Des pétitions foutrement moyenâgeuses

pétitions,comté de flandre,communes   « Pardonnez-moi, Prince, si je / Suis foutrement moyenâgeux« , chantait Brassens. Il aurait pu le dire aussi de ces écrits pour lesquels notre signature est fréquemment sollicitée et par lesquels une plainte ou une demande est adressée à telle ou telle autorité. Rien de plus ordinaire de nos jours que le recours à la pétition comme mode d’action politique. La Constitution belge (article 28) comme la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne (article 44) en font un droit qu’organisent notamment les règlements de nos diverses assemblées parlementaires. Mais combien savent que cet instrument si familier l’était déjà au temps des cathédrales ?…

   Les historiens ont mis en évidence depuis belle lurette les formes et procédures par lesquelles, individuellement ou collectivement, oralement ou scripturalement, des requêtes pouvaient être transmises au prince ou à d’autres détenteurs de pouvoir dans l’Europe médiévale. Jan Dumolyn (Université de Gand) a ainsi récemment analysé le contenu des écrits pétitionnaires particulièrement florissants dans le comté de Flandre à la fin du XIIIè siècle [1]. Sans doute leur croissance alors significative n’est-elle pas étrangère à la récession économique, particulièrement sensible en milieu urbain, qui caractérise cette période où s’affirment en outre les corporations d’artisans désireuses de participer au pouvoir communal.

   Quant aux revendications qui s’expriment dans ces suppliques, elles sont vieilles comme le monde. Une des plus récurrentes a trait à la justice dans la perception des impôts et au contrôle de l’utilisation de ceux-ci. Ainsi une plainte émanant de Damme, alors avant-port de Bruges, en 1280 dénonce-t-elle l’imposition sur les produits alimentaires de base et ses effets, à savoir que « les pauvres gens qui travaillent avec leurs mains payent plus que les riches » (le concept de « pauvres » englobant alors non seulement les vrais pauvres mais aussi les artisans en général). « Dans la même veine, écrit Jan Dumolyn, on trouve presque toujours des plaintes en réaction à la corruption et au népotisme de certains échevins et d’autres riches patriciens qui favorisaient leurs propres parents et amis . La commune de Bruges se tourna par exemple contre Maître Nicolas de Biervliet, un clerc urbain corrompu qui avait reçu de la ville, de manière irrégulière, une maison et une rente de 100 livres« .

   Les espaces publics illégalement « privatisés » et les abus des magistrats municipaux ou des baillis comtaux figurent également dans le peloton de tête des préoccupations. Un groupe de « bonnes gens » de Nieuport, vers 1295, mentionne notamment des prélèvements illégaux sur les barils de cervose anglaise et étrangère ainsi que la perte de pâturages communs pour les animaux des habitants de la ville. Une enquête est rédigée en 1250 contre le bailli de Warneton. En 1306-1307, les bouchers de Gand et les échevins d’Alost ont également à se plaindre du représentant du comte dans leur ville. Un corpus de plaintes individuelles contre des officiers judiciaires est émis dans la châtellenie dite des « Quatre Métiers » (nord du comté) en 1307-1308. L’aspiration des métiers (corporations) à avoir leurs propres échevins s’exprimera surtout à partir du début du XIVè siècle.

   Si certaines plaintes peuvent avoir été formulées au nom de tout un conseil municipal, d’autres sont issues d’une simple gilde, d’autres encore d’une assemblée informelle de mécontents. Un clerc, notaire ou autre lettré local transpose en termes juridiques ou politiques – en français, néerlandais ou latin selon les cas – ce qui a été dit beaucoup plus crûment lors de la discussion orale. Pour le chercheur de l’UGent, pétition et sédition sont étroitement liées, bien que la première soit un moyen licite et la seconde pas. Mais son étude du discours des « plaintes » n’en fait pas moins ressortir l’importance des valeurs de justice et d’équité en tant que terrain commun entre visions – il parle pour sa part d' »idéologies » – communale et princière. Ainsi, invoquer la justice, au sens médiéval du terme, revient à rappeler au prince les vertus cardinales qui doivent guider son action en tant que représentant de Dieu. On ne pétitionne évidemment plus guère à notre époque sur pareille base… Mais l’examen des sources permet aussi de voir cheminer « l’idée de contrat politique et d’économie morale » dans le discours normatif sur les devoirs des dirigeants comtaux ou municipaux.

   Nombre de requérants, souligne Jan Dumolyn, expriment en fait leur attachement à ce que la commune a cessé d’être institutionnellement au XIIIè siècle mais qu’elle avait été à l’origine, aux XIè et XIIè siècles, à savoir une « communauté urbaine assermentée et réunie ayant certains droits et pouvoirs« . L’élite marchande a depuis monopolisé un pouvoir urbain qui était au départ beaucoup plus mixte socialement. Le « peuple » au sens très large du terme ­– des ouvriers non qualifiés aux petits entrepreneurs – se sent dépossédé. Une vague de révoltes et de grèves en est résultée… parfois avec le soutien du pouvoir princier, comme ce fut le cas à Gand en 1275. De quoi faire perdre leur latin aux historiens marxistes, s’il y en a encore! Le comte est d’autant plus enclin à s’appuyer sur les classes ou factions opposées au patriciat urbain que celui-ci joue la carte de son suzerain le roi de France, de plus en plus interventionniste. Les Eperons d’or ne sont pas loin (1302).

   Les pétitions étaient-elles suivies d’effets ? La présente étude n’a pas inscrit cette question dans son champ. Elle mentionne néanmoins une charte promulguée en 1296 par le comte Guy de Dampierre et son fils Robert de Béthune, qui remonte les bretelles aux échevins de la ville de Douai – dans la Flandre aujourd’hui française –, en précisant qu’elle constitue une réponse à une plainte. D’aucuns y verront l’effet de la crainte – du « peuple », de la cinquième colonne… Mais celle-ci constitue bien souvent le commencement de la sagesse.

P.V.

 

[1] « Les « plaintes » des villes flamandes à la fin du XIIIè siècle et les discours et pratiques politiques de la commune », dans le Moyen Age,  t. CXXI/2, Berchem, 2015, pp. 383-407. http://www.cairn.info/revue-le-moyen-age.htm

 

Légende photo: Pour la mise par écrit, on peut faire appel à un clerc, notaire ou autre érudit local. (Source: http://lesdivertissementsdufrancais.over-blog.com/2014/11)