Des incunables à la révolution numérique, comment être éditeur belge ?

Depuis les origines, l’impression et l’édition ont été confrontées à notre « périphéricité » face à la France. De grandes maisons ont néanmoins pu émerger en se donnant des spécialisations qui les distinguaient de Paris. Mais les défis internationaux et numériques ne cessent de changer la donne… (XVè-XXIè siècles)

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La statue de Dirk Martens érigée sur la Grand-Place d’Alost en 1856. (Source: http://www.dirkmartenscomité.be/about/)

C’est à Dirk Martens, formé sans doute en Italie du Nord et associé à Jean de Westphalie, qu’on doit les premiers livres imprimés dans l’espace belge, plus précisément à Alost en 1473-1474. Symptomatique: après deux ou trois décennies d’activité, notre pionnier, déjà, déplorait que les lecteurs accordent plus de poids et de prestige aux ouvrages édités à l’étranger, bien que leur qualité ne soit nullement supérieure. Une plainte qui allait traverser les siècles… En 1929, la propension nationale à l’autodénigrement a trouvé à s’exprimer on ne peut plus éloquemment sous la plume de l’écrivain Roger Avermaete. Celui-ci, en effet, affirma ni plus ni moins que « l’édition est inexistante en Belgique » . Ceci au cœur de l’Entre-Deux-Guerre, période que Pascal Durand et Tanguy Habrand, qui rapportent ce propos et l’état des lieux qu’il conclut (pp. 185-186), qualifient comme étant celle d’une « renaissance de l’édition belge » [1]!

D’emblée, l’étude très fouillée du professeur et de l’assistant à l’Université de Liège fait percevoir, dans la longue durée où elle s’inscrit, la permanence du complexe nourri par le poids, la concurrence et la force d’attraction de la France voisine [2]. Et dans ce domaine plus encore que dans d’autres, en termes économiques comme politiques, la France, c’est Paris. Cette lutte inégale sur le marché a aggravé une autre constante: le manque de continuité des entreprises au fonctionnement souvent artisanal, « la longue et répétitive logique » de leurs apparitions et disparitions rapides, entraînant un déficit de transmission entre les générations (p. 512).

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Le livre devenu classique du Dr Spock, premier titre de la collection « Marabout service » en 1952 (maintes fois réédité par la suite), a été le premier grand best-seller de la maison. (Source: Marabout)

Et pourtant, en dépit de ces handicaps, bien des grands noms ont émergé sous nos cieux, qui demeurent de fait ou dans les mémoires: Casterman, La Renaissance du livre, Marabout, Dupuis, Le Lombard, De Boeck, Labor, Espace Nord… En grande partie, ces enseignes doivent leur succès à des « niches » choisies à côté de la production littéraire pour laquelle la capitale de l’Hexagone demeurait toute-puissante. Ainsi est-ce dans le livre religieux, le livre pour la jeunesse, la bande dessinée et le livre pratique, en particulier, que « des forces de développement dans la durée » et « des ressorts d’inventivité formelle remarquables » ont « assuré longtemps à un large pan de l’édition belge, forte en ce cas de sa position périphérique, une solide rente de situation » (p. 490). S’y sont ajoutés des créneaux plus spécifiques, tels que l’architecture pour Mardaga et les sciences humaines pour Complexe, ou obligatoirement autochtones comme les pandectes, les manuels scolaires, les publications régionales… Marabout (Gérard & Cie) s’est ainsi illustré dans la littérature populaire, sans négliger la classique, et à partir de 1952 par sa collection de livres services dont le premier titre, version française du célèbre Common Sense Book of Baby and Child Care (Comment soigner et éduquer son enfant) du docteur américain Benjamin Spock, « sera aussi le premier grand best-seller de la maison » (p. 276).

Dans un passé plus lointain, les autres moments de floraison relevés par les chercheurs portent aussi peu ou prou la marque de notre « périphéricité » et des stratégies qu’elle inspire. Dès le temps des incunables, dans un marché encore en voie de formation, la propension est d’œuvrer en vue d’un public cible déterminé localement: le monde des humanistes pour Martens, l’université pour Jean de Westphalie à Louvain, l’impression en langue française pour Colard Mansion à Bruges, en langue néerlandaise pour Gerard Leeu à Anvers, entre autres… Plus tard et pendant quelque deux siècles, du milieu du XVIIè au milieu du XIXè, l’art typographique belge se distingue dans une spécialisation moins glorieuse: celle de la contrefaçon, associée à une faible créativité littéraire dans le pays en langues vernaculaires. Pour appuyer le propos des deux spécialistes quant à l’ampleur du phénomène et aux traces qu’il a laissées, il n’est que de consulter l’article « Contrefaçon » du Grand Robert de la langue française [3]: y figurent, parmi les énoncés illustratifs, « les contrefaçons (ou « préfaçons » ) belges des romans de Balzac » , et comme citation, outre un article du Code pénal, ce passage d’Eugène Labiche: « Ah! ma contrefaçon est belge!… Voyez-vous ça! » (Les petites mains, III, 12) A la fin de l’époque des (mé)faits, même si le libraire-imprimeur bruxellois Charles Hen, dans un plaidoyer pro domo publié en 1851, peut invoquer un écrivain anglais vantant « des frappes élégantes » et « de magnifiques ateliers » qui produisent « des contrefaçons supérieures aux éditions originales » (cité pp. 102-103), le secteur ne se dépêtre pas d’une image négative. La pratique finira par décliner, notamment sous l’effet de la multiplication outre-Quiévrain des éditions à bon marché.

A la fin du XIXè siècle, le paysage se transforme radicalement. L’émergence de grands auteurs nationaux, de De Coster à Verhaeren en passant par Lemonnier, accompagne celle d’éditeurs rayonnant dans le monde des lettres. Albert Lacroix, Henry Kistemaeckers et Edmond Denan affichent respectivement Hugo, Maupassant et Mallarmé à leur catalogue. L’essor suivant, déjà mentionné, survient entre les deux guerres. Les locomotives sont cette fois des industriels du divertissement, parmi lesquels les catholiques se taillent la part du lion: Casterman avec Hergé, Dupuis avec le Journal de Spirou mais aussi Bonnes Soirées, Le Moustique et leurs équivalents flamands. La Renaissance du livre poursuit quant à elle sur la lancée des figures de proue littéraires de la « Belle Epoque » . Important déploiement d’initiatives encore dans les années 1970 et 1980 avec Jacques Antoine (patrimoine et littératures belges), Les Eperonniers qui le prolongent tout en s’en démarquant, mais aussi Le Cri, Talus d’approche, Luce Wilquin… Le mouvement reçoit une impulsion certaine du focus mis sur la créativité nationale à l’occasion du 150è anniversaire de l’indépendance en 1980, année du festival Europalia Belgique mais aussi de la publication du recueil La Belgique malgré tout où 69 auteurs, sous la coordination de Jacques Sojcher (Université libre de Bruxelles), expriment leur rapport à la terre natale. Les pouvoirs publics ont perçu le courant: l’asbl Promotion des lettres belges de langue française voit le jour en 1981 et la Communauté française, sortie des limbes, apporte aides et subventions au paysage éditorial.

Mais pour celui-ci, l’heure est aux plus redoutables défis internationaux qui poussent aux concentrations, souvent au profit de groupes français. Hachette Livre prend ainsi le contrôle complet de Marabout en 1983 et Flammarion, en 1999, celui de la vénérable maison Casterman, en activité à Tournai depuis la fin du XVIIIè siècle. Il y en aura d’autres, affectant plus fortement les champs du livre scolaire et de la bande dessinée. Cette dernière accuse le coup d’autant plus que le modèle belge résolument familial (« de 7 à 77 ans » ) a été battu en brèche par un glissement vers la BD pour adultes, adonnée à la transgression formelle et morale, sous l’influence de la France (Futuropolis, Glénat, Les Humanoïdes associés…). L’édition belge, dans la terminologie de Pascal Durand et Tanguy Habrand, se voit « reléguée du côté du divertissement et d’une naïveté morale missionnaire » (p. 298). La nouvelle vague bédéiste ne tardera cependant pas à déteindre sur les producteurs même les plus traditionnels, comme en témoigne notamment le lancement de la revue (A suivre) par Casterman en 1978.

C’est l’occasion d’observer que dans la définition des lignes éditoriales comme dans les décisions de regroupements d’entreprises, le marché dicte sa loi bien plus que les impératifs de cohérence religieuse, philosophique ou éthique. Les collections scolaires de Labor, étroitement liées à l’enseignement public, sont ainsi intégrées en 2007 aux Editions Averbode nées au sein de l’abbaye prémontrée. Et le groupe Média participations, fondé par l’homme politique français Rémy Montagne et étiqueté (très) catholique, repreneur du Lombard en 1986 et de Dupuis en 2004, fonctionne dans les faits « plus à la rentabilité sans grand état d’âme qu’à la ferveur idéologique » (p. 468).

Aujourd’hui, l’activité éditoriale demeure bien représentée, mais le recul manque pour écrire l’histoire – et d’abord pour s’assurer de la durabilité – de maisons de taille parfois modeste, censées entretenir la flamme contre vents et marées. Se pose plus encore la question de savoir de quel nouveau monde de l’art et du savoir publiés la révolution numérique sera porteuse. On peut tout au plus, pour l’heure, constater les effets « déracinants » du site Internet, devenu le point de ralliement, qui impose « une totale plasticité géographique, économique – et intellectuelle » (Yves Winkin, postface, p. 520). Il n’importe plus guère, désormais, que les bureaux soient sis à Bruxelles ou à Paris.

Pour le reste, il est raisonnable de penser qu’il y aura toujours des éditeurs, quel que soit le support. Mais se trouvera-t-il encore, demain ou après, des auteurs pouvant vivre de leur plume ?

P.V.

[1] Histoire de l’édition en Belgique XVè-XXIè siècle, postface d’Yves Winkin, (Bruxelles), Les Impressions nouvelles, 2018, 576 pp.

[2] On notera que cet ouvrage, sauf dans son premier chapitre relatif aux débuts de l’imprimerie, s’inscrit essentiellement dans les contours de l’actuelle Communauté française de Belgique. Il est par ailleurs, sur le fond, très aiguillé par les concepts et grilles de lecture de Pierre Bourdieu. Epinglons en outre, comme grain à moudre pour une sociologie critique de base, le manque manifeste de recul des auteurs dans le paragraphe dithyrambique qu’ils consacrent… à leur propre éditeur (pp. 508-509).

[3] Version électronique, 2005.

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