Une tour sur le chemin de la guerre de la Vache

Construite par des bourgeois de Huy dans la seigneurie de Goesnes (Ohey), d’où est partie la guerre de la Vache, la tour-porche de Filée n’a pas pu la connaître. Avec son portail de façade et sa superstructure en colombage et en encorbellement, ce joyau patrimonial rare était plus guerrier d’allure que de fonction (XIIIè-XIVè siècles)

Si le Moyen Age ne fut pas la longue nuit décriée par une historiographie obsolète, il comporte aussi ses zones d’ombre: aucune civilisation en aucune époque n’en est dépourvue. Sans doute convient-il d’y faire figurer la guerre de la Vache (1275-1278), même délestée de ses amplifications légendaires. Des années de ravages à travers tout le Condroz, des dizaines de villages attaqués, des morts par milliers… à la suite du vol d’un bovidé à Ciney (principauté de Liège) et de la pendaison, certes inique au regard de la seule loi du talion, du chapardeur pris sur le fait à Andenne (comté de Namur). Le prétendu casus belli n’a été, bien sûr, qu’un prétexte pour mettre aux prises des voisins rivaux et, à travers eux, quelques grandes puissances de l’époque. Le comte de Flandre, qui a acquis le Namurois, avance ici ses pions de concert avec la France qui inaugure la longue série de ses interventions dans les affaires de l’évêché de Liège. Le comte de Luxembourg est allié de Namur et le duc de Brabant l’est de Liège. C’est finalement le roi Philippe III le Hardi qui impose la paix. Vingt ans plus tard, la guerre des Awans et des Waroux, qui décimera beaucoup plus longuement la Hesbaye, sera du même acabit.

Le paysan qui a payé cher son larcin provient du village de Jallet, relevant de la seigneurie de Goesnes, une partie de la commune d’Ohey aujourd’hui, qui appartient alors à une branche des Beaufort, famille liégeoise de haut rang. Cette terre est devenue du coup un des foyers du conflit fameux où a échoué le droit féodal, le maître des lieux n’acceptant pas que le bailli du Condroz ait fait exécuter un de ses manants. Le règlement final de la querelle, en 1297, consacrera le passage de Goesnes de l’orbite liégeoise à la namuroise. C’est bien assez pour que des étapes oheytoises soient ménagées dans l’actuel Circuit de la guerre de la Vache créé par le Syndicat d’initiative d’Andenne [1].

Y figure notamment la maison forte de Filée, hameau de l’entité, qui a fait partie du système défensif seigneurial avec le castrum (château) de Goesnes et la tour de Hodoumont.

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La Tour à Filée avec son portail de façade rouvert lors des travaux de rénovation. (Source: Agence wallonne du patrimoine, photo Jean-Louis Javaux, n. 2, p. 144)

Sur le site de la résidence fortifiée, c’est surtout la « Thour à Filée » , ainsi qu’elle était appelée jadis, qui retient l’attention du promeneur. Une étude vient de souligner l’importance patrimoniale de ce donjon-porche en moellons de calcaire et de grès (principalement), auquel un corps de logis a été ajouté à la fin du XVIè siècle [2]. Une famille de bourgeois hutois, sans droit seigneurial sur la localité, est à l’origine de cette construction relativement peu courante, dont une quinzaine d’exemples survivants sont recensés en Région wallonne. Les possesseurs apparaissent dans les archives en 1314 et en 1320, quand successivement un « Lambert de Fileie » et un fils de feu Jean de Filée avec son tuteur s’acquittent de ce qui est dû pour faire acte de reprise de la « maison à Filees » et du « manerium » (manoir), termes qui doivent se rapporter à la tour-porche. L’archéologue Jean-Louis Javaux épingle cependant un  motif de perplexité: « Pourquoi les Filée relèvent-ils leur manoir du prince-évêque de Liège, alors que depuis une trentaine d’années le village était passé sous l’obédience du comte de Namur ? » On ne peut répondre que par des hypothèses. Par la suite, le domaine a été détenu par la famille de Ramelot, également aux commandes de la seigneurie goesnoise de 1448 à 1553, avant de passer par bien d’autres mains. Il est significatif que dans les baux de la ferme aux XVIIè et XVIIIè siècles, le propriétaire se réserve « les places de la thour » en même temps que les chambres du premier étage du logis et une cave « s’il en avoit besoin » .

D’un peu moins de 50 m² sur une douzaine de mètres de hauteur dans sa structure actuelle, l’édifice, présentement propriété privée, a fait l’objet en 2003-2004 de travaux de rénovation. Ceux-ci ont notamment rendu au portail de façade son ouverture d’origine qui en faisait un passage carrossable, refermable par des vantaux. Il était muré depuis le XIXè siècle au moins. Les trois étages habitables ressemblent à ceux des autres maisons fortes, avec un type de baies spécifiquement médiéval, parfois plus tardif, qu’on retrouve notamment à l’hôpital de Walcourt, à la tour de l’église de Crupet ou encore dans l’ancienne infirmerie, récemment découverte, de l’abbaye Saint-Jacques à Liège. L’épaisseur des murs tourne autour d’un mètre au premier étage, où une cheminée en brique a été installée au XIXè siècle entre les deux coutures verticales de la précédente. La pièce comportait aussi des banquettes en pierre intégrées aux baies (coussièges), une niche en forme de mitre ainsi qu’une grande niche à linteau arqué qui a pu accueillir une armoire ou un évier mural. Au deuxième étage, les traces d’une latrine en pierre ont été trouvées alors que le dernier niveau, aux dimensions réduites par une toiture à deux pentes, contient les restes de supports sur lesquels reposait sans doute un étage en colombage et en encorbellement. Ce n’était pas une rareté en soi mais un seul, le donjon de Crupet, est demeuré complet en Belgique.

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Plus rien, en fait, ne transparaît des combats qui firent rage. (Source: https://mapio.net/pic/p-61887721/)

Ainsi conçue, la tour a pu contribuer à la défense d’une sorte de ferme fortifiée, conjointement avec un fossé (resté visible au nord-ouest), des levées de terre, peut-être une palissade en bois ou des haies vives. Il n’est pas certain, en revanche, qu’il y ait eu une enceinte castrale en dur. « Une superstructure en colombage et torchis formant encorbellement lui conférait peut-être une allure un peu plus imposante et, à nos yeux, plus « guerrière » , fonction qu’elle était sans doute loin d’avoir » , écrit Jean-Louis Javaux. De la guerre de la Vache, en tout cas, elle n’a pas pu être témoin. Sur la base des éléments architecturaux, le chercheur date sa construction des alentours de 1300, soit plus de deux décennies après que le fracas des batailles et des razzias eût cessé de résonner.

La présence de la « Tour à Filée » sur l’itinéraire touristique précité constitue donc une digression, mais celle-ci ne doit pas surprendre outre mesure. Plus rien, en fait, ne transparaît, sur les chemins proposés, des combats qui firent rage dans le troisième quart du XIIIè siècle. L’épisode historique et son appellation pittoresque jouent ici le rôle d’un attrape-chaland. A défaut de découvrir les vestiges de la lutte sous ses pas, le promeneur, selon les termes des promoteurs, appréciera « les paysages vallonnés et les villages typiques » de la région.

P.V.

[1] https://www.andennetourisme.be/balade/circuit-guerre-de-la-vache/.

[2] Jean-Louis JAVAUX, « La Tour à Filée. Une tour-porche médiévale en Condroz » , dans les Cahiers de Sambre et Meuse, 2019, n° 3, pp. 141-154. http://www.sambreetmeuse.be, Les Tiennes 47, 5100 Wierde (Namur).

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