Centenaire de la Grande Guerre: la patrie absente

Les événements commémoratifs ont été d’une exceptionnelle abondance, mais sans coordination entre les différents niveaux de pouvoir. Un premier bilan dressé pour la Région de Bruxelles-Capitale fait ressortir l’importance du registre de l’émotion et la prédominance d’une relecture du conflit esquivant la dimension patriotique au profit de thèmes d’actualité tels que le pacifisme, l’européanisme ou le féminisme (1914-1918)

   « Il est très probable qu’aucun événement historique n’a jamais généré dans la capitale autant de manifestations en tout genre, accompagnées d’une telle mobilisation d’acteurs publics, parapublics, associatifs et privés » . Tel est le constat dressé par les auteurs d’une étude portant sur pas moins de 434 activités recensées dans le cadre du centenaire de la Première Guerre mondiale – hors publications et articles de presse – sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale, entre le 1er janvier 2014 et le 30 juin 2017 [1]. L’agenda s’est fortement allégé dans les mois qui ont suivi cette dernière date, le retour de flamme étant attendu pour l’automne 2018 avec les cent ans de l’armistice.

   Quantitativement impressionnant, ce premier bilan, coordonné par Serge Jaumain (Université libre de Bruxelles) et Joost Vaesen (Vrije Universiteit Brussel), confirme par contre l’impression qu’ont pu avoir les observateurs, dès les années préparatoires, d’une mobilisation en ordre dispersé. La concurrence entre niveaux de pouvoir, spécialité belgo-belge par excellence, s’est ici joyeusement donné libre cours. La Région flamande, partie très vite en pointe (dès 2006), puis la Communauté française et la Région wallonne, ont développé des projets portant leurs accents propres: pour la première, la focalisation sur le front de l’Yser, le message de paix à faire émerger, l’ignorance de la dimension nationale, le tout en mettant à l’écart le monde académique à son grand dam; pour les deux antres, la vie quotidienne sous l’occupation davantage que les champs de bataille, les conséquences sociales et politiques, l’absence de visée identitaire, avec une intégration des chercheurs professionnels au processus.

   Mais quid du pouvoir fédéral ? Entré tardivement dans la danse, il n’était pas en position de force. Outre que les compétences concernées (enseignement, culture, tourisme…) ne relèvent plus de lui, notre architecture institutionnelle ne reconnaît pas de légitimité particulière à l’Etat pour assurer la coordination de tels événements. Ce fut donc service minimum, en dépensant moins que les entités fédérées, le seul événement d’ampleur à gérer étant la cérémonie internationale du 4 août 2014 à Liège. Chacun a ainsi œuvré de son côté, sans attention particulière à ce que faisaient les autres et avec, pour objectif le plus réellement partagé, celui d’engranger les meilleures retombées touristiques.

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Un des décors de l’exposition « 14-18, c’est notre histoire! » au musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire. (Source: BE Defense / Malek Azoug, https://tempora-expo.be/14-18-cest-notre-histoire/)

   Les autorités bruxelloises n’ont pas été en reste dans ce maelström. Leur investissement dans le centenaire, fortement axé lui aussi sur le sort de la population civile, n’a manqué ni d’ambitions, ni de moyens. Mais arrivées bonnes dernières, les initiatives ont été affectées par les effets de l’improvisation, de la précipitation, voire d’un certain bricolage. Les historiens le relèvent particulièrement à propos des deux expositions considérées comme phares. « 14-18, c’est notre histoire! » , au musée royal de l’Armée et d’Histoire militaire, a été montée en faisant un composite des projets dudit musée et de ceux la société privée Tempora / musée de l’Europe. « 14-18 Bruxelles à l’heure allemande » , présentée par les Archives de la Ville de Bruxelles, a été la réédition un peu augmentée d’un événement réalisé en 2005-2006 en collaboration avec l’Université libre de Bruxelles (ULB). Si les résultats n’étaient certes pas dénués d’intérêt didactique, ils ont rendu manifeste qu’aux yeux des pouvoirs publics, il s’était agi avant tout de participer à une sorte de fête d’obligation. « Ils se devaient d’être présents et visibles au cours de ce « moment centenaire » , observent les auteurs, mais le contenu (au demeurant loin d’être univoque) des manifestations leur importait beaucoup moins » . Le gain escompté en attractivité, par contre, a pesé ici autant qu’ailleurs. Il est symptomatique, à cet égard, que l’appel à projets régional ait été piloté non par l’instance politique mais par visit.brussels, le site touristique officiel. 131 activités ont été retenues et subventionnées dans ce cadre. Les pouvoirs locaux se sont taillé la part du lion (45,8 %), suivis par le monde associatif (16,8 %) puis par les organisations culturelles et musées privés (13 %).

   Si on considère l’ensemble des 434 initiatives centennales, les expositions viennent en tête (20,7 %), talonnées par les documentaires audio et vidéo (19,8 %), les conférences, cours et débats occupant la troisième position (17 %) et les performances artistiques et culturelles la quatrième (13,1 %). Par comparaison, la proportion des cérémonies commémoratives, soit pour l’essentiel les hommages organisés par les communes aux morts de la guerre, fait plutôt pâle figure (8,5 %). En dehors des corps traditionnellement représentés en pareils cas (armée, police, vétérans) et des écoles conviées pour faire nombre, « aucun autre public ne semble avoir été aussi régulièrement sollicité pour participer à ces cérémonies » , lit-on dans l’étude. Hors catégories, il convient d’ajouter à la liste les publications et un effort bien réel de mise en valeur des monuments de la Grande Guerre.

   L’abondance, comme indiqué d’entrée de jeu, caractérise incontestablement ces années anniversaires, et davantage encore si on tient compte de l’amplification nouvelle opérée par les sites Internet et les réseaux sociaux, façonnant des types de découvertes beaucoup plus individualisés que naguère. Quant au contenu, les spécificités ne sont pas moins marquantes. Les chercheurs n’hésitent pas à qualifier de « sorte de révolution des commémorations » , tant à l’intérieur des dix-neuf communes centrales que dans les autres parties du pays, la propension des organisateurs à jouer sur le registre des émotions, sur le ressenti du public, impliqué comme acteur notamment par des passerelles suggérées entre le passé et des objectifs du présent. Signe des temps ? « Par certains aspects, on pourrait même dire que ce n’est pas tant le passé comme objet de connaissance qui fut à l’ordre du jour du centenaire que la présentation de certaines valeurs qui font sens pour la société d’aujourd’hui: la défense de la liberté, la solidarité, la démocratie, la cohésion sociale… » 

   Ainsi les deux principales expositions bruxelloises se sont-elles inscrites « dans le discours postnational, centré sur la paix, qui caractérise la nouvelle muséographie de guerre » . Pas bien loin, en somme, de l’optique adoptée en Communauté flamande… Et pour s’y conformer, il ne s’est pas simplement agi de célébrer les bienfaits de la paix en conclusion du parcours. Le message devait être délivré au sein même de celui-ci. Ainsi le visiteur de « Bruxelles à l’heure allemande » a-t-il été invité à comparer, photographies à l’appui, la souffrance des populations civiles dans la capitale belge et dans les villes allemandes. Ce qui nous inspire au moins une question: la volonté de réconcilier les points de vue doit-elle aller jusqu’à mettre sur le même pied ceux qui ont été les victimes d’un envahisseur étranger en pays neutre et ceux qui l’ont été par les effets du va-t-en-guerre de leurs propres autorités ?… A ce que les professeurs Jaumain, Vaesen et consorts appellent « l’abandon de l’ancienne grille de lecture patriotique » , il y a quand même eu quelques dérogations, pas toujours volontaires. Outre les reprises par endroits, dans « 14-18, c’est notre histoire! » , des thèmes de la « poor little Belgium » ou du « culot » d’Albert Ier en opposition à un Guillaume II tourné en ridicule, les exceptions au propos dominant ont surtout été induites par la nature même des matériaux exposés en ce qu’ils traduisaient la vision des contemporains, sans qu’il y ait toujours une notice distanciatrice. Les concepteurs de l’exposition montée au musée de l’Armée se sont du reste « ressaisis » promptement en adaptant leur scénographie à la thèse des belligérants tous coresponsables – ou irresponsables – du conflit mondial et en inscrivant celui-ci dans une histoire qui conduit à l’Union européenne, fruit du triomphe de la sagesse, célébrée à la fin dans un film (n’engageant pas le comité scientifique, précisait un panneau!) De quoi s’interroger ici aussi, sur une logique qui, poussée à l’extrême, revient à rendre téléologiquement absurde la mort des combattants alors que dans le contexte de l’époque, elle ne le fut nullement.

   Bon nombre de présentations et de performances ont été à l’avenant. La guerre y a été relue à la lumière de thèmes d’actualité, en mettant en exergue la migration et l’exil, le pacifisme et l’objection de conscience, voire l’homosexualité dans les tranchées. Le musée BELvue a ainsi accueilli une exposition « Gender@War » du Centre d’archives et de recherches pour l’histoire des femmes. Le compositeur américano-belge Frederic Rzewski y est allé d’une Ode au déserteur. Plus comiquement, la commune de Berchem-Sainte-Agathe, dans une tentative d’annexion de la Journée de la femme 2015 au centenaire, a mis sur pied une animation mettant à l’honneur les travailleuses qui prirent la place des hommes dans les usines de fabrication d’obus pour les Alliés… en oubliant de préciser que si cette situation a existé en France, ce ne fut forcément pas le cas dans la Belgique presque entièrement occupée!

   D’une enquête menée par une équipe de l’ULB auprès d’élèves de 5è année de deux écoles secondaires bruxelloises, une francophone et une néerlandophone, il ressort que la mémoire collective de ce chapitre tragique de notre passé est restée largement commune, en dépit des différences de programmes scolaires existant entre les deux Communautés. Egalement mesurée, l’influence exercée sur ces mêmes élèves par la visite de l’exposition « 14-18, c’est notre histoire! » apparaît avoir été très limitée dans le temps. Qui a dit « tant mieux » ?

P.V.

[1] Serge JAUMAIN, Joost VAESEN, Bruno BENVINDO, Pierre BOUCHAT, Eric BOUSMAR, Iadine DEGRYSE, Chantal KESTELOOT, Olivier KLEIN & Karla VANRAEPENBUSCH, « Regards croisés sur un centenaire. Un premier bilan des commémorations de la Première Guerre mondiale à Bruxelles », dans Brussels Studies, Notes de synthèse, n° 116, 6 nov. 2017, 33 pp., http://brussels.revues.org/1576 (en libre accès, également disponible en néerlandais et en anglais).