D’un rapport d’activités publié en 2023 par l’Eglise de Belgique, il ressort que la moitié de nos compatriotes se déclarent catholiques [1]. Dans les années 1970, selon l’European Value Study, ils représentaient pas loin de trois quarts de la population (72 %). Le même rapport estime à près de 9 % la proportion des Belges qui se rendent au moins une fois par mois à une célébration religieuse. Les sociologues Liliane Voyé et Karel Dobbelare en avaient dénombré moins de la moitié en 2012: seulement 4 % [2].
Paradoxalement, cette bérézina n’affecte pas ou très peu les principales composantes du pilier catholique – syndicale, mutualiste, scolaire, universitaire… Les chiffres ne peuvent toutefois masquer que le rapport de ces structures à la foi fait l’objet d’interrogations et qu’un pluralisme de fait s’est imposé en leur sein. Même parmi bon nombre de fidèles pratiquants, la prise de distance à l’égard des enseignements du magistère ecclésial, surtout quand ils vont à rebours des idéologies dominantes, a été établie par maintes enquêtes d’opinion. On a pu forger à leur propos le concept de « catholaïques » . C’est principalement à l’étude de ces transformations du paysage religieux que s’est consacrée Cécile Vanderpelen-Diagre, professeur d’histoire contemporaine à l’Université libre de Bruxelles [3].
Sans surprise, elle dresse le constat d’une identité devenue résiduelle: « Continuer à chanter et à s’asseoir avec les hommes et les femmes avec lesquelles on a vécu les grandes étapes de sa socialisation (réseaux familiaux, scolarité, mouvements de jeunesse, vie paroissiale et associative) constitue sans doute l’un des moteurs les plus puissants de l’appartenance au monde catholique en régime de modernité » (p. 124). Ceux qui, de nos jours, se disent plus volontiers chrétiens que catholiques font encore souvent état du message évangélique comme source d’inspiration de leurs engagements, mais ils restent en quelque sorte « sur le parvis » de l’Eglise (p. 130). Ils et elles ont renoncé à christianiser le monde, constate la chercheuse, « mais veulent pouvoir montrer ce qu’il contient de sacré et surtout la place qu’y tient l’humain » (p. 16). Les références explicitement religieuses disparaissent en tout cas des argumentaires les plus courants. « Ils et elles préfèrent intervenir dans la sphère publique en rappelant les valeurs « humanistes » » (p. 127). La transformation du Parti social-chrétien en Centre démocrate humaniste, avant de s’appeler très neutrement Les Engagés, est amplement symptomatique à cet égard.
Surtout après l’adoption du Pacte de 1958 qui met fin aux guerres scolaires, et plus encore après le concile Vatican II, il faut dans cette perspective que « les ajustements soient possibles avec les autres utopies qui composent désormais la société pluraliste » (p. 128). En résulte une opposition interne, de plus en plus affirmée et structurée, à l’éthique individuelle et sociale transmise par la hiérarchie. La contestation acquiert une visibilité particulière quand paraît l’encyclique Humanæ vitæ en juillet 1968 (en plein cœur de la tempête de mai!). Plus discrètement, l’avènement à l’Université catholique de Louvain (UCL) avec Pierre de Bie d’une sociologie qui laisse de côté les questions des intentions et des finalités « marque une étape importante dans l’histoire de la sécularisation de la recherche scientifique dans une institution catholique » (p. 81). L’Alma mater sera même pionnière dans l’application du modèle psychanalytique aux domaines de la psychologie et de la littérature notamment (p. 93). Françoise Collin, fondatrice de la revue féministe Les Cahiers du Grif, participe avec son époux Jacques Taminiaux et Jean Ladrière, tous deux philosophes enseignant à l’UCL, à l’Institut supérieur de philosophie de l’Université de Louvain, lieu de rencontre des intellectuelles engagées (selon la graphie de l’auteure) (p. 111).

Parallèlement, dans la littérature, la bande dessinée, le cinéma… où une affiliation catholique est encore identifiable, le thème de la réédification de la Cité chrétienne s’évapore totalement. Il en va de même pour la presse qui glisse lentement mais sûrement vers le pluralisme. Les rédacteurs de La Revue nouvelle, née au sein du pilier, sont selon Michel Molitor, son directeur de 1981 à 1993, « nourris du message chrétien » mais en font rarement état (cité p. 31), même si des préoccupations spirituelles spécifiques demeurent inscrites dans la ligne éditoriale jusqu’à l’aube du XXIe siècle (p. 93). Quant à la figure de l’écrivain catholique, elle « tend à trépasser dans les années 1950 » (p. 46), les noms qui apparaissent à l’avant-scène étant davantage ceux d’historiens et de vulgarisateurs tels que Georges Sion, Georges-Henri Dumont ou Jo Gérard.
Rien d’étonnant si les enseignants, les acteurs culturels, les lecteurs de La Revue nouvelle, les militants du Mouvement ouvrier chrétien, les animateurs de l’associatif catholique… se sont largement retrouvés dans le parti Ecolo, avec lequel ils partagent la défiance « à l’égard de la technocratie et des technosciences coupées du sens de l’humain » (p. 101). Dans les années 2010 et non sans faire de vagues, Jean-Michel Javaux, alors coprésident, et le député européen Philippe Lamberts ont revendiqué leur foi comme les sociaux-chrétiens – humanistes ne le faisaient plus depuis longtemps. « La dimension spirituelle est une dimension de l’être humain qui ne doit pas être honteuse » , a notamment déclaré le second (cité pp. 101-102).

La qualité réelle du travail de Cécile Vanderpelen-Diagre n’est toutefois pas servie par certaines affirmations, comme celle qui épingle « le rêve du retour au Moyen Age caressé par le néothomisme d’avant-guerre » (p. 21). On trouve de l’admiration pour cette époque mais certainement pas l’idée chimérique d’y revenir sous la plume d’un Etienne Gilson et encore moins sous celle d’un Jacques Maritain, considérés généralement comme les figures de proue du renouveau des études consacrées au docteur angélique. Et Léon XIII, qui leur a donné le coup d’envoi, est aussi le Pape qui actualisa la doctrine sociale de l’Eglise face aux enjeux de l’industrialisation et de la condition ouvrière.
Par ailleurs, cette histoire des contestations, des adaptations au « monde en changement » ou des stratégies d’enfouissement de la « christianitude » ne s’arrête guère aux figures et aux groupements qui se sont inscrits à contre-courant de ces orientations. A quelques exceptions près, dont celles notables d’Alexis Cuvers et de Simon Leys, on ne trouve pas ici les « voix » des intégralistes – non intégristes – qui ont voulu construire plutôt que déconstruire et qui n’ont pas cherché de compromis avec la modernité, mais bien plutôt à en relever les défis, en pleine cohérence avec les enseignements ecclésiaux. L’abondante bibliographie scientifique d’un Marcel De Corte, d’un Michel Schooyans ou d’un André Léonard, pour ne citer qu’eux, n’autorise-t-elle pas à les qualifier d’intellectuels ? Et ils ont fait école.
Au plan politique, on ne peut tenir pour négligeables les positions catholiques sans tiédeur défendues au sein de l’aile droite du PSC, incarnée un temps par le Centre politique des indépendants et cadres chrétiens (Cepic), dont le manifeste Solidarités nouvelles, publié en 1975, concrétisait l’essentiel des encycliques sociales. Des petits partis éphémères ont essayé par la suite de reprendre et maintenir la flamme. En avril 2003, le congrès des Chrétiens démocrates francophones (CDF) – appellation remplacée plus tard par celle de Chrétiens démocrates fédéraux – Christen democraten federaal – réunissait à Louvain-la-Neuve plus de 1200 participants. Après dix ans, les CDF ont mis fin à leurs activités, vaincus notamment par le seuil électoral de 5 % sur lequel les élus en place s’étaient accordés en 2002 pour barrer l’accès de nouveaux arrivants à la dévolution des sièges et avec elle, au financement public des partis ainsi qu’à un minimum de visibilité médiatique.
A noter encore que dans l’éreintement par l’historienne des positions de Jo Gérard « exprimées dans le périodique d’extrême droite Europe Magazine » , qui auraient contribué à le marginaliser (p. 48), il y a manifestement confusion entre le Nouvel Europe Magazine, paru à partir de 1969 et situé de fait à l’extrême droite, et l’Europe magazine antérieur (Europe Amérique initialement), qui relevait davantage de la droite classique et aurait été fondé au lendemain de la Libération… avec un soutien financier britannique. Ayant bien connu Jo Gérard – non sans critiquer sa manière de concevoir la vulgarisation –, j’ai eu l’occasion de l’interroger naguère sur son engagement personnel: « J’ai été un fervent partisan du renouveau apporté à la vie politique belge par Paul Vanden Boeynants et Omer Vanaudehove » , me répondit-il. Un leader social-chrétien et un libéral… J’ajouterai qu’il se disait aussi volontiers anticlérical.
Certes, les « voix » dont il est ici question, étant dissidentes face aux grands consensus politiques, académiques, journalistiques…, ne sont pas de celles qui ont été les plus relayées – sans caricature – auprès du grand public. Mais il est bien d’autres domaines où on ne dédaigne pas d’examiner avec intérêt les options et l’agir des minorités.
P.V.
[1] Cathobel, 11-25 sept. 2024, https://www.cathobel.be/2024/09/a-quoi-ressemble-leglise-catholique-en-belgique/ (en libre accès). [retour]
[2] RTBF actus, 22 févr. 2012, https://www.rtbf.be/article/belgique-que-representent-encore-le-mercredi-des-cendres-et-le-careme-7615713 (en libre accès). [retour]
[3] Des voix dans le siècle. Culture et engagement catholique en Belgique francophone depuis 1945, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (coll. « Religions, laïcités, sociétés » ), 2023, 142 pp. [retour]