Peintre ou photographe, faut-il choisir ?

En 1881, le paysagiste et portraitiste Jan Van Beers est accusé à tort d’avoir peint sur des substrats photographiques. Le scandale fait réémerger les débats passionnés autour du statut artistique ou non des images produites à l’aide de l’invention de Nièpce, Daguerre et Talbot (années 1880)

PASBEL20190223a
Jan Van Beers dans son studio à Paris vers 1885-1890. (Source: partie d’une photo plus large, auteur inconnu, compilée par Frank Wilbert Stokes, Frick Collection’s digital archive, https://digitalcollections.frick.org/digico/#/)

Y’a photo ou y’a pas photo ? S’ils avaient été en avance d’un siècle sur le chapitre du langage familier, c’est la question que se seraient posée, en été 1881, les visiteurs du salon de Bruxelles, alors consacré tous les trois ans aux œuvres des maîtres vivants. Peu après l’ouverture, en effet, l’un d’eux avait été accusé d’avoir réalisé ses deux tableaux exposés, Lily et Le yacht « La Sirène » , à partir de substrats photographiques. Et ce n’était pas le premier venu…

Né à Lierre en 1852, fils d’un poète fameux portant le même prénom, formé à l’académie des Beaux-Arts d’Anvers et installé à Paris, Jan Van Beers jouissait d’une enviable notoriété et faisait fortune dans la haute société. Ses peintures mondaines ou anecdotiques, bien oubliées aujourd’hui, y étaient alors des plus prisées. Pour elles, il avait abandonné la veine historique et patriotique qui l’inspirait à ses débuts. La rumeur et les polémiques dans la presse bruxelloise allaient-elles avoir raison de son prestige ?

Continuer à lire … « Peintre ou photographe, faut-il choisir ? »

Heurs et malheurs de la bataille de l’Yser sur la toile

Exposé aux intempéries à Ostende, le « Panorama » sur 360 degrés que lui avait consacré le peintre-soldat Alfred Bastien au lendemain de la Grande Guerre fut transféré et restauré en 1950-1951 au musée de l’Armée à Bruxelles. Mais depuis, on n’a pas su qu’en faire… (1914-2014)

PASBEL20181028a

PASBEL20181028b
Quelques séquences de la fresque. L’artiste entendait restituer « l’atmosphère de désolation, de ruines et de souffrances » . (Source: Tony Langley, « Alfred Bastien’s « Panorama de l’Yser »  » , site « Roads to the Great War » , 22 déc. 2013, http://roadstothegreatwar-ww1.blogspot.com/2013/12/alfred-bastiens-panorama-de-lyser.html)

Vastes tableaux déployant leur sujet sur 360 degrés, les panoramas ont connu leur heure de gloire au XIXè siècle. Un des derniers aujourd’hui exposés se trouve au Mémorial de Waterloo. Il s’inscrit dans la longue série, inaugurée dès 1816, des œuvres cylindriques géantes relatant l’ultime affrontement des alliés et de Napoléon. Entrepris un siècle plus tard, pendant la Grande Guerre, le Panorama de la bataille de l’Yser dû à Alfred Bastien (1873-1955) constitue pour le genre une sorte de chant du cygne. Sans équivalent ultérieur en Belgique, cette immense toile de 1800 m² connaîtra en outre bien des fortunes et infortunes, sur lesquelles les archives du Musée royal de l’armée et d’histoire militaire ont fourni de nouveaux éclairages [1].

Continuer à lire … « Heurs et malheurs de la bataille de l’Yser sur la toile »

Quand les Bruegel célébraient la fécondité

Très en vogue dans le dernier tiers du XVIè siècle et au début du XVIIè, les représentations iconographiques du jour du mariage reflètent les tensions entre la conception chrétienne réaffirmée par le concile de Trente, la persistance de coutumes païennes et l’exaltation renaissante de la nature

PASBEL20181004a
« Le repas de noce » de Pieter Bruegel l’Ancien (1568): une scène festive où la satire se glisse subrepticement. (Source: Kunsthistorisches Museum Wien, Gemäldegalerie, Inv. Nr 1027, www.khm.at/de/object/fe73f687e5/; n. 2, p. 43)

L’auteur de ces lignes n’est peut-être pas le seul qui doive à Willy Vandersteen son premier contact impressionnant, au plus jeune âge, avec le grand art. Dans Le fantôme espagnol (1952), considéré comme un des meilleurs albums du bédéiste anversois, ses héros Bob, Bobette et Lambique sont plongés en plein XVIè siècle par un revenant hanteur d’un musée. Ce voyage dans le temps débute par une aspiration dans Le repas de noce de Pieter Bruegel l’Ancien (1568). De quoi alimenter de précoces réflexions sur la concordance possible – ou non – de  l’œuvre et du réel [1]

Pour l’historien aussi, l’iconographie sous toutes ses formes constitue une voie d’accès à la connaissance du passé, dût-elle, comme toutes les autres, subir les épreuves de la critique. Dans le prolongement d’une thèse défendue à l’Université libre d’Amsterdam, Meta Henneke s’est livrée à l’exercice sur les représentations du jour du mariage, dans le tableau susnommé ainsi que dans d’autres de la même époque [2]. Bon nombre ont en commun la dimension festive, justement appelée bruegelienne, prodigue en agapes, en éclats et plus encore en danses. Mais la satire peut s’y glisser aussi, plus ou moins subrepticement.
Continuer à lire … « Quand les Bruegel célébraient la fécondité »