Voix d’experts, foi populaire: l’énigme d’Ophoven

La fin du XIXè siècle a été étonnamment riche en phénomènes religieux sortant de l’ordinaire et attirant les foules. Le cas de la Limbourgeoise Maria Cretskens, aujourd’hui oublié, a alimenté les polémiques entre les tenants du miracle et ceux de la pathologie ou de l’escroquerie (1895-1898)

« Quand on l’observe sur son lit, où elle se tient à moitié assise (comme nous l’avons fait personnellement), on est touché jusque dans l’âme » . Ainsi s’exprimait, dans le Maeseycker Weekblad en mai 1895, un des nombreux témoins des extases et du long jeûne de Maria Cretskens. Aussi oubliée aujourd’hui qu’elle défraya la chronique à l’époque, celle qui fut surnommée « la sainte fille d’Ophoven » (aujourd’hui commune de Kinrooi) était née en 1874 à Stevensweert, dans le Limbourg néerlandais. Elle avait 6 ans quand sa famille traversa la Meuse pour s’établir du côté belge. Très pieuse, elle dut interrompre pour raisons de santé son noviciat au carmel d’Echt, qui allait être plus tard celui d’Edith Stein.

S’il faut en croire l’hebdomadaire maaseikois, au printemps 1895, c’est par centaines que les visiteurs « de près et de loin » se pressaient à la ferme Schurenhof habitée par les Cretskens. Pour pouvoir reprendre une vie et une activité normales, ceux-ci finirent par annoncer dans la presse qu’ils ne recevraient plus personne, à l’exception des ecclésiastiques. Les années passant, Marieke retourna dans un anonymat relatif, dont elle ne devait plus sortir jusqu’à sa mort en 1958.

PASBEL20181217a
La page une du « Denderbode » , journal publié à Alost, le 11 juillet 1895. L’affaire Maria Cretskens est traitée en colonnes 4 et 5 sous le titre « Een wonder » (« Un miracle » ). (Source: Stadsarchief Aalst, Digitaal krantenarchief, http://aalst.courant.nu/issue/DDB/1895-07-11/edition/0/page/1?query=)

Kristof Smeyers, chercheur doctorant à l’Université d’Anvers, s’est penché sur cette carrière mystique fulgurante et surtout sur ses retombées dans le milieu environnant ainsi que sur les débats qu’elle a suscités [1]. Sans surprise, les avis des médecins consultés alors tendirent à pathologiser l’extase: hystérie pour l’un, autosuggestion pour l’autre, voire hypnose pour un ancien élève du neurologue français Charcot. S’agissant d’une femme, ces diagnostics renouèrent volontiers avec un discours ancien, modernisé par Freud [2], liant l' »enthousiasme » religieux à la psyché féminine. Avec tout ce qu’elle pouvait drainer de soupçons de frustrations compensées, cette approche percolait notamment dans les satires du sulfureux Félicien Rops, où sainte Thérèse d’Avila apparaît dans une béatitude qui n’a rien d’édifiant.

A d’autres tenants d’une explication strictement naturelle, une piste seconde ne devait pas manquer de se proposer: celle de l’escroquerie. On la trouve soutenue dès le 5 juin 1895 dans le journal néerlandais Java-Bode qui, sans attendre les diagnostics de la faculté, douta que Maria n’ait rien mangé pendant six mois alors que « les miettes sont encore sur sa bouche » et qu’un prêtre l’aurait vue s’alimenter (ledit prêtre s’est rétracté par la suite). La tâche de ceux qui étaient convaincus et voulaient convaincre d’être en présence d’une anagôgê (élévation de l’âme) authentique fut aussi compliquée du fait qu’en pareils cas, la volonté d’instruire « à charge » dépasse les clivages philosophiques: la hiérarchie de l’Eglise elle-même fait preuve d’une extrême prudence et requiert, avant de prendre attitude, que toutes les hypothèses rationnelles soient envisagées. Selon l’historien, qui s’est précédemment plongé dans le monde des stigmatisé(e)s britanniques de l’ère victorienne, les interactions étaient nombreuses, depuis le milieu du XIXè siècle, entre les experts de la théologie et ceux de la science: « Les prêtres utilisaient le jargon médical – comme le curé d’Ophoven qui ramenait le jeûne de Marieke à « une maladie naturelle » – et les médecins posaient « la fraude » comme diagnostic » .

Pour appréhender les sentiments du peuple chrétien, généralement plus prompt à s’émerveiller, les témoignages publiés par les journaux locaux constituent une source privilégiée, même si elle n’est pas toujours exempte de biais (quête du sensationnel, registres culturels différents…). Nulle place ici pour les supputations de débilité ou de mise en scène: ainsi le Nieuwe Koerier se référait-il, le 26 mai 1898, aux descriptions faites par des spectateurs pour lesquels le visage de l’extasiée exprimait une intense et imperturbable « joie céleste » . En lui tenant la main, racontait l’un d’eux, elle lui « a déclaré, à voix basse, qu’elle se sentait profondément heureuse » .

PASBEL20181217b
La stigmatisée Maria von Mörl a fait affluer des milliers de pèlerins de toute l’Europe à Caldaro (Sud-Tyrol). (Source: collection privée, n. 1, p. 69)

On sait aujourd’hui que le phénomène Cretskens n’était nullement isolé. Bien d’autres visions, ravissements et « hors de soi » contemporains suscitèrent les mêmes engouements ou interrogations. Les limites géographiques de leur notoriété devaient toutefois les maintenir longtemps sous le radar de la recherche académique. Seule a émergé Louise Lateau, dont les plaies christiques firent affluer des pèlerins de toute l’Europe, entre 1868 et 1883, à Bois-d’Haine (Manage) où sa demeure est toujours visitable aujourd’hui. Cet épisode est devenu référentiel surtout par l’ampleur des polémiques qu’il occasionna entre les tenants du miracle et ceux de la maladie. Plus largement, c’est à travers toute l’Europe de la fin du XIXè siècle qu’on peut, selon les termes de Kristof Smeyers, parler d’une « vague de phénomènes populaires extatiques » . De quoi nuancer à tout le moins l’hypothèse d’une marche triomphale de la sécularisation et du « désenchantement » en ce temps… Avant Louise Lateau, la stigmatisée Maria von Mörl (1812-1868) avait fait de Caldaro (Sud-Tyrol) un pôle d’attraction également international.

Faut-il pour autant suivre l’historienne allemande Nicole Priesching quand elle fait de l’ekstatische Junkfrau, vierge, jeune, illettrée, chétive et de famille pauvre, une figure archétypique des quêtes ambiantes de contact avec le divin ? Les caractères qu’elle mentionne n’avaient en réalité rien d’immuables. Une Maria Cretskens n’y correspond guère, elle qui était allée à l’école, appartenait à la paysannerie aisée et garda en outre un teint vif malgré les longues privations qu’elle s’imposait. Le Nieuwe Koerier, dans l’article déjà cité, décrivait une « fille ravissante » aux « cheveux blond doré » et aux « traits fins, très réguliers » .

Les études récentes consacrées aux manifestations religieuses réputées surnaturelles s’accordent en revanche sur l’utilité de déplacer l’accent de la parole souvent condescendante des experts à celle, sans filtre, des témoins et des acteurs. Si la littérature des temps médiévaux et du début des temps modernes, souvent due à des clercs et des hagiographes, encourt de passer au crible de la critique parce que l’unio mystica entre la personne extatique et Dieu y est vue de l’intérieur, il n’y a pas plus d’objectivité dans les approches qui créent d’emblée une distance en excipant de grilles de lecture exclusivement psychologiques ou sociologiques. Le rayonnement de Marieke d’Ophoven a été à la base d’une expérience sensible et spirituelle, individuelle et collective. Une communauté se l’est approprié, une identité locale s’y est affirmée, sans doute. Mais l’événement a aussi révélé et influencé tout à la fois une mystique populaire, faite de dévotion et de joie, même quand s’y mêlait la douleur, à l’instar de ce que vécut l’Avilienne (mirabiliter delectari). « On a à peine besoin de l’approcher que le cœur s’élève dans les hautes sphères » , écrivit dans une lettre ouverte le baron de Rijckholt, prêtre du village néerlandais de Thorn. C’est bien ce qui confère toute sa pertinence au conseil du chercheur anversois de « pénétrer « le terrain » avec une visière méthodologique découverte » . Faute de quoi, on s’expose à ne pas voir grand-chose.

P.V.

[1] « Perspectieven voor de studie van religieuze extase in negentiende-eeuws Vlaanderen » , dans Tijd-Schrift. Heemkunde en lokaal-erfgoedpraktijk in Vlaanderen, « Genot » , jaargang 8, n° 2, 2018, pp. 65-77. https://www.heemkunde-vlaanderen.be/tijd-schrift/, Zoutwerf 5, 2800 Mechelen.

[2] Ses Etudes sur l’hystérie, écrites en collaboration avec Josef Breuer, ont été publiées en 1895.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s