Cité de la laine, mais aussi de l’invention

L’industrialisation du textile verviétois a largement reposé à ses débuts sur l’imitation des innovations britanniques. Par la suite, les lainiers et mécaniciens locaux ont à leur tour inventé et perfectionné. Avec son actif et son passif sociaux, cette modernisation du secteur n’a pu toutefois empêcher son lent déclin au XXè siècle

Ensimeuse, éjarreuse, peigneuse, mule-jenny, Léviathan, retordeuse, ourdissoir, cannetière, décatisseuse, endosseuse plieuse…: elles semblent bien étranges au profane, les machines héritières de la révolution industrielle qui permit à Verviers, au XIXè siècle, de s’affirmer comme « le plus grand centre drapier du continent » [1]! En bord de Vesdre, pas moins de trois lieux sont voués à la conservation et à la mémoire de ces acteurs matériels de l’activité phare d’antan: le Centre touristique de la laine et de la mode (CTLM), le pôle d’archéologie industrielle du Solvent belge et, dans le cadre d’un parcours en dix étapes, l’espace public urbain lui-même. Une récente publication, richement illustrée, de l’Institut du patrimoine wallon est venue à point nommé présenter ces installations et outillages, leur rôle et leur fonctionnement, ainsi que les bâtiments de l’ancienne usine textile du Solvent [2].

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Léviathan chez Simonis en 1926. (Source: Musées de Verviers; n. 2, p. 163)

Les fruits de l’inventivité humaine ici rassemblés frappent par leur nombre et les audaces qu’ils recèlent, certes, mais aussi par leur fulgurance: une vraie Blitzkrieg technologique. L’essentiel se joue dans la première décennie du XIXè siècle. L’arrivée en 1799 de William Cockerill, l’importateur des innovations britanniques, engagé par les drapiers Ywan Simonis et François Biolley, est généralement donnée pour décisive. Mais la recherche historique a mis en évidence les améliorations déjà réalisées par les artisans locaux. On dénombre au moins six fabricants mécaniques actifs à Verviers et à Ensival avant la fin du XVIIIè siècle. Reste qu’en 1804, c’est par milliers que se comptent, sur le marché régional, les machines adaptées aux différentes phases de la production textile.

Les dispositifs conçus pour le cardage et le filage de la laine, introduits par Cockerill, ont marqué le grand tournant avec la navette dite « volante » , également originaire d’outre-Manche (John Kay, 1733), qui constitue la « première automatisation du métier à tisser » (p. 242). La mule-jenny (Samuel Crompton, 1779), nom donné au métier à filer mécanique qui multiplie le nombre de fils produits simultanément, est à Verviers en 1801, après Gand où Liévin Bauwens a brisé le monopole anglais dès 1798 (p. 192). On notera cependant que Jean-François Potelle situe vers 1818 son introduction chez Biolley et à partir de 1840 sa diffusion dans la filature (n. 1, p. 23). La machine à vapeur fait quant à elle son entrée sur la scène verviétoise en 1816 par les acquisitions du drapier Hubert Sauvage et de James Hodson, beau-fils de Cockerill. Cette nouvelle énergie vient s’ajouter à celle des roues à aube de la Vesdre et du canal des Usines sans pour autant les supprimer. Et la série des commencements continue: première tondeuse mécanique chez Biolley en 1821, première filature peignée chez le même et de Grandy en 1822, première tondeuse horizontale des tissus construite par Julien Désiré Houget, Français établi à Verviers, en 1823…

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Les ouvriers – et surtout ouvrières – de la firme Peltzer attelés à la préparation des fils de laine en 1884. (Source: Musées de Verviers; n. 2, p. 240)

Avec le temps, l’imitation de John Bull (surtout) fait place aux inventions et aux évolutions locales. Une décatisseuse (traitement à la chaleur humide) est ainsi construite par l’usine de fabrication Duesberg-Bosson dès 1834. Mais surtout, c’est dans le domaine de la préparation de la laine, à partir du milieu du XIXè siècle, qu’on opère ici en éclaireurs. L’échardonneuse (élimination des chardons) développée par Houget et Charles Teston, compatriote de Cockerill (1850), puis portée à la haute productivité par Célestin Martin (1870), la laveuse mécanique mise au point par Henri Peltzer (1855) et surtout la ligne de lavage en continu (ou Léviathan) d’Eugène Mélen (1864) transforment le secteur en profondeur. Bientôt révolu, le temps du bain manuel où la laine était « plongée dans une cuve contenant 4/5è d’eau chauffée à 60° C et 1/5è d’urine récoltée contre paiement auprès des habitants de la ville » (Jean Knott , p. 49). A noter que Martin et Mélen sont deux mécaniciens qui ont quitté leur patron et fondé leur propre entreprise.

Ces avancées sont contemporaines des premiers essais de métier mécanique à tisser et de machines à encoller et à ourdir. Ils sont datés de 1845 mais ne percolent dans les ateliers qu’à partir des années 1860. Chemin faisant, la fabrication moderne du tissu participe aussi de la face sombre de la révolution industrielle. « La navette court et glisse / En un trajet incessant / Sur la trame raide et lisse / Qui me met les doigts à sang » , chante Jacques Gueux (Charles Guillaume) en 1896 (cité p. 354). Pour ne rien arranger, face à la concurrence étrangère et à la crise économique qui sévit à partir de 1873, le patronat table sur le tissage à deux métiers par ouvrier pour accroître les rendements. Une vague de conflits sociaux en résulte.

Quand elle impose des cadences infernales aux hommes ou quand elle est introduite en vue de les remplacer, la machine est ennemie. Vers 1806, celles à carder et à filer font chacune le travail de 24 personnes par jour. En 1848, la première échardonneuse permet de se passer de 80 ouvrières. L’ex-Cité lainière fait l’expérience de la confrontation, des bris et incendies d’outillages à l’aube du XIXè siècle à l’automatisation qui, dans les années 1950, « commence à supprimer les dernières fonctions manuelles attractives qui subsistaient pour les ouvriers » (Freddy Joris, p. 353). Entre-temps, il faut aussi reconnaître les fruits portés par la croissance du secteur malgré les crises, notamment grâce aux acquis technologiques et aux nouvelles ressources en matières premières provenant d’Amérique du Sud et d’Australie. Au début du XXè siècle, les travailleurs verviétois bénéficient de salaires relativement élevés et d’une organisation syndicale précoce, qui a permis d’arracher la première convention collective sectorielle de notre histoire. Nous ajouterons, sur un plan plus général et même s’il reste du pain sur la planche, les retombées reconnues des lois sociales promulguées par les gouvernements catholiques, qui ont senti le vent du boulet lors des grèves insurrectionnelles wallonnes de 1886, mais aussi entendu les enseignements ecclésiaux actualisés par l’encyclique Rerum novarum. Dans son Etude sur les conseils de l’industrie et du travail en Belgique, publiée en 1889, le jurisconsulte français Fernand Payen dresse ce constat: « Nous nous trouvons en présence du plus complet effort législatif dont l’histoire de ce siècle puisse, en aucun pays, nous offrir l’exemple » [3].

Mais déjà, le textile verviétois se trouve sur l’aiguillage qui conduira à son lent déclin et à sa quasi-disparition dans le troisième tiers du XXè siècle. Certains chercheurs voient les germes du processus à l’œuvre dès les temps de l’euphorie. Dans la seconde moitié du XIXè siècle, les lainiers auraient été victimes de leurs succès sur les phases antérieures à la filature, lesquels auraient favorisé le développement de la vente de produits lavés, non travaillés, à des industriels étrangers. La propension à faire du filé et des étoffes de fantaisie serait également en cause. Les exportations de tissus ont diminué pour tomber, en 1892, en dessous du niveau des importations dans la même gamme de produits.

Lentement mais sûrement, la foi collective dans l’étoffe se perd. Après la Seconde Guerre mondiale, le Solvent belge et le Lavoir carbonisage de Dolhain dominent le marché verviétois des laveurs carboniseurs. A la fin des années ’70, ils s’engagent sur la voie de la fusion. « Si on continue à se faire concurrence sur un marché qui est en chute, on va mourir tous les deux » , se sont dit les dirigeants, selon le président honoraire du Solvent Léon Sagehomme (entretien, p. 99). En est résulté Traitex, rue de Limbourg, un des derniers lavoirs/carbonisage industriels en Europe occidentale.

Mais quelques fragments de passé survivant dans le présent ne dispensent pas la ville, devenue capitale wallonne de l’eau en 1999, de se forger un nouveau destin.

P.V.

[1] Jean-François POTELLE, « L’industrie textile: apogée et germes du déclin », dans Le XIXè siècle verviétois, dir. Freddy Joris, Verviers, Centre touristique de la laine et de la mode, 2002, pp. 23-30 (23).

[2] Freddy JORIS, dir., & Marc PIERRE, Le pôle d’archéologie industrielle du Solvent à Verviers, t. 1: Contexte historique et architectural, machines textiles et installation de « solventage », Namur, Institut du patrimoine wallon (coll. « Les dossiers de l’IPW », 25), 2017, 361 pp. – L’Institut du patrimoine wallon est aujourd’hui l’Agence wallonne du patrimoine.

[3] Cité in Godefroid KURTH, La nationalité belge, Namur, Picard-Balon, 1913, p. 188.

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