Comment le Deuxième Reich est tombé à Spa

Centre de convalescence et de repos pour l’armée allemande, Spa a subi l’omniprésence de l’occupant, encore accrue par l’installation, en mars 1918, du Grand Quartier général et du Kaiser. La décision de demander l’armistice et l’abdication ont eu pour cadre la cité thermale, qui sera aussi un haut lieu des négociations de l’après-guerre (1914-1920)

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« Vous souvenez-vous de moi ? » demande l’Allemand. « J’ai fait de ce lieu mon quartier général il y a quelque temps, mais j’ai dû le quitter assez précipitamment » . A quoi la Spadoise en costume traditionnel répond: « Je n’ai pas oublié. Je vous ai gardé votre note ». (Source: caricature parue dans « Punch, or the London Charivari » , 5 mai 1920; n. 1, p. 132)

La province de Liège avait subi le premier choc de la Grande Guerre en août 1914. C’est aussi sur son sol que s’est joué le dernier acte avant l’armistice du 11 novembre 1918. De Spa, où le Grand Quartier général allemand était installé depuis mars, sont partis les émissaires allemands à destination de la forêt de Compiègne pour y négocier l’arrêt des hostilités. A Spa aussi, où l’empereur Guillaume II avait rejoint ses officiers, a été décidée son abdication, suivie de son exil aux Pays-Bas. A l’approche du centenaire de ces événements, une exposition accompagnée d’une publication en font mémoire au Pouhon Pierre-le-Grand, sous l’égide du musée de la Ville d’eaux [1].

Pourquoi Spa ? Dans ses Souvenirs de guerre, le général Erich Ludendorff, artisan de l’attaque sur Liège, devenu quartier-maître général du chef du grand état-major, le maréchal Hindenburg, invoque deux raisons: l’importance du parc immobilier offrant « avec Verviers, assez de place pour tous les départements de la direction suprême de l’armée » , et la nécessité de se rapprocher des « points les plus importants du front ouest » (cité p. 60). C’est à l’hôtel Britannique, où un abri antiaérien a été aménagé dans les caves, que s’installe l’état-major. Hindenburg et Ludendorff y ont leurs bureaux. Le Kaiser dispose pour sa part notamment de la villa Le Neubois, également dotée d’un abri, et du château de la Fraineuse, mais c’est de son train luxueusement meublé et stationné à la gare que le Souverain, grand voyageur, a fait sa résidence principale.

Un fonds photographique particulièrement riche nous restitue ces lieux où ont afflué, vers les maîtres du Deuxième Reich, les nouvelles fatales à terme pour leur pouvoir: l’offensive alliée de septembre, catastrophique pour l’Allemagne, la capitulation de ses alliés bulgares, turcs, austro-hongrois, mais aussi les mutineries et les révoltes dont la tache rouge s’est étendue de la mer du Nord à Berlin. Ludendorff caresse alors l’idée de faire porter aux dirigeants politiques le chapeau de la demande d’armistice en leur accordant en échange… un  régime parlementaire. Hindenburg partage cet avis et Paul von Hintze, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, propose, au cours d’une conférence tenue le 29 septembre à l’hôtel Britannique, de présenter le processus comme une « révolution d’en haut » , avec une constitution nouvelle conçue par les élites du pays (p. 73).

Rien d’étonnant, dans ces conditions, si les deux têtes du GQG ne vont pas négocier dans le wagon de Rethondes. C’est le civil Matthias Erzberger, alors secrétaire d’Etat sans portefeuille, qui est à la manœuvre avec quelques officiers subalternes. Avant qu’il ne gagne les avant-postes français, son train spécial s’arrête le 7 novembre à Spa où il s’entretient avec le maréchal Hindenburg. Celui-ci l’assure ne pas voir d’inconvénient à ce que des hommes politiques et non des militaires concluent un armistice « puisque le GQG n’a plus à donner de directives politiques » (cité p. 94). Le 12 novembre, au lendemain de la signature, Erzberger repassera par la ville d’eaux et constatera, écrivent les historiens, que « l’ambiance a bien changé en quelques jours: les soldats ne saluent plus les officiers, des drapeaux rouges flottent à l’avant des voitures du GQG » (p. 108). Et surtout, il n’y a plus d’empereur.

C’est que pour endiguer la révolution et en prendre la direction, la paix ne suffisait plus. Il a fallu y ajouter l’abdication, exigée en outre par le président américain Woodrow Wilson. Guillaume II a envisagé d’abord de s’effacer comme empereur tout en restant roi de Prusse, mais la pression de la majorité du gouvernement et des hauts gradés était trop forte. Le 9 novembre, elle s’est muée en contrainte.

Pour la population se profile la fin de plus de quatre années d’occupation dont l’exposition et le livre spadois ont aussi voulu rendre compte à travers de multiples documents et témoignages. Pour la Perle des Ardennes, les conditions de vie et les privations ont été globalement les mêmes que pour l’ensemble du pays, mais avec une omniprésence allemande beaucoup plus pesante, et ce dès avant l’arrivée du Grand Quartier général. Transformée par la Croix-Rouge en un grand complexe hospitalier aux premiers jours de l’invasion, la ville est devenue ensuite un centre de convalescence et de repos pour les soldats allemands du front occidental, sous le nom de Kaiserliches Militär Genesungsheim (KMG). En quelques mois, une quarantaine de lieux (réseau hôtelier, bâtiments publics…) ont été réquisitionnés à cette fin, aux frais des habitants. Spa paye donc le prix fort, alors qu’elle est de surcroît coupée de l’extérieur pour raisons de sécurité et privée des activités économiques sur lesquelles elle reposait principalement.

Pendant la première phase de l’occupation, correspondant à la guerre de mouvement du début, on a connu aux portes des Hautes Fagnes les exactions contre les civils. Certes en deçà des sommets dans l’horreur atteints à Visé ou à Dinant, elles se sont tout de même soldées, le 8 août à Francorchamps, par quatorze civils tués et vingt-deux maisons détruites. « Excès, vols, pillages de la soldatesque dans toute la ville et environs » , a noté dans son carnet de campagne le docteur Achille Poskin, chef de service de la Croix-Rouge (cité p. 42). La seconde phase, après le passage à la guerre de positions, est marquée par la nécessité pour l’ennemi de résoudre des problèmes, d’administration et d’intendance notamment, non prévus au départ.

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Les agriculteurs qui veulent se rendre aux champs pour traire leurs vaches doivent demander une autorisation cosignée par le commissariat de police et la Kommandantur. Celle-ci a été accordée à Armand Goulevant le 18 septembre 1914. (Source: n. 1, p. 43)

Sur l’ampleur du contrôle imposé à la population, un simple document comme celui que l’agriculteur Armand Goulevant a dû demander pour être autorisé à… se rendre aux champs afin d’y traire ses vaches, en dit plus qu’un long discours! Rien d’étonnant si les tentatives du commandant allemand Steinitzer, arrivé le 18 juin 1915, pour améliorer les relations avec les autochtones ne sont guère couronnées de succès. L’officier en fera le constat amer en déclarant  au bourgmestre Joseph de Crawhez: « Ne trouvez-vous pas, Monsieur, qu’il est difficile de connaître la vérité dans ce pays ? On ment beaucoup. On n’est pas franc. On se méfie de nous » (cité p. 42). Plus loin que la réserve hostile, il y a la résistance, mais elle est à très hauts risques dans une région à ce point quadrillée par les Feldgraus. Le dentiste d’origine lorraine Amédée Hesse, arrêté avec d’autres membres de son réseau de renseignements, est condamné à mort et fusillé le 18 octobre 1915 à l’ancien fort de la Chartreuse à Liège. Auparavant, il s’est entretenu avec l’aumônier allemand, l’abbé Kruger, et s’est converti à la foi catholique.

Après la victoire, les lieux où l’Empire allemand a vécu ses dernières heures ne manquent pas de susciter l’intérêt. Ils se retrouvent ainsi symboliquement au cœur de deux moments importants dans la difficile construction de la paix. Dès le 13 novembre 1918, la commission interalliée d’armistice s’établit à Spa. Elle tient ses pourparlers à l’hôtel Britannique, déserté par les généraux du Reich, alors que son président, le général français Alphonse Nudant, logera au Neubois où l’ex-Keiser l’a précédé. Témoin de l’évacuation des colonnes allemandes qui se poursuit, Nudant décrira, dans ses souvenirs publiés par La Revue de France en 1925, leur défilé « en chantant à travers Spa avec des branchages verts aux canons des fusils » (cité p. 108).

Du 5 au 19 juillet 1920, un an après la signature du traité de Versailles, une conférence diplomatique réunit plus de 250 délégués de douze pays en présence de quelque 200 journalistes et de milliers de curieux. C’est au château de la Fraineuse, une fois de plus « dans les murs » du Hohenzollern déchu, que se déroule l’événement. Il est marqué par des contacts plus cordiaux entre anciens ennemis, mais la menace d’occuper la Ruhr en cas de défaut de paiement des indemnités de guerre y est signifiée. Elle sera mise à exécution en 1923 par la France et la Belgique.

Si la vie a repris son cours dans la cité thermale et si le sommet contribue à y relancer quelque peu le tourisme, on n’y retrouvera plus le lustre d’antan. Les loisirs de la haute société changent et les progrès des moyens de transport imposent la concurrence de destinations plus lointaines. Le salut viendra de la diversification des activités mais pour l’heure, c’en est bien fini, ici comme ailleurs, du bel optimisme dont le bourgmestre de Crawhez s’était fait l’écho, le 26 juillet 1914, dans son discours prononcé lors de l’inauguration des nouvelles installations des bains carbogazeux. « C’est le début d’une nouvelle ère de prospérité qui ne s’arrêtera plus » , déclarait-il alors (cité p. 9), devant une assemblée enthousiaste qui entonna aussitôt Vers l’avenir: « Le siècle marche et pose ses jalons / Nous marquant une étape nouvelle » . Neuf jours après se mouvait, avec la violation de la neutralité belge, l’engrenage inaugural des plus grandes tragédies de notre temps.

P.V.

[1] L’exposition est didactique, faite pour l’essentiel de copies de documents. Elle est ouverte jusqu’au 2 décembre 2018. L’ouvrage est dû à David HOUBRECHTS, Marc JOSEPH, Marie-Christine SCHILS et Luc PEETERS, Guerre & Paix. Spa et l’Europe 1914-1920, Spa, édition du musée de la Ville d’eaux, 2018, 160 pp.

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