Femme, bâtarde et pourtant au pouvoir

Fille naturelle de Charles Quint, Marguerite de Parme a été gouvernante générale des Pays-Bas avant leur scission. Ses deux mariages avaient fait d’elle une figure majeure en Italie. Elle s’est inscrite dans la tradition bourguignonne et habsbourgeoise des dames viriles, donnant du lustre à leur image et exerçant un ample mécénat (1522-1586)

   Audenarde n’a pas oublié que Marguerite de Parme, gouvernante générale des grands Pays-Bas de 1559 à 1567, naquit sur ses terres, plus précisément dans son quartier de Pamele. L’exposition qui lui a été consacrée au Mou Museum, déployé dans l’hôtel de Ville, a remporté un tel succès qu’il était obligatoire d’acheter les billets en ligne, sans garantie de pouvoir visiter dans le créneau horaire souhaité. L’événement est aujourd’hui derrière nous, mais en demeure le riche ouvrage collectif réalisé dans sa foulée sous la direction de la commissaire, Katrien Lichtert, historienne d’art issue de la Vrije Universiteit Brussel [1].

   C’est peu dire que quand Marguerite voit le jour en juillet 1522, cette fille naturelle de Charles Quint et d’une servante, Johanna Vander Gheynst, ne paraît pas promise à un destin hors du commun. Il faudra qu’une fée se penche sur son berceau et ce sera, en l’occurrence, son père. Celui-ci assumera ses responsabilités, reconnaîtra l’enfant et lui fera une place de choix dans l’ascenseur social, si je peux oser cet anachronisme.

   Une fois pleinement membre de la dynastie, en effet, elle va s’élever jusqu’au faîte des pouvoirs dans les espaces italien et bénéluxien (la principauté de Liège et quelques petites entités exceptées). Son éducation est prise en charge par sa marraine Marguerite d’Autriche puis par sa tante Marie de Hongrie [2], successivement gouvernantes comme elle-même le sera plus tard. L’idéal pour être initiée à l’exercice féminin de l’autorité…

   Ses mariages la conduisent d’abord au-delà des Alpes. Elle épouse en 1536 Alexandre de Médicis, duc d’Urbin, qui meurt assassiné l’année suivante, puis en 1538 Ottavio Farnèse, qui reprendra possession du duché de Parme et Plaisance en 1550. Deux enfants naissent de cette deuxième union dont un, Alexandre, survivra et sera l’artisan de la reconquête espagnole des Pays-Bas méridionaux.

Portrait de Marguerite de Parme vers 1555, dû au peintre hollandais Antoon Mor Van Dashorst. (Source: coll. privée, dans n. 1, p. 14)

   Nommée par son demi-frère Philippe II pour le représenter dans nos régions, Marguerite de Parme s’y établit au plus mauvais moment. Les atteintes portées aux libertés des provinces par le roi d’Espagne et seigneur des Pays-Bas (notamment) rencontrent une opposition déterminée dans les milieux catholiques comme réformés. Par moments intraitable avec les fauteurs de troubles, la gouvernante n’est pas pour autant fermée aux concessions. Elle doit cependant compter avec la consulta, ce comité secret créé pour l’assister et dominé par Antoine Perrenot de Granvelle, ancien conseiller de Charles Quint passé au service de son fils. Rejeté de toutes parts, cet « œil de Madrid » est débarqué en 1564, mais pour rétablir l’ordre par la manière forte, le choix du Souverain espagnol se portera sur le duc d’Albe, au grand dam de Marguerite qui demandera en vain le rappel de l’ombrageux officier. Elle décidera en 1567 de renoncer à ses fonctions et de se retirer dans son duché cisalpin, s’étant rendu compte « qu’elle avait le dessous » (Dagmar Eichberger, p. 219).

   En son temps et ultérieurement, l’ex-dirigeante sera fréquemment portraiturée, voire caricaturée, moins comme une meneuse d’hommes que comme une marionnette, cantonnée dans l’ombre du gouvernement exercé de fait par Granvelle et Philippe II. La propagande protestante en remettra une couche en ce sens, laissant une impression durable dans la mémoire collective. Son bref retour aux Pays-Bas imposé par le Roi en 1580-1583 aggravera plutôt qu’il corrigera l’image. Pendant cette période, alors que Bruxelles est aux mains de l’ennemi, la gouvernante devra se contenter de gérer les contacts et les correspondances. Gouvernante elle aura été, en quelque sorte, « une fois et demie » (Violet Soen, p. 142).

Dans cette gravure à charge d’origine protestante, le Pape (à droite), Marguerite de Parme et Granvelle (à gauche) apportent leur soutien à la mission du duc d’Albe (au centre). L’argent et l’or viennent manifestement de Rome (aux pieds du duc). Le rôle de la gouvernante est minimisé. (Source: anonyme, 1572, Rijksmuseum, Amsterdam, inv. RP-P-OB-79.010, dans n. 1, p. 28)

   Tout autre est sa stature en Italie. C’est qu’elle a hérité de son premier mariage de grands biens parmi lesquels, à Rome, le « palais Madame » qui est présentement le siège du Sénat. Dès ce moment, « La Serenissima » , comme on l’appelle parfois, est « non seulement la femme la plus consultée mais aussi la plus puissante de la ville et de l’Italie » (Katrien Lichtert, p. 22). Même sous nos cieux, du reste, la réputation qui lui a été faite appelle à tout le moins quelques correctifs à la hausse.

   Elle n’est certes pas une dame de fer avant la lettre. Pas aussi virago que Marie de Hongrie, qui n’hésitait pas à s’impliquer dans les guerres, elle ne dépare pourtant pas la tradition bourgondo-habsbourgeoise des dames viriles, passionnées de chasse et d’équitation. On la surnomme « la mâle chasseresse » (p. 82), rien moins, et de l’amazone témoignent abondamment sa correspondance ainsi que « les équipements somptueux » figurant dans l’inventaire des biens dressé après son décès (id., p. 76).

   Ceci, bien sûr, ne nous dit rien de sa gestion politique. Il en va de même pour le lustre donné au palais du Coudenberg à Bruxelles, siège du pouvoir. Cette magnificence apparaît au contraire en contraste frappant avec un pays réel alors transformé en volcan par l’éloignement, la psychorigidité parfois, de Philippe II. En novembre 1565, pendant que la cour fête en grande pompe le mariage d’Alexandre Farnèse avec Marie de Portugal, est élaboré le Compromis des nobles reprenant toutes les revendications des futurs insurgés. Le bâtisseur de l’Escurial leur opposera un refus catégorique. La campagne iconoclaste sera déclenchée l’année suivante.

Dans cette représentation de Marguerite de Parme adonnée à sa passion pour l’équitation, son autorité de gouvernante est symbolisée de diverses manières: le regard et le mouvement en avant, l’épée dressée en hauteur, la bride tenue fermement dans une seule main (alors que le cheval n’a pas l’air commode), le palais bruxellois à l’arrière-plan… (Source: portrait du graveur hollandais Simon Frisius, début du XVIIe siècle, Fondazione Cariparma, coll. d’arte, Parma, dans n. 1, p. 79)

   Marguerite ne voit pas venir l’éruption. A l’occasion du mariage précité, véritables « noces du siècle » qui dureront deux mois, elle a commandé à Anvers près de 70 tapisseries (p. 208). Les représentants éminents des principales maisons et dynasties européennes ont été invités à ce qui sera considéré comme « une des plus importantes fêtes de l’histoire des Pays-Bas – et par extension de l’Europe du XVIe siècle » (id., p. 109). N’y voir que frivolités serait néanmoins omettre une intention nullement étrangère à la mission de l’hôtesse. Car au-delà des exubérances, ce grand moment lui a fourni « la scène parfaite pour promouvoir son gouvernorat et l’avenir politique de son fils Alexandre par une toile de fond habsbourgeoise étincelante de cérémonies de cour, de mode et de musique » (Annemarie Jordan Gschwend, p. 67).

   Dans l’habitus familial s’inscrit également un ample mécénat encourageant outre la tapisserie, la musique et la peinture, concrétisé aussi par l’acquisition d’objets de collection du Nouveau Monde et d’Asie. Celle qui, comme duchesse Italienne, a passé commande du palais Farnèse à Plaisance, ne regarde pas trop à la dépense. A la tête des dix-sept provinces, elle achète à Lisbonne 9175 perles et un grand diamant indien en forme de rectangle encadré d’or (p. 60). Mais nombre de ces objets ont en fait pour fonction principale, voire unique, d’être des symboles de puissance. Sinon, que ferait le couple Farnèse de la coupe originaire de Chine ou d’Inde portugaise en corne de rhinocéros ou des deux éventails de Ceylan (Sri Lanka aujourd’hui) en ivoire qui lui ont été offerts (pp. 180-181) ? Pour boire ou ventiler, ils seraient bien peu commodes! Même les scènes mythologiques représentées sur deux tapisseries datées de 1559, portant les armes de Marguerite et conservées au palais du Quirinal à Rome, peuvent se prêter à une lecture politique: le dragon protecteur du jardin des Hespérides et les dryades gardiennes des bois et des arbres « renvoient peut-être à la mission de la nouvelle gouvernante » (Cecilia Paredes, p. 208).

   La Serenissima est morte en 1586 au palais Mancini d’Ortona, dans les Abruzzes. Son époux l’a suivie quelques mois plus tard. Elle a été inhumée dans l’église San Sisto à Plaisance, où se trouve toujours son monument funéraire.

P.V.

[1] Margaretha van Parma. Keizersdochter tussen macht en imago, Oudenaarde – (Veurne), Mou museum – Hannibal, 2024, 240 pp. [retour]

[2] A laquelle une exposition est actuellement consacrée au domaine de Mariemont, https://musee-mariemont.be/fr/expo-marie-de-hongrie. [retour]

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