Mer du Nord: les invasions toujours recommencées

1570, 1686, 1717, 1825, 1953: au moins une catastrophe majeure par siècle depuis le XVIème. Malgré la vulnérabilité des populations, les sociétés préindustrielles ont fait preuve d’une grande résilience. Mais la perte d’autonomie des communautés villageoises n’a pas été profitable à la protection des plus faibles

Une puissante tempête et de hauts niveaux d’eau, souvent ceux d’une grande marée: telle est la conjonction fatale. Les sources historiques, même avec leurs imprécisions, ne laissent pas de place au doute quant à la récurrence et à aux bilans sinistres des grandes inondations qui ont submergé les côtes de la mer du Nord, de celle de 838 (plus de 2400 noyés dans le nord-ouest des Pays-Bas, selon les estimations [1]) à celles de 1953 (1836 morts aux Pays-Bas, de 14 à 22 en Belgique [2]) et de 1962 (quelque 350 autour de l’estuaire de l’Elbe en Allemagne).

Entre les deux, Noël 1717 a battu les records. Sur base des relevés par ménages effectués dans les paroisses de l’ensemble des régions côtières, on arrive à une fourchette de 11.399 à 13.352 victimes. Dans les limites du territoire des Pays-Bas actuels, Jan Buisman, grande autorité en géographie historique, mentionne au moins une catastrophe majeure par siècle. Outre les précitées s’imposent aux mémoires celles de 1570 (peut-être jusqu’à 6000 vies fauchées), 1686 (autour de 1900), 1825 dans une moindre mesure (environ 380)…

De la Flandre maritime au Skagerrak, jusqu’à ce que soient entrepris les grands travaux modernes de containment, le risque fait donc constamment partie intégrante de la vie. Sur la manière dont les sociétés et les groupes qui les composent sont frappés, font face et se relèvent – ou pas – après les désastres, Tim Soens (Université d’Anvers) propose une réflexion portant sur les âges préindustriels et fondée sur l’historiographie les concernant [3]. Bien sûr, pour que les déferlements tempétueux subits portent à conséquences notables, il faut un minimum d’aménagement et de peuplement des terres basses. C’est généralement le cas à partir de l’an 1000 et les récits relatifs aux invasions de la mer suivent de très près, dès 1014 et 1042 dans l’espace belge. Par la suite, chez nous ainsi qu’en Zélande et dans le sud de l’Angleterre, les phénomènes extrêmes sévissent davantage à la fin du Moyen Age pour régresser aux XVIIè et XVIIIè siècles, à l’opposé de leur ventilation chronologique dans la zone nord, de la Frise à la côte occidentale du Danemark (mer des Wadden).

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Les inondations de 1570 ont aussi frappé l’Escaut et Anvers, comme en témoigne cet imprimé contemporain de Hans Moser. (Source: Germanisches Nationalmuseum, Nürnberg, Graphische Sammlung, HB 811, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Allerheiligen_Moser_1570.jpg)

Globalement, en dehors des lignes de faîtes, « il y a de bonnes raisons de supposer que beaucoup d’inondations graves, spécialement pendant la période médiévale, ne furent pas particulièrement meurtrières » , assure le chercheur, spécialiste de l’histoire environnementale. Un habitat dispersé et des populations accoutumées aux offensives de la houle en limitent les effets ravageurs. Si tel n’est pas le cas, si les éléments ont atteint leur plus grand déchaînement et sinistré le territoire entier, les hommes du littoral répondent par une action essentiellement restauratrice, visant le retour au statu quo ante calamitatem. « Si on considère le développement économique, l’organisation institutionnelle ou l’interaction humaine avec le milieu côtier et estuarien, les inondations tendaient à être suivies par un rétablissement rapide et une remarquable continuité » . De collapsus économique, de désintégration du marché agricole après la grande épreuve, les archives ne font pas état. Par exemple, dans le village de Heist, où les recettes de la dîme (contribution) sur les céréales sont documentées à partir de la fin du XIIIè siècle, les épisodes de déferlantes les plus marquants, en 1404, 1421/24 et 1509/11, entraînent une baisse des chiffres pendant plus d’un an, au-delà duquel la situation se normalise rapidement. Plus tard en Flandre zélandaise, les pires irruptions, survenues en 1714 et 1715, n’ont fait fléchir que petitement les exportations de graminées. Comprise en ce sens, et abstraction faite de la disparité des destins individuels, la résilience est identique après de mauvaises récoltes et même après la Peste noire du milieu du XIVè siècle. L’impact des guerres (civiles), en revanche, s’avère beaucoup plus étendu, durable et destructeur.

Si, en règle générale, les structures initiales survivent aux submersions marines, l’absorption du choc peut avoir pour compléments des adaptations imposées par les circonstances nouvelles. « Des villages inondés, y compris leur église, ont été soigneusement démantelés et reconstruits sur des terrains plus élevés » , relève le professeur Soens qui aurait pu, ici aussi, citer le cas de Heist. Le déclin de la paroisse de Koudekerke, causé par les grandes marées, a en effet suscité la naissance d’un nouveau village de pêcheurs à l’est, sur le haut fief (hoge leen) de l’actuelle station balnéaire [4]. Dans d’autres cas, des  processus en cours d’intégration ou de fragmentation des terres reçoivent un coup d’accélérateur. Dans le comté de Flandre, les propriétés monastiques se sont ainsi accrues de milliers d’hectares inondés en 1288 et 1334.

Qu’il s’agisse des conséquences des événements disruptifs ou des réponses qui y sont apportées, une approche globale du bord de mer ne peut toutefois suffire. Il faut aussi envisager les groupes spécifiques qui le peuplent. Ainsi observera-t-on, à vrai dire sans surprise, que tout le monde n’est pas au même degré vulnérable. De l’analyse des données disponibles pour l’Europe du Nord-Ouest, il ressort que « les couches supérieures de la société rurale ont rarement vu leurs vies menacées, même si elles pouvaient subir des dommages économiques sérieux. Par contraste, les laboureurs et les fermiers étaient hautement exposés au risque de mourir dans une inondation désastreuse » . Le fabuliste aurait dit: « Selon que vous serez puissant ou misérable… » Aucune société n’a échappé à cet état de fait universel, pas même celles qui ont affiché, au cours du siècle dernier, l’ambition de réaliser l’égalité.

La localisation, souvent plus en hauteur, et la solidité des demeures des côtiers de statut social plus élevé ne constituent cependant pas une garantie de risque zéro: l’inondation de 1717 n’a pas épargné les vieux villages médiévaux bâtis sur monticule. Mais la fracture entre petites et grandes exploitations s’amplifie à partir du XVIè siècle, par la transition d’une économie paysanne à un système (pré)capitaliste. Les communautés locales traditionnellement fortes et autonomes se désintègrent et la plupart des fermiers perdent le contrôle de l’organisation de la protection contre les assauts marins. Leur sort dépend désormais de nouvelles élites parfois éloignées et peu proactives, surtout si les rendements du sol sont trop faibles à leurs yeux, à moins qu’elles n’accroissent les dangers en imposant des modes de mise en valeur incompatibles avec le milieu.

A l’heure où, l’actualité et ses débats aidant, la tentation de suramplifier les causalités naturelles affleure dans nombre de travaux historiques ( « It is the climate, stupid! » ), la présente étude restitue leur centralité à d’autres questions: notamment celle de savoir si une collectivité a la capacité ou la volonté de limiter l’exposition de ses membres aux souffrances liées à toute catastrophe reconnue comme possible. Cela vaut pour les épidémies, les sécheresses, les tremblements de terre… autant que pour les déchaînements d’Eole ou de Poséidon. Sous cette lumière, en notre temps, s’éclairent crûment bien des tragédies du tiers-monde postcolonial, et parfois aussi du monde développé [5]. Il n’y a pas que la fatalité.

P.V.

[1] Deltawerken on line, http://www.deltawerken.com/Les-premi%C3%A8res-inondations/1102.html

[2] Selon les sources pour la Belgique, cfr Institut royal météorologique (IRM-KMI), https://www.meteo.be/fr/climat/evenements-remarquables-depuis-1901/evenements-remarquables/evenements/inondations. – Pour les autres données, n. 3.

[3] « Resilient Societies, Vulnerable People: Coping with North Sea Floods Before 1800 » , dans Past and Present, vol. 241, n° 1, Oxford, nov. 2018, pp. 143-177, https://doi.org/10.1093/pastj/gty018 (en libre accès).

[4] Histoire et patrimoine des communes de Belgique. Province de Flandre-Occidentale, dir. Omer Vandeputte, Bruxelles, Racine, 2011, p. 173.

[5] Sur les 853 victimes de l’ouragan Katrina rendues à leur famille par le département de la Santé de Louisiane à la date du 1er mars 2006, 53 % étaient d’origine afro-américaine et 39 % blanches, les autres étant d’origines asiatique, pacifique, hispanique, amérindienne… (« Ouragan Katrina » , dans https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouragan_Katrina, 2005, éd. rev. 2019). D’une toute autre ampleur, bien évidemment, est la vulnérabilité de nombreuses populations du Sud de la planète, en Afrique notamment, face aux catastrophes naturelles qui touchent quelque 200 millions de personnes par an. Une vulnérabilité à laquelle n’est pas étrangère la faiblesse des Etats, quand ils sont minés par les guerres internes et la corruption des dirigeants (Mathieu OLIVIER, « Catastrophes naturelles, épidémies…: quelle est la résistance de votre pays face aux crises qui le menacent ? » , dans Jeune Afrique, Paris, en ligne le 4 déc. 2015, https://www.jeuneafrique.com/284202/politique/284202/).

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