Ces morts témoins de l’histoire hutoise

Des milliers de destins sont inscrits au Livre des défunts de la communauté religieuse du Neufmoustier. Pierre l’Ermite fut sans doute inhumé sur place et l’orfèvre Renier, à qui sont attribués les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy à Liège, a laissé sa trace dans cette source qui informe aussi de l’urbanisme et des métiers (XIIè-XVIIIè siècles)

Tout commence à l’aube du XIIè siècle, quand une petite communauté religieuse mixte se constitue spontanément dans un faubourg de Huy, sur la rive droite de la Meuse. Au terme d’un processus classique, la fondation entre dans le cadre institutionnel et débouche sur un chapitre régulier. En 1130, l’évêque de Liège Alexandre Ier consacre l’église du lieu. Telle est l’origine de l’établissement du Neufmoustier, qui durera jusqu’au régime français, à la fin du XVIIIè siècle.

On lui doit notamment une source à laquelle ont eu recours les historiens médiévistes et modernistes les plus en vue de la cité mosane, du Condroz et de la Hesbaye: le Livre des morts, partie intégrante d’un recueil liturgique (liber capituli) destiné à être déposé sur l’autel pour les offices. Son concepteur et premier auteur, le diacre Jean, sans doute chantre du chapitre – cette fonction allant souvent de pair avec celles d’archiviste et de notaire/secrétaire – s’est mis à la tâche dès 1130, année de la dédicace. Par lui et par ses successeurs a été tenu, jour après jour jusqu’en 1787, un répertoire en latin des défunts commémorés, qui constitue une mine d’informations sur des milliers de destins individuels.

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Les scribes se sont succédé de 1130 à 1787, dans une grande variété d’écritures, pour tenir jour après jour le répertoire des défunts de la communauté ou priés par elle. (Source: Le Grand Curtius, Liège, https://www.grandcurtius.be/fr/les-collections/arts-decoratifs/obituaire-du-neufmoustier)

Dans les autres parties du recueil figurent, entre autres, la « règle » ici en vigueur de saint Augustin, avec les ajouts dus à la réforme dite de Hugues de Saint-Victor, la règle canoniale codifiée au concile d’Aix de 817, la formule de profession de foi des chanoines réguliers… Disparu dans la tourmente révolutionnaire, le document fut, en 1835, retrouvé chez un particulier et racheté par Joseph Grandgagnage, premier président de la cour d’appel de Liège, qui le légua à l’Institut archéologique liégeois. Il est aujourd’hui exposé au complexe muséal de la Cité ardente, le Grand Curtius. Christine Renardy, docteur en histoire de l’Université de Liège, qui a notamment dirigé le service des Archives de la Ville avant d’assurer la coordination du département de la Culture et du Tourisme, a réalisé l’édition scientifique de ce manuscrit précieux entre tous [1], comblant en partie les détériorations subies par l’original à l’aide de copies conservées aux Archives de l’Etat.

Longtemps avant d’être rendu accessible par cette publication, le codex s’est trouvé au centre de quelques polémiques entre chercheurs. Celle qui a le plus enflammé les esprits porte sur le rôle joué ou non par Pierre l’Ermite aux origines de la communauté ainsi que son inhumation ou non en terre hutoise. De fait, le registre ne comporte pas le nom usuel du prédicateur de la première croisade. On y trouve en revanche mention d’un « Petrus Descalciatus » ( « le Déchaussé » ), reposant depuis +/- 1115 dans une crypte dédiée à saint Jean-Baptiste (dont il aurait ramené des reliques de Terre sainte) (pp. 14-35, 166). L’église canoniale a été elle aussi consacrée à « sancti Johannis baptiste » et  il n’est pas inhabituel, en ce temps, de consacrer une simple crypte. Est relatée en outre et en marge, en 1242, la translation du corps de Pierre le Déchaussé vers une nouvelle crypte, non sans fantaisies et enjolivements dus au chroniqueur Maurice de Neufmoustier (p. 197). Propaganda ? L’institution alors prospère n’en a nul besoin, selon Christine Renardy pour qui Neufmoustier ne doit sans doute pas son existence à « dominus Petrus » , sans qu’il faille pour autant remettre en cause son inhumation sur place: « Certains éléments incontestables vont dans le sens d’un devoir de mémoire » . Ainsi s’est établie une relation privilégiée avec le berceau du christianisme, dont témoigne l’obtention du privilège des croisés, selon lequel les pèlerins qui ne savaient pas se rendre en Terre sainte pouvaient réaliser leur vœu en allant au chapitre régulier de Huy.

A travers les listes nécrologiques se profilent aussi le caractère informel et la composition éclectique des débuts. De 1130 (ou peu auparavant) à 1172, les 70 membres se répartissent entre 25 prêtres et 45 non-prêtres. De 1172 au milieu du XIIIè siècle, on dénombre 92 membres dont 37 prêtres et 55 non-prêtres (p. 88). Pour le reste, les obits [2] du XIIè siècle comportent peu de précisions, reflétant un stade dans l’évolution de la communauté où celle-ci et ses donateurs forment encore une petite société, « en famille » . A partir du milieu du XIIIè siècle, en revanche, beaucoup plus de détails sont transcrits. Des ajouts et corrections viennent même compléter la première version quand celle-ci est jugée trop sommaire. C’est notamment le cas pour la mention relative au premier prieur (pp. 55, 195).

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De l’ancienne abbaye du Neufmoustier ne subsistent que deux ailes du cloître gothique. La statue de Pierre l’Ermite, inaugurée en 1858, est due au sculpteur Jean-Joseph Halleux. (Source: Cirkwi, https://www.cirkwi.com/fr/point-interet/180312-l-ancienne-abbaye-de-neufmoustie)

A partir de la fin du XVè siècle, le liber se cléricalise: les laïcs disparaissent à quelques exceptions près. L’extension du domaine du Neufmoustier – qui possédera des biens dans les communes actuelles de Verlaine, Bassenge, Clavier, Modave… –, signe d’un rayonnement certain, s’avère des plus précoces. Dès 1130 lui est donné le sanctuaire de Caster (Visé), le premier dédié à sainte Marie-Madeleine dont l’évêque Albéron Ier a introduit la dévotion dans le pays de Liège (pp. 25-27, 76). Jusqu’au XVIè siècle (la source s’appauvrit après), les donateurs sont désignés avec leur métier, leurs actes… Ceux-ci n’appartiennent pas aux plus grandes familles mais à celles qui se trouvent au rang juste inférieur. Ce sont elles, bourgeoises ou de petite noblesse, qui placent leurs cadets chez les chanoines augustins. Apparaissent ainsi les noms des de Horion, Marchin, Modave, Barse, de Laminne, Dommartin, de Noville, de Ferme (pp. 64-65)…

Inattendues dans un document de cette nature, des additions font état d’événements tels que la bataille de Wilderen (Saint-Trond), qui opposa en 1129 les comtes de Duras, de Louvain et de Flandre à une coalition formée par les évêques de Liège et de Metz, bataille à laquelle participèrent des milices hutoises ( « in quo Hoienses erint » ) (pp. 56, 166). Est aussi évoqué Guillaume IV de Juliers, gendre du comte de Flandre Gui de Dampierre, tué avec deux de ses fils en 1278 lors d’un soulèvement à Aix-la-Chapelle où il collectait l’impôt pour le Roi des Romains (futur Empereur germanique) (pp. 56, 130).

Dans un autre registre, les folios néomoustériens jettent une lumière précoce sur certains développements urbanistiques de Huy. On y trouve ainsi la première allusion, avant 1159 (époque du scribe Jean), au fossé et à la palissade protégeant l’agglomération marchande (pp. 60, 181, 210). Il en va de même pour l’existence d’un noyau de peuplement au-delà de la porte Saint-Jacques ainsi que du quartier de Huy-Petite ou d’Outremeuse (avant 1172, époque du successeur de Jean) (pp. 60-61, 192, 182) ou encore pour la limite du burgus primitif au tournant des XIIè et XIIIè siècles (p. 159). Le Livre des morts instruit également du Pont Neuf (nova platea), qui réorganise la circulation hutoise à partir du milieu du XIIè siècle en permettant, avec le percement de la rue qui y conduit, le contournement de la collégiale Notre-Dame et de son encloître (pp. 61, 159, 200). Est aussi cité l’étal de la foire du Neufmoustier, organisé dans les locaux de l’abbaye (troisième quart du XIIIè siècle, pp. 62, 127), parmi nombre d’autres données économiques portant sur le quartier des bouchers, le moulin de l’évêque ou encore la basse halle réservée aux marchands locaux.

Retenons enfin que l’art mosan est dignement représenté par un « Renier, orfèvre » , qui n’est sans doute autre que l’auteur des fonts baptismaux de la collégiale Saint-Barthélemy à Liège (pp. 66-67, 209). Et last but non least, si les femmes sont le plus souvent présentes en tant qu’épouses ou mères pas toujours nommées, un obit surprenant, daté du milieu du XVè siècle, fait mémoire d’une Ide de Liège qui exerça le métier d’obstétricienne (pp. 65, 152) [3]. La mention est rare, mais ce n’est pas la plus ancienne connue à ce jour: celle-ci a été retrouvée dans un document de 1121.

C’est donc peu dire qu’on tient ici une source qui mène à tout…

P.V.

[1] Le Livre des morts du Neufmoustier à Huy 1130-1787, Bruxelles, Académie royale de Belgique, Commission royale d’histoire (coll. « Grand in-8° » , C26), 2017, 270 pp.

[2] Services religieux programmés pour l’âme des défunts à la date anniversaire de leur mort.

[3] Cet obit figure non pas à la date du 20 mai comme l’écrit l’historienne (p. 65, n. 367), mais bien à celle du 20 juin.

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