones d’histoire et d’archéologie de Belgique et 58è Congrès de la Fédération des cercles d’archéologie et d’histoire de Belgique, Tournai, 19-22 août 2021, actes à paraître. [retour]

[2] Par Denis Escudier, Paris, Chandeigne (« Collection magellane » ), 181 pp. Une édition plus ancienne, due à Raymond Foulché-Delbosc (Paris, Alphonse Picard & fils, 1897, 32 pp.), est en libre accès sur Gallica, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k105876q.image. [retour]

[3] Cet extrait et les suivants sont cités d’après l’édition de 1897. [retour]

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