Adversaire des Lumières, jusqu’à la mort

Emigré dans nos Pays-Bas où il fut exécuté sous le régime français, le père dominicain Charles-Louis Richard a consacré sa vie à répondre aux philosophes. Opposant volontiers à l’adversaire son propre langage et ses propres concepts, son apologétique porte aussi les traces des tensions internes au monde chrétien de l’époque (1711-1794)

   Le 16 août 1794 à Mons, le père dominicain Charles-Louis Richard était fusillé après avoir été traduit devant le tribunal révolutionnaire de la ville, au terme d’une longue fuite qui l’avait conduit à Bruxelles, Louvain, Lille, Tournai, Liège et Maastricht. « En marchant au supplice, ce vieillard, d’une énergie extraordinaire, chantait à pleine voix le Te Deum » , écrira en 1842, dans Le Messager des sciences historiques de Belgique, l’érudit Renier Chalon sur la base des récits de témoins oculaires. Ainsi s’achevait une longue vie, largement vouée à combattre les philosophes des Lumières, puis le despotisme éclairé de Joseph II et enfin la volonté de soumission de l’Eglise par le régime français (constitution civile du clergé).

   Né en 1711 à Blainville-sur-l’Eau (Meurthe-et-Moselle), docteur de Sorbonne, auteur d’une impressionnante série de livres dont un bon nombre édité à Liège, le RP Richard représente un courant longtemps méconnu par l’historiographie, tant il contredit ce qui est généralement retenu de l’esprit du XVIIIè siècle. Sa démarche ne fut pourtant pas isolée, loin de là, mais elle ne fut certes pas triomphante. Dans un récent ouvrage collectif, issu d’un colloque international consacré aux femmes – encore plus méconnues – qui prirent la plume pour la défense de l’autel et du trône, il est même suggéré que par leurs travaux et la publicité qu’ils induisaient, « nombre d’apologistes sont aussi devenus les vecteurs inconscients des Lumières auxquelles ils désiraient imposer le silence » [1].

   Le dominicain lorrain émigré sous nos cieux aurait été de ceux-là: telle est en tout cas la thèse soutenue dans un article auquel il est renvoyé [2]. Issu d’un mémoire de licence en philologie romane à l’ULB, datant de quelques années déjà, c’est peu dire que ce texte n’est pas complaisant. « En traduisant en plat langage un discours qui fonctionne à mots couverts, en synthétisant avec clarté les systèmes qu’elle combat, la philosophie dévoilée de Richard ressemble en réalité étrangement à de la philosophie enseignée » , écrit l’auteur. Mais le frère prêcheur lui avait répondu d’avance en abordant de front la question de la propagande indirecte: « Je ne suis point du tout de l’avis de ceux qui s’imaginent qu’il y a de la sagesse à ne pas combattre les livres impies sous prétexte qu’en les combattant, on leur donne une célébrité qu’ils n’ont point par eux-mêmes » , écrivit-il, ajoutant qu’il fallait parer à l’influence d’ouvrages funestes « en les faisant connoître, soit, mais pour ce qu’ils sont » . On peut du reste aussi inverser le paradoxe, comme l’illustre le cas d’un Mérault de Bizy qui, dans Les apologistes involontaires, fit plaider les philosophes pour la religion par leurs propres incohérences. Dans la même veine, Richard n’hésitait pas à opposer à l’adversaire des emprunts à son propre langage ou à ses propres concepts. Les « fausses lueurs » des « ennemis de la patrie » , lit-on ainsi sous sa plume, pâlissent devant la « lumière véritable » du christianisme. Dans La défense de la religion, de la morale, de la politique et de la société (1775), il alla jusqu’à invoquer « l’Etre suprême » , « l’Architecte » ou encore « l’Auteur de la nature » . Et de démontrer, armé de saint Thomas d’Aquin, que les initiateurs des idées nouvelles n’avaient pas le monopole de la raison, celle-ci permettant de connaître Dieu dans une certaine mesure et la loi naturelle d’origine divine dans sa plénitude.

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Charles-Louis Richard fut notamment l’auteur d’une contre-Encyclopédie, écrite en collaboration. (Source: https://books.google.be/books?id=EPEwAQAAMAAJ&printsec=frontcover&dq=Charles-Louis+Richard+Dictionnaire&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjEl93q84faAhWG-6QKHfq2COYQ6AEIUTAH#v=onepage&q=Charles-Louis%20Richard%20Dictionnaire&f=false)

   Dualité du corps et de l’âme, péché originel, nécessité de l’humilité, nocivité de l’utilitarisme, distinction du temporel et du spirituel, inégalités naturelles…: sur tous ces thèmes et bien d’autres, le maître de Sorbonne a défendu et illustré la foi dans ce qu’elle a de plus permanent, avec les accents du catholicisme post-tridentin. Le baron d’Holbach et les incrédules « ensevelis dans la matière » passaient à la moulinette autant que Jean-Baptiste Robinet, le « maître ès métamorphose » , manipulateur des textes des Pères de l’Eglise, qui « se forge des monstres exprès pour avoir à les combattre » . Pour piquer Voltaire là où cela faisait mal, le religieux salua les mérites de… Rousseau, « un homme de vrai génie » en dépit de ses utopies, et envoya l’auteur de Candide en séjour dans l’au-delà où il lui fit dire par Antoine Arnauld: « Ce ne sont ni vos raisonnements ni vos sciences qui ont formé vos succès: vous ne les devez qu’à vos saillies, aux traits d’un esprit vif, d’une imagination féconde, d’un style sémillant, épigrammatique » .

   Défenseur de la monarchie parce que « le premier Gouvernement institué de Dieu fut une Monarchie; le premier Souverain fut un père de famille » , beaucoup plus restrictif que la Somme théologique quant à la légitimité de l’insurrection contre un tyran ou un impie, le père Richard n’en adressa pas moins des mises en garde prophétiques aux têtes couronnées de son temps: « Tremblez donc, ô vous qui tenez en main le timon du Gouvernement et les rênes des Empires; tremblez sur les trônes où vous êtes assis, si l’on pouvoit jamais croire ces philosophes, tous vos sujets s’armeroient alors par principe contre vous, pour vous détrôner à leur gré » .

   Et pourtant, l’œuvre du théologien n’est pas toujours exempte d’influences d’un courant qui, à cette époque, mêlait volontiers ses eaux avec celles des Lumières: le jansénisme. Nadine Vanwelkenhuyzen y voit « une synthèse originale entre le rationalisme chrétien et le fidéisme janséniste » . Synthèse… ou écartèlement ? Les effluves de Port-Royal – et peut-être aussi un rousseauisme refoulé – se reconnaissent notamment dans la condamnation des spectacles théâtraux comme catalyseurs des passions ainsi que dans la célébration des humiliations et autres tourments car « il n’est rien de plus grand que de savoir souffrir, sans l’avoir mérité, ni de plus doux que l’espoir attaché à de telles souffrances » . La négation du libre arbitre, point cardinal chez les disciples de Jansénius, est par contre rejetée catégoriquement et assimilée au fatalisme « mécaniste » d’un Diderot, d’un Condillac ou d’un d’Holbach: l’homme peut au contraire « résister au penchant qui le sollicite au mal. Il le peut et il le doit » .

   Se tenant tout autant à distance des casuistes de la Compagnie de Jésus, soupçonnés par ailleurs de tirer outrancièrement sur la ficelle du docteur angélique pour justifier la seditio, Charles-Louis Richard reflète au fond les tensions et les contradictions qui affaiblirent le camp chrétien face à celui qui, nolens volens, préparait la Révolution: entre fidéisme janséniste et raison thomiste, entre prépondérance gallicane du Prince et obéissance ultramontaine au Pape, entre reformulations à risques de l’orthodoxie en réponse aux coups de boutoir qu’elle subissait et réaffirmation de ses frontières intangibles… Le propos apparaît souvent daté, certes, mais quand il convie le fidèle vertueux à gagner le nécessaire pour lui-même et sa famille et, pour le reste, à « se contenter de son état sans chercher à en sortir en supplantant les autres » , cet enseignement à rebours de la morale du capitalisme émergeant et de la quête incessante du surplus de biens matériels peut trouver écho dans nombre de préoccupations et de débats de notre temps [3].

P.V.

[1] Fabrice PREYAT, « Introduction. Anti- ? Querelles, modernité et construction des savoirs » , dans Femmes des anti-Lumières, femmes apologistes, dir. Fabrice Preyat, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (coll. « Etudes sur le XVIIIè siècle », 44), 2016, 199 pp., pp. 7-22 (18), http://digistore.bib.ulb.ac.be/2018/i9782800416090_f.pdf (en libre accès).

[2] Nadine VANWELKENHUYZEN, « La lutte antiphilosophique à Liège au XVIIIè siècle: Charles-Louis Richard ou la propagande involontaire » , dans Revue de l’histoire des religions, t. 212, fasc. 1, Paris, 1995, pp. 51-83, http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1995_num_212_1_1295 (en libre accès).

[3] Pour une critique contemporaine de la philosophie des Lumières, on peut se reporter au tout récent ouvrage de Jean-François COLOSIMO, Aveuglements. Religions, guerres, civilisations, Paris, Cerf, 2018.