Il y avait aussi du beau monde au temps des rois mérovingiens. En témoignent les objets de parure nombreux et variés retrouvés dans les tombes contemporaines de la dynastie: fibules, boucles d’oreilles, bagues, épingles, bracelets, colliers, pendants… Le bronze s’imposait comme la matière première la plus fréquente pour les moins fortunés (relativement), l’or et l’argent pour ceux qui l’étaient davantage. En Belgique, les premières fouilles de cimetières de l’époque eurent lieu au XIXe siècle, notamment à Lede, Haulchin (section d’Estinnes aujourd’hui), Harmignies (Mons), Marilles (Orp-Jauche)… Selon l’esprit du temps, les excavations étaient surtout dictées par la quête de la pièce précieuse.
De ces balbutiements intéressés au projet Mero-Jewel, lancé en 2023 pour une durée de quatre ans en vue de l’étude spécifique des bijoux mis au jour dans nos régions, de leurs matériaux, de leur fabrication et des échanges auxquels ils donnèrent lieu, on mesure le chemin parcouru [1]. Datations et classifications se sont affinées au cours du XXe siècle, mais il est difficile de se baser pour l’espace belge sur des études de sites rhénans, français ou néerlandais parfois très éloignés géographiquement. S’en tenir sans plus à leurs conclusions typo-chronologiques (situant les objets dans une évolution d’après leurs formes, techniques, décors…), c’est courir le risque de perdre de vue l’incidence des particularismes locaux.
Une autre évolution notoire touche à l’avènement de techniques nouvelles permettant des examens détaillés au microscope ou des analyses de composition. Les approches pluridisciplinaires pionnières des années ’70 et ’80 mettant l’accent sur la matérialité, à l’initiative d’Heli Roosens, spécialiste du monde mérovingien, ont porté notamment sur la fibule en or décorée de filigranes découverte à Rosmeer (Bilzen-Hoeselt) et sur les bijoux en argent du site de Saint-Brice à Tournai – celui de la sépulture royale de Childéric. Des résultats, publiés en 1997, de la recherche de Lisa Vanhaeke et Staf Van Roy, basée sur l’observation microscopique des inclusions minérales dans huit objets conservés aux musées royaux d’Art et d’Histoire (MRAH), il résulte que les almadins (grenats) qui y furent montés présentent de grandes ressemblances avec les pierres précieuses (gemmes) d’Inde et de Ceylan (Sri Lanka). Quelques années plus tard, Thomas Calligaro, prenant appui sur la méthode Pixe d’analyse non destructive de la composition, a confirmé et diversifié ces rapprochements selon les types de grenats, les indiens et les ceylanais étant présents aux Ve et VIe siècles alors que la Bohème et peut-être le Portugal apparaissent à la fin du VIe. Plusieurs chercheurs et chercheuses continueront sur la même lancée.
On n’a pas pour autant réponse à toutes les questions. C’est le cas pour celles qui sont posées depuis plus d’un siècle par la remarquable fibule de Marilles – également déposée aux MRAH –, où l’archéologue français Joseph de Baye avait reconnu « tous les caractères de l’industrie du cloisonnage spéciale au Kent » , ajoutant qu’ « une importation peut seule expliquer sa présence en Belgique » . Mais en dépit des efforts consentis pour percer les mystères de ce prestigieux ancêtre de l’épingle de sûreté, ils demeurent entiers aujourd’hui.

Avions-nous des ateliers de production ? Affirmatif. Des preuves archéologiques en ont été trouvées à Huy, Namur et Tournai. Il s’agit toutefois de fibules, d’épingles et de boucles en bronze, alors que les traces de réalisations en matériaux précieux sont rares. Il manque de toute manière une étude systématique et exhaustive des différentes parures de valeur en usage dans notre pays entre Clovis et Pépin le Bref. Au moins quelques certitudes d’antan ont-elles marqué le pas. Ainsi pour celle qui attribuait la présence de fibules hors de leur territoire d’origine aux migrations de peuples. On prend aujourd’hui davantage en compte le rôle du commerce et des échanges. Les examens récents ont montré en outre que les femmes ne portaient pas les mêmes bijoux toute leur vie pour les emporter ensuite dans la tombe, tel un marqueur ethnique. S’il en avait été ainsi, le degré d’usure des joyaux serait en corrélation avec l’âge de la défunte, ce qui n’est pas nécessairement le cas.
C’est donc à combler de nombreux vides que s’applique le projet Micro-Jewel en tirant ample parti des beaux objets de nos collections publiques dans la fourchette qui va des dernières décennies du Ve siècle au début du VIIIe. Les spécialistes concernés ont décrété la mobilisation des procédés de pointe qui permettent de scruter les fragiles orfèvreries quant à la matière, sa transformation, les savoir-faire et « marques » de fabrique(s) (éclairage en lumière rasante, techniques de mesures et d’imagerie, loupe binoculaire…). Une base de données a été ouverte.

Là où les archéologues, les archéomètres et d’autres intervenants s’étaient appliqués à faire ressortir les différences, l’attention est portée ici sur les éléments qui relient les différents types de productions. « Si, envisagent les chercheurs, les artisans du haut Moyen Age concevaient les pièces en se basant sur des modèles préexistants, en interagissant avec d’autres artisans ainsi qu’avec leurs clients, cette perspective ouvre la voie à un récit différent: celui d’un savoir partagé, que ce soit au niveau des matériaux, de la décoration ou des techniques, se propageant à travers l’Europe et s’étendant dans le temps » .
Nul besoin qu’un groupe vienne exercer sa pesante influence. Les évolutions peuvent s’opérer en interne et percoler tout naturellement. L’Europe des joailliers – parmi d’autres métiers – a existé quand l’Europe institutionnelle n’était même pas dans les limbes.
P.V.
[1] Britt CLAES (musées royaux d’Art et d’Histoire) et al., « Le projet « Mero-Jewel », une étape vers une meilleure connaissance de la bijouterie mérovingienne », dans L’objet mérovingien. De sa fabrication à sa (re-)découverte, actes des 43e Journées internationales d’archéologie mérovingienne, Liège, 5-7 oct. 2023, dir. Gaëlle Dumont, Namur, Agence wallonne du patrimoine (coll. « Etudes et Documents », série « Archéologie », 48), 2025, pp. 125-136. Les autres coauteurs sont Flemke LIPPOK (musées royaux d’Art et d’Histoire), Line Van WERSCH (Université de Liège, Centre européen d’archéométrie), Grégoire CHÊNE (Université de Liège, département de physique), Elke OTTEN (Institut royal du patrimoine artistique) et Helena WOUTERS (id.). [retour]