Rendre l’espace public « politiquement correct » ?

Statues, symboles, odonymes, commémorations… ont toujours été des sujets d’affrontements politiques. Ces dernières décennies, le décolonialisme, l’antiracisme et l’antisexisme ont donné le ton, non sans rencontrer des oppositions de la part d’autorités ou de particuliers. C’est à Bruxelles que les cibles sont les plus nombreuses (2004-2024)

   Au XVe siècle avant J-C, le pharaon Thoutmosis III fit effacer sur les édifices publics le nom de la reine Hatshepsout, tenue pour usurpatrice. Il fit aussi marteler les textes qu’elle avait inspirés et procéder à l’enlèvement de ses monuments. Le cas n’est nullement isolé. Bien d’autres personnages ont été victimes de cette  damnatio memoriae et pas seulement sur les rives du Nil. Sous nos cieux aussi sont tombés en défaveur bien des statues, des symboles, des odonymes, des commémorations…. qui, hier encore, paraissaient faire l’unanimité.

   La manière dont des marqueurs mémoriels peuvent devenir des facteurs d’affrontement a fait l’objet d’une étude collective à Bruxelles, ville rendue particulièrement riche en la matière par son statut de capitale [1]. Au XIXe siècle déjà, la propension des libéraux, politiquement majoritaires, à statufier leurs figures et les thèmes qui leur étaient chers faisait des gorges chaudes dans les rangs catholiques. Ces dernières décennies, une fixation s’est opérée sur le colonialisme, le racisme ou le sexisme imputés aux personnalités ou aux épisodes mis en valeur.

   Le ton fut donné à Ostende en 2004 quand des membres du collectif De Stoeten Ostendenoare (Les Ostendais audacieux) sectionnèrent la main d’un Noir représenté dans un ensemble sculptural consacré au Congo léopoldien. L’objectif était, bien sûr, de dénoncer ce qu’on a appelé la politique des « mains coupées » . L’usage de l’amputation des ennemis tués – pour servir de preuve – resta en réalité circonscrit à la seconde moitié des années 1890 et au district de l’Equateur. A la suite de la révélation de ces pratiques, l’officier responsable fut relevé de son commandement territorial. Les autorités communales ostendaises se sont néanmoins abstenues de faire réparer le dégât, jugeant qu’il constituait « un supplément d’information utile aux passants » .

   Depuis 2020, l’influence du mouvement Black Lives Matter est perceptible dans nombre d’actions contestataires. Mais celles-ci se heurtent fréquemment à des contre-mesures de nettoyage des œuvres taguées, à l’initiative des édilités ou même de citoyens. A Ixelles, le bourgmestre Christos Doulkeridis (Ecolo) a laissé couvert de peinture rouge le buste du général Emile Storms, qui mena plusieurs campagnes et explorations en Afrique. Après plus d’un an, ce sont des anonymes qui l’ont lavé.

   La statue équestre de Léopold II élevée place du Trône constitue fatalement une cible privilégiée, au nom de la partie de la population « qui souvent se sent déjà exclue des récits fondateurs » . Jusqu’à présent, les pouvoirs concernés – en l’occurrence la Ville de Bruxelles et l’Etat fédéral – ont résisté et fait débarbouiller le bronze chaque fois que nécessaire. Des pétitions ont en outre circulé, en 2020 et 2021, en faveur de son maintien. Mais les arguments, du moins dans les débats publics et tels que rapportés par les auteurs de l’article, font plus appel aux risques d’instrumentalisation ou de simplification du passé qu’à la défense du bilan de l’entreprise coloniale.

La stature équestre de Léopold II, élevée place du Trône à Bruxelles, a été particulièrement visée et régulièrement nettoyée. (Source: photo Yves Gervais, 1996, dans Patrick Weber, « Le guide de la Belgique royale » , Braine-l’Alleud, J.-M. Collet, 1997, p. 48)

   Hors du maintien ou de la suppression du patrimoine critiqué, d’autres solutions ont été proposées ou mises en œuvre. L’une d’elles consiste en l’apposition d’un commentaire ou de précisions ôtant au monument son caractère célébratoire. Dans le cas du Parcours BD de la ville de Bruxelles, accusé de sexisme par l’association Noms peut-être, cet ajout a pris la forme d’un QR code revoyant à un site Internet. D’aucuns font toutefois valoir que la portée visuelle ou symbolique de ces « correctifs » est souvent moindre que celle d’une sculpture quand celle-ci atteint plusieurs mètres de hauteur. Sans parler, dans le cas du recours au numérique, de l’exclusion de ceux qui n’y ont pas accès…

   Une autre stratégie, indirecte celle-là, vise à créer un contre-discours dans un environnement proche. Dans son appel à projet artistique pour le square rebaptisé Patrice Lumumba en 2018, à quelque 400 mètres de la statue de Léopold II, la Ville de Bruxelles a demandé, selon ses termes, que l’œuvre soit « pensée en lien avec le contexte urbanistique et plus particulièrement en regard de la statue de Léopold II, tel un contrepoint » (passage accentué dans le texte original). Il est toutefois permis de douter qu’une telle démarche soit perçue par tous ceux qui traversent un site mais pas l’autre.

   Parmi les manières de contester sans y toucher, les chercheurs ont retenu les visites guidées « décoloniales » ou « féministes » organisées par des mouvements militants. Mais les gestes les plus spectaculaires, les plus médiatisés aussi, demeurent ceux qui dégradent ou éradiquent le symbole. Le buste du général Storms précédemment cité a ainsi été finalement retiré du square de Meeûs et rendu invisible au public. Celui de Léopold II au parc Duden a été déboulonné et roulé dans les buissons par « l’Association citoyenne pour un espace public décolonial » . Le tunnel qui portait le nom du deuxième Roi des Belges a été renommé Annie Cordy… ce qui n’a pas plu à certains « décolonialistes » qui ont notamment « rappelé l’usage de stéréotypes racistes dans certains clips de la célèbre chanteuse » . Dans un autre style et sous l’effet sans doute du conflit à Gaza, une plaque dans le bois de la Cambre commémorant des résistants de la Seconde Guerre mondiale a été récemment couverte de tags antisémites. On a aussi vu, place Henri Michaux en 2022, une catégorie particulière d’iconoclastes marquer l’anniversaire du génocide arménien en taguant de trois croissants rouges et d’une insulte la pierre de croix du mémorial élevé aux victimes des déportations et exécutions des Jeunes-Turcs qui dirigeaient l’Empire ottoman.

Le buste du général Emile Storms, square de Meeûs à Ixelles, a été couvert de peinture rouge, laissé en l’état pendant plus d’un an, puis nettoyé par des anonymes et finalement enlevé de l’espace public en juin 2022. (Source: photo Iadine Degryse, août 2020, dans n. 1, p. 23, figure 14)

   Je mentionnerai pour mémoire le buste insolitement retourné de Roger Nols à l’hôtel de Ville de Schaerbeek, dont il fut le bourgmestre, en raison de ses positions politiques nationalistes et de son adhésion affichée aux idées de Jean-Marie Le Pen. Le cas a fait l’objet d’un dossier publié dans les Brussels Studies, dont j’ai rendu compte [2]. On pourrait citer aussi, hors des limites de l’agglomération bruxelloises, le lifting idéologique de l’AfricaMuseum à Tervuren, réalisé en vue « d’exposer une vision contemporaine et décolonisée de l’Afrique » [3].

   Si la liste des réprouvés du passé est déjà considérable, bien des « candidats » à y figurer semblent avoir été curieusement épargnés ou oubliés. Sur les murs de l’hôtel de Ville de Bruxelles, le portrait de Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, peint par Charles Meynier en 1804, ne semble pas déranger grand monde, malgré l’extermination de la population noire à Saint-Domingue, le rétablissement de l’esclavage, le massacre des prisonniers de Jaffa, les déportations en Corse, la législation raciale, les spoliations d’œuvres d’art… On ne parle pas davantage de débaptiser l’avenue Bonaparte à Uccle.

   Une illustration de plus, si c’était nécessaire, des contradictions qui peuvent se dresser entre la mémoire de l’histoire…

P.V.

[1] S’y sont attelés Joost VAESEN (Vrije Universiteit Brussel), Serge JAUMAIN, Dirk JACOBS, Benjamin WAYENS (Université libre de Bruxelles) & Iadine DEGRYSE (musée de la Ville de Bruxelles), « Du QR code au déboulonnage. La mise en débat des symboles d’un passé contesté dans l’espace public bruxellois » , dans Brussels Studies, Notes de synthèse, n° 197, nov. 2024, 45 pp., http://journals.openedition.org/brussels/7952 (en libre accès, également disponible en néerlandais et en anglais). [retour]

[2] Cfr l’article de ce blog, Roger Nols, d’une passion identitaire à l’autre , 25 sept. 2022. [retour]

[3] Cfr l’article de ce blog, Le décolonialisme, je présume ?, 13 juillet 2025. [retour]

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