Nos peintres en Espagne, c’était la nouvelle vogue

Après Rogier Van der Weyden, le Maître de la Légende de sainte Catherine est choisi pour orner l’église de la chartreuse de Miraflores où repose Jean II, père d’Isabelle la Catholique. L’œuvre du peintre porte maintes traces de son origine, mais un certain « exotisme septentrional » séduit alors le monde ibérique (XVe siècle)

   Dans les dernières années du XVe siècle, Isabelle Ière la Catholique commande un triptyque représentant les premiers chapitres des Evangiles. La reine de Castille, qui est aussi la protectrice de Christophe Colomb, s’adresse pour cela à un peintre actif à Bruxelles, dont le nom nous demeurera inconnu. On le désigne comme le Maître de la Légende de sainte Catherine, en référence à une de ses œuvres, consacrée à la vie de la patronne des philosophes et des jeunes filles, aujourd’hui conservée aux musées royaux des Beaux-Arts.

   Les panneaux réalisés pour la souveraine espagnole ont été depuis dispersés. L’un d’entre eux, la Fuite en Egypte, exposé depuis 2022 dans la Casa de Colón à Las Palmas, capitale de la Grande Canarie, vient de recevoir de nouveaux éclairages [1].

   Cette huile sur chêne de 67 centimètres sur 40, dont la valeur aurait été estimée à un peu moins de deux millions d’euros, était destinée, avec les autres tableaux de l’ensemble, aux frères lais (laïcs) de la chartreuse de Miraflores, fondée non loin de Burgos par Jean II, le père d’Isabelle, qui repose dans le chœur de l’église monastique. Lui-même avait fait don au couvent d’un triptyque du Tournaisien Rogier Van der Weyden. Ce qui constitue « sans doute la plus prestigieuse des commandes reçues par le maître anonyme bruxellois » , selon les historiens de l’art auteurs de l’étude, n’est peut-être pas étranger au fait qu’il s’était largement inscrit dans la tradition de celui qu’on appelle aussi, en français, Rogier de La Pasture, devenu le peintre officiel de la ville brabançonne en 1435.

   La partie centrale de la composition, qui illustre l’épisode de l’Adoration des mages, finit par atterrir en Suisse, dans l’église néogothique de Binningen. Pour d’autres fragments, le destin fut davantage muséal. L’origine nordique du triptyque n’en est pas moins repérable. Il se distingue, notamment par ses volets mobiles, des retables peints en vigueur dans la péninsule ibérique. L’artiste s’est plu en outre à disséminer des éléments de son paysage familier. La collégiale Saints-Michel-et-Gudule a servi de modèle, même simplifié, pour la Présentation au temple qui figurait dans la droite du polyptyque et se trouve à présent au musée du Bargello à Florence. La tour de l’hôtel de Ville de Bruxelles, avec sa flèche caractéristique, est en outre manifestement évoquée à l’arrière-plan de la Fuite en Egypte.

La « Fuite en Egypte » du Maître de la Légende de sainte Catherine. On reconnaît à l’arrière-plan, derrière la tête de saint Joseph, la tour et la flèche de l’hôtel de Ville de Bruxelles. (Source: photo Fernando Cova del Pino, Casa de Colón, Las Palmas de Gran Canaria, inv. 4904, © Gobierno de Canarias, dans n. 1, p. 91)

   Que ces sources d’inspiration locales ait été ou non connues dans le milieu castillan, elles ne devaient en tout cas pas déranger. Les élites hispaniques manifestaient en effet, à cette époque, un intérêt tout particulier pour l’art de nos Pays-Bas. Didier Martens et Alexandre Dimov parlent même à cet égard d’ « une forme d’exotisme septentrional » . Plus tard, au milieu du XVIIe siècle, une copie du panneau central, « hispanisé » par un artiste local, est venue dans un retable de type espagnol en substitution du triptyque initial néanmoins conservé par l’abbaye.

   Par la suite, l’œuvre du maître bruxellois a connu des fortunes et infortunes diverses. Pendant l’occupation française et la guerre d’indépendance qu’elle a entraînée (1808-1814), le gouverneur de Vieille-Castille nommé par Napoléon, Jean-Barthélémy Darmagnac, prit possession du couvent des chartreux et de son contenu. Ce général fut considéré comme un bandit sans scrupules par son successeur, Paul-Charles Thiébault. Celui-ci rapporta dans ses mémoires le rituel qui avait accompagné la spoliation de la maison et des biens des religieux. La cérémonie, y lit-on, consista pour Darmagnac « à se présenter à la porte principale, à la faire ouvrir à sa voix et, après l’avoir dépassée, à ramasser une pierre et à la jeter devant lui, ce qui, d’après les coutumes en vigueur à cette époque, consacrait le droit absolu de disposer de tout » … y compris des tableaux dits des primitifs flamands dont l’homme était, paraît-il, grand amateur, trait plutôt rare chez les sabreurs de l’Empire.

   Pour les panneaux, ce fut ensuite la fin de la vie commune. La Fuite en Egypte entra dans la collection de Juan del Castillo Westerling, un aristocrate canarien, copiste à ses heures, qui en aurait fait l’achat vers 1850 à Paris. En 1887, il réduisit le support en épaisseur parce qu’il était vermoulu, et il inséra le tableau dans un châssis en cèdre, « un bois éternel » selon lui.

   Le fragment est resté dans la famille jusqu’à sa dation au gouvernement des Canaries, lequel l’a mis en dépôt au musée précité, installé dans la maison palmienne où Colomb aurait séjourné. En 1980, la Fuite fut publiée et attribuée à son auteur par Elisa Bermejo Martínez dans une étude détaillée consacrée à La pintura de los primitivos flamencos en España. Le triptyque venait quant à lui d’être partiellement reconstitué par Christiane Deroubaix dans le Bulletin de l’Institut royal du patrimoine artistique (17, 1978-1979). Il restait à établir le lien entre les deux, ce qu’envisagea en 1995 Constanza Negrín Delgado, professeure à l’Université de La Laguna à Tenerife, en comparant notamment les nimbes rayonnants et les manteaux de la Vierge Marie, semblables dans les différents panneaux.

« La Vierge et l’Enfant avec sainte Barbe et sainte Catherine » , panneau central du « Retable de la Vierge » du Maître de la Légende de sainte Catherine. (Source: Capilla Real, Granada, dans « Histoire de la peinture en Belgique du XIVe siècle à nos jours… » , présentation de Philippe Roberts-Jones, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1995, p. 93)

   En 2023, la Casa de Colón a proposé aux visiteurs de découvrir l’œuvre « dans la pénombre d’une sorte de chapelle fictive » , entourée « d’un halo de lumière, évoquant une auréole chrétienne » . Cette scénographie sacralisante dit assez le prix qu’on attribue au joyau. Si cela ne venait pas bousculer un usage bien établi, son créateur mériterait, selon les chercheurs, d’être appelé le « Maître de la Fuite en Egypte de Las Palmas » , pour rendre justice à la partie la plus originale d’un ensemble autrement ambitieux que les Scènes de la légende de sainte Catherine. Mais bon, on ne refait pas l’histoire.

P.V.

[1] Didier MARTENS & Alexandre DIMOV, « La « Fuite en Egypte » du Maître de la Légende de sainte Catherine: quelques nouveautés » , dans les Annales de la Société royale d’archéologie de Bruxelles, t. 80, 2024, pp. 89-115. https://www.srab.be/Publications.html, c/o Université libre de Bruxelles (ULB), CP 133/01, avenue Franklin Roosevelt 50, 1050 Bruxelles. Les auteurs sont respectivement professeur et assistant à l’ULB. [retour]

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