Maastricht au front pionnier, Liège aux avant-postes

Rattachés aux Provinces-Unies protestantes, la cité de saint Servais et ses environs n’en sont pas moins demeurés partie intégrante du diocèse de Liège. La fragile coexistence des Eglises catholique et réformée n’y a pas fait taire les controverses, avivées par un pasteur français des plus combatifs (1632-1636)

Riche est l’Ancien Régime en singularités institutionnelles et en configurations territoriales inattendues. Le statut de Maastricht constitue à ces égards un cas des plus exemplaires. Placée sous la cosouveraineté des rois d’Espagne (en tant que ducs de Brabant) et des princes-évêques de Liège, la ville conserve ce régime même après son rattachement aux Provinces-Unies en 1632, dans la dernière phase de la guerre de Quatre-Vingts Ans. Tout en se situant hors de la principauté et dans un Etat né de la Réforme protestante, la cité de saint Servais continuera de faire partie du diocèse de Liège.

Enjeu stratégique de taille, contrôlant le passage de la Meuse, la place est aussi montée en puissance symbolique dans les deux camps, ayant subi à la fois les flambées iconoclastes et la furie espagnole. Mais les nouveaux maîtres jugent opportun d’agir avec prudence. On ne rééditera pas ici l’opération radicale menée en 1629 à Bois-le-Duc où la « Milice » orangiste « a laissé quelques Couvens de Religieuses, mais chassé tous les gens de l’église » , selon le témoignage d’Henri de Turenne, alors jeune soldat dans l’armée de son oncle [1].
Au printemps 1632, une déclaration des États généraux, la haute instance de la république, adressée « aux Provinces & Villes, du Pays bas subject au Roy d’Espaigne » , promet de maintenir leurs privilèges et leur religion en cas de conquête. La capitulation accordée le 22 août à Maastricht par le stathouder (pratiquement chef de l’Etat) Frédéric-Henri confirme, dans son article 4, que « demeurera dans lad. Ville le libre exercice public de la Religion Catholique Romaine, dans les eglises, cloistres, et par tout ailleurs » , l’article 2 stipulant pour sa part que « la Religion Reformée se pourra exercer librement et publicquement » .

Le choix de la coexistence pacifique entre les deux cultes s’est imposé pour plusieurs raisons, parmi lesquelles la faiblesse des protestants dans les rapports de force locaux, une marge de manœuvre limitée par le maintien de l’ancien condominium hispano-liégeois, mais aussi le rapprochement esquissé entre les Provinces-Unies et la France, qui débouchera en 1635 sur une alliance en bonne et due forme contre l’ennemi commun espagnol. Précieuse, dans ces conditions, est la neutralité des Princes-Evêques, traditionnellement proches des Rois Très Chrétiens. Ceci dit, il n’en est pas moins décidé d’installer sur le territoire maastrichtois deux églises réformées, dont une francophone. A la lisière de la principauté épiscopale, la mesure n’a évidemment rien d’innocent…

Pour servir les ouailles dans la langue de Montaigne, appel est fait au pasteur français Samuel Des Marets (ou Samuel Maresius), arrivé dans la foulée des troupes du duc de Bouillon Frédéric-Maurice, petit-fils par sa mère de Guillaume le Taciturne et devenu gouverneur de Maastricht. Julien Léonard (Université de Lorraine) a retracé le ministère de ce religionnaire brillant et célèbre, né en 1599 à Oisemont (Picardie) et formé suivant l’orthodoxie calviniste de Théodore de Bèze [2]. Il a précédemment exercé et enseigné dans la principauté alors indépendante de Sedan. A présent en bord de Meuse inférieure, il œuvre à « un autre point de contact essentiel – presque missionnaire – entre un monde catholique de combat au sein de la « Dorsale catholique » et des poches d’expansion du calvinisme » , observe l’historien. Précisons que le concept de « Dorsale catholique » est utilisé par différents chercheurs pour désigner la culture religieuse commune aux régions ex-lotharingiennes ou d’Europe dite « médiane » , s’étendant de la mer du Nord à  l’Italie [3].

Samuel Maresius (1599-1673), by Jacob van Meurs (I)
Samuel Des Marets d’après une gravure de Jacob van Meurs, 1655. (Source: Universiteit Leiden, Universiteitsbibliotheek, https://fr.wikipedia.org/wiki/Samuel_Desmarets)

Au-delà de Maastricht, les Etats généraux ont aussi en vue la calvinisation des régions environnantes, qui sont placées sous leur contrôle direct, sans l’autonomie reconnue aux sept provinces: pays dits « de la Généralité » , Outremeuse des Etats, duché de Limbourg. Des Marets et le pasteur de Limbourg sont chargés d’y nommer de nouveaux collègues. Mais le Picard, adepte d’ « un modèle pastoral de combat » , peine à s’adapter à la pédale douce diplomatiquement mise par le pouvoir politique dont il dépend. Dans une lettre écrite depuis sa ville le 8 avril 1633, il déplore que « la religion Romaine qui devoit y estre traittée comme une Esclave, est carressée de ceux qui deussent le plus la mespriser » . Et quand l’église française réclame des allégements d’impôts en faveur de ses membres auprès des Staten-Generaal, elle propose pour trouver l’argent de « décimer nostre Clergé qui n’est que trop gras » . La virulence anticatholique ainsi qu’un particularisme manifeste caractérisent également les pasteurs d’Outremeuse et de Limbourg, galvanisés par la proximité de l’adversaire.

A l’encontre de toute prudence, cet ennemi est parfois visé nommément par Maresius. Le prince-évêque Ferdinand de Baviere (en fait peu présent), le vicaire général Jean de Chokier et les autres dirigeants liégeois sont ainsi accusés d’être les véritables meneurs de « l’idole » à Maastricht et alentour. Bien sûr, les réponses ne manquent pas de fuser. Les polémiques donnent lieu à l’envoi en vingt mois d’une douzaine de mandements épiscopaux contre les réformés dans les terres néerlandaises du diocèse, alors que sont publiés plus d’une cinquantaine de pamphlets de part et d’autre, en français ou en latin, entre 1633 et 1635. Le pasteur de Maastricht croise le fer avec le récollet de Liège Matthias Hauzeur ou s’amuse à faire parler L’esprit du bourguemaistre Beckman retourné de l’autre monde (un bourgmestre de la Cité ardente décédé quelques mois auparavant). Mais il réserve malgré tout des flèches bien plus acérées aux Espagnols « que l’on sçait estre les plus grands hypocrites du monde » (Abregé de la voie de Salut…). Contre ces derniers, il peut certes tonner sans faire sourciller à La Haye… La différence de traitement se fait flagrante dans sa remontrance contre un des mandements liégeois, où il soutient qu’on peut être en même temps un bon sujet de la principauté et un calviniste, les clercs qui disent le contraire étant, précisément, « des Pensionnaires Espagnolisés » et des « Mouchards de l’Inquisition » . En face, Chokier n’a-t-il pas avoué « devoir marier sa plume avec l’espée d’Espagne » et exhorté le Roi de France à se départir de son alliance avec « des Heretiques Rebelles » ? Ces distinguos n’empêcheront toutefois pas Des Marets d’être dans ses petits souliers quand, en 1634, le bruit courra « de la vent[e] de Maestricht et Limbourg au Roy [de France] par Messieurs les Estats Generaux » . Il se fendra alors d’un mémoire détaillé en vue notamment de se mettre à l’abri d’un retour de bâton!

Fausse alerte, mais c’est au sein de son propre camp que le bouillonnant ministre ne tarde pas à affronter des inimitiés et même à être mis sous surveillance. Sa volonté d’enraciner à Maastricht une église française sous la protection du duc de Bouillon, du prince d’Orange et des Etats généraux suscite maintes tensions avec l’église néerlandophone ainsi qu’avec les autorités synodales wallonnes, qui encadrent la diaspora protestante venue des Pays-Bas méridionaux.

Les débuts du pastorat, en 1632 et à l’aube de 1633, avaient constitué une période exaltante pour celui qui écrivait alors que l’ « Eglise s’accroist icy merveilleusement » . Son enthousiasme est retombé au cours des mois suivants. Déceptions et revers se sont accumulés: la conversion au catholicisme de son protecteur le duc de Bouillon, l’échec de la campagne franco-néerlandaise menée depuis Maastricht par Frédéric-Henri notamment contre Louvain, la perte du Limbourg repris par les Espagnols, la dispersion de certaines églises… C’est plus qu’assez pour pousser Des Marets à quitter la ville, ce qu’il fait en février 1636. Il poursuivra sa carrière au sein de l’église francophone de Bois-le-Duc, puis de l’Université de Groningue qu’il servira jusqu’à sa mort en 1673.

A Maastricht comme à Sedan, le « missionnaire » s’était engagé sur de véritables « fronts pionniers » de la Réforme, selon l’expression de l’historien Joep van Gennip. Symétriquement, c’est bien aux avant-postes du catholicisme que veillait et combattait l’Eglise de Liège.

P.V.

[1] Lettre du 19 septembre 1629, citée in Andreas NIJENHUIS-BESCHER, « <On a laissé quelques Couvens de Religieuses, mais chassé tous les gens de l’église> : la « Milice » des Provinces-Unies sous Frédéric-Henri d’Orange (1584-1647), bras armé d’un Etat confessionnel » , dans Le soldat face au clerc. Armée et religion en Europe occidentale (XVè-XIXè siècle), dir. Laurent Jalabert & Stephano Simiz, Rennes, Presses universitaires de Rennes (coll. « Histoire » ), 2016, pp. 245-268, https://books.openedition.org/pur/47600, § 52 (en libre accès).

[2] « Un pasteur français au service des Provinces-Unies. Le ministère de Samuel Des Marets à Maastricht (1632-1636) » , dans Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 65-2, avril-juin 2018, pp. 97-130. http://www.rhmc.fr/, bureau G-02, EHESS, boulevard Raspail 54, 75006 Paris (France).

[3] Une Agence nationale de recherche (ANR) française baptisée Lodocat (Chrétientés lotharingiennes – Dorsale catholique) a été mise sur pied en 2014. Elle a notamment débouché sur une exposition, au musée de la Cour d’Or à Metz d’octobre 2018 à janvier 2019, sous l’intitulé « Splendeurs du christianisme. Art et dévotions, de Liège à Turin, Xè-XVIIIè siècles » .

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