Inhumation ou incinération ? Un dilemme à l’âge du bronze

Les ensembles funéraires de Lambres-lez-Douai et Sin-le-Noble (Hauts-de-France) témoignent de la juxtaposition des pratiques dans la zone Manche – mer du Nord, même si l’incinération tendait à prendre le pas. Le souci d’une visibilité durable des monuments est demeuré constant (XVIIè – XVè siècles av. J-C)

Dans le plus lointain passé, nombreuses sont les cultures ou les sociétés à propos desquelles notre savoir est entièrement ou essentiellement tributaire des sépultures, avec les pratiques dont elles témoignent et les objets qu’elles recèlent. L’âge du bronze et les débuts de l’âge du fer en Europe occidentale sont de ces mondes-là. Dans nos régions, de quelque 2000 à 750 avant J-C, se structurent alors deux espaces selon un clivage est-ouest des plus naturels, commandé par la géographie: l’un autour de la Meuse, l’autre autour de l’Escaut. Les objets retrouvés dans la zone scaldéenne, tels les épées à languette et les grandes pointes de lances, s’apparentent à ceux qui ont été mis au jour dans le nord-ouest de la France actuelle ainsi que dans l’archipel britannique. Les fouilles menées ou en cours à Lambres-lez-Douai et Sin-le-Noble, dans la communauté d’agglomération du Douaisis, peuvent donc nous instruire sur cette aire d’échanges bordée par la mer du Nord et la Manche [1].

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La fosse d’inhumation et une fosse d’incinération dans l’enclos 1 de Lambres-lez-Douai. (Source: n. 1, p. 28)

L’une et l’autre communes sont traversées par la Scarpe, affluent de l’Escaut. Leurs sites ont été occupés entre le XVIIè et le XVè siècle avant J-C, exception faite pour une section sinoise plus récente (entre le XIIIè et le XIIè siècle). La terre y a livré, comme mobilier céramique le plus significatif, un fragment de gobelet ou de tasse doté d’une anse en ruban, qui peut être comparée avec des objets similaires, datés du bronze final ou ultérieurement, exhumés dans le Hainaut belge et en Flandre-Orientale (notamment à Belsele). Par ailleurs, un fragment de hache en silex de Spiennes pourrait résulter d’un remploi ou d’un recyclage, révélateur de la diffusion des minières longtemps après leur période d’activité (entre – 4350 et – 2300). Le reste de l’outillage lithique local ne témoigne pas d’un savoir-faire élevé.

Les archéologues opérant dans les deux localités ont surtout mis en évidence des enclos circulaires intégrés dans des ensembles funéraires. Cinq sont actuellement à l’étude à Lambres-lez-Douai, dans la zone d’aménagement concerté (Zac) dite de l’Ermitage 2, et trois à Sin-le-Noble, dans l’écoquartier dit du Raquet. Ces dispositifs ont des équivalents régionaux, notamment à Lauwin-Planque et à Brebières. A Lambres, des fluctuations dans le relevé altimétrique de l’enclos numéroté 1 suggèrent l’aménagement de talus de part et d’autre d’un fossé ainsi que celui d’un tertre central. Les modalités déployées dans le comblement du fossé manifestent, selon les chercheurs, « une volonté d’entretien et de préservation du monument » . C’est au début du second âge du fer (autour de – 450), quand des fosses associées à une autre occupation viennent le recouper à l’aveuglette, qu’on peut dire que « la vocation funéraire du lieu n’est plus respectée » . A Sin, les enclos fouillés de l’âge du bronze présentent aussi une morphologie similaire à celle des monuments funéraires du nord-ouest de l’Europe. Dans la première enceinte, la présence d’un talus extérieur et d’un tertre central a été validée notamment par la découverte de galeries d’animaux fouisseurs, connus pour apprécier les levées de terre plus meubles. Et ces ouvrages sont demeurés visibles dans le paysage aussi longtemps que les lambrésiens. Ici aussi, une déduction digne de Jules Maigret ou d’Hercule Poirot permet de l’affirmer: « Un chemin matérialisé par deux tronçons de fossés » et attribué à La Tène ancienne (soit le début du second âge du fer) « change de direction entre les deux monuments. Il contourne notamment l’enclos 1 selon un tracé curviligne… » .

Faut-il lier ce souci de pérennité visuelle à l’essor de la sépulture individuelle, qui caractérise l’âge du bronze, en rupture avec les tombes collectives du néolithique ? L’évolution aboutit en tout cas à l’aménagement de fosses ou, pour les « VIP » , à la construction de grands tumulus, au sein de nécropoles étendues et durables. Ainsi, celle qui a fait l’objet de fouilles en 2010 et 2011 près du centre de Renaix (site « De Stadstuin » ) a-t-elle été, selon les datations radiocarbone, utilisée pendant au moins cinq siècles. Il est probable que les tertres initiaux étaient encore partiellement en place à l’époque gallo-romaine: les aménagements auxquels il fut alors procédé dans leur environnement immédiat les ont évités [2].

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Les enclos funéraires du site « De Stadstuin » à Renaix, dont les tertres ont traversé les âges. (Source: Ruben Pede, Cateline Clement, Sarah De Cleer, Veronique Guillaume & Bart Cherretté, « Ronse. De Stadstuin. Archeologisch Onderzoek » , Erpe-Mere, Solva (Archeologie – Rapport 20), 2015, https://so-lva.be/sites/default/files/atoms/files/SOLVA%20Archeologie%20Rapport%2020.pdf, couverture)

Telle qu’elle se profile en ces lieux, la diversité des pratiques funéraires ne manquera pas de frapper les esprits de notre temps. Dans l’enclos 1 de Lambres-lez-Douai coexistent l’inhumation et la crémation en fosse ou non, avec l’éparpillement des os, leur regroupement dans un contenant périssable ou leur dépôt sous une urne retournée. Les ossements brûlés retrouvés, attribués à trois individus, donnent à penser qu’ils ont été incinérés de manière identique, du moins pour ce qui est des températures atteintes, mais les dépôts finaux suggèrent cependant des gestes funéraires différents, sans qu’il soit possible de les préciser et de les expliquer. Le même enclos a livré une tombe dans laquelle un squelette inhumé présente des traces qui pourraient avoir été laissées par du bois en décomposition (une planche ?). Les liens entre ces différents usages ne peuvent être établis. « On sait toutefois, précise l’équipe archéologique, que l’inhumation intervient entre les deux phases principales d’aménagement du fossé d’enclos. Il est alors possible de suggérer que le monument funéraire ait été à l’origine aménagé pour accueillir, au moins l’une des fosses à crémation, sinon une autre sépulture qui n’a pas été conservée » . L’enclos 2 de Sin-le-Noble s’est avéré quant à lui dépourvu de sépulture, mais il a fourni les vestiges probables de bûchers, où des petits fragments osseux et dentaires humains sont mêlés à des limons très charbonneux.

Indice probable d’une réutilisation de l’aire funéraire, le mode d’ensevelissement des restes de la consumation observé ici n’a pas surpris les spécialistes et pour cause: il fait partie des caractéristiques culturelles de l’entité Manche – mer du Nord. Il n’a pas été possible, par contre, d’établir dans ce coin des Hauts-de-France des traditions d’offrandes alimentaires.

En règle générale, l’inhumation à l’âge du bronze se fait dans des fosses plus ou moins aménagées, un suaire ou un cercueil en bois pouvant parfois contenir le défunt. Les cendres issues de la crémation sont pour leur part tantôt déposées à même le sol dans des fosses, tantôt mises préalablement dans des sacs en tissu ou des urnes en céramique. Entre le bronze moyen, dont relèvent les sites évoqués ici (– 1600 à – 1400), et le bronze final (– 1400 à – 750, toujours à la grosse louche), la réduction par le feu tend à l’emporter sur la mise en terre immédiate, sans que cette transition soit absolue ni qu’elle entraîne un abandon complet des anciens modes. Le débat reste en outre ouvert sur le point de savoir si ce passage graduel résulte de simples échanges commerciaux et culturels ou s’il traduit des mutations plus fondamentales. Les champs d’urnes, en tout cas, se répandent, parfois sur de très grandes surfaces, comme à Destelbergen (Flandre-Orientale), où pointe déjà l’âge du fer et où on dénombre trois enclos quadrangulaires de quelque 90 m² et trois de plus de 300 m² [3]. Les recherches menées sur la nécropole ont permis, entre autres constats anthropologiques, de fixer l’âge moyen du décès à 27 ans si on ne tient pas compte des personnes mortes dans le plus jeune âge, soit avant 15 ans.

Remarquons qu’à cette époque, l’incinération n’apparaît pas liée à la dispersion des cendres. Cette option, choisie de nos jours en Belgique dans plus de 50 % des cas [4], est aussi celle par laquelle toute trace du défunt disparaît du champ de perception des vivants. Un autre paradigme…

P.V.

[1] Maël JULIEN, Marie-Hélène ROUSSEAUX & Sophie VATTEONI, avec la coll. de François CHARRAUD & Caroline GUTIERREZ, « Etat de la recherche sur les enclos circulaires de l’âge du bronze dans la moyenne vallée de la Scarpe: les sites de Lambres-lez-Douai et de Sin-le-Noble (Nord) » , dans  Revue du Nord. Archéologie de la Picardie et du Nord de la France, t. 100, n° 428, 2018/5, août 2019, pp. 21-39. https://revue-du-nord.univ-lille3.fr, Université de Lille, domaine universitaire du Pont de Bois, BP 60149, 59653 Villeneuve-d’Ascq Cedex, France.

[2] Ruben PEDE, Bart CHERRETTÉ & Cateline CLEMENT, « Nouveaux » enclos funéraires dans les Ardennes flamandes à Ronse « De Stadstuin » , dans Des espaces aux esprits. L’organisation de la mort aux âges des métaux dans le nord-ouest de l’Europe, Jambes, Service public de Wallonie –  département du patrimoine (coll. « Etudes et Documents » , série « Archéologie » , 32), 2014, pp. 55-59.

[3] Guy De MULDER & Eline DEWEIRDT, « L’organisation interne des champs d’urnes en Flandre: l’exemple de Destelbergen/Eenbeekeinde » , dans Bodenaltertümer Westfalens, 51, « Gräberlandschaften der Bronzezeit / Paysages funéraires de l’âge du Bronze » , 2012, pp. 125-147. https://www.wbg-wissenverbindet.de/11178/bodenaltertuemer-westfalens.-berichte-der-lwl-archaeologie-fuer-westfalen, wbg Philipp von Zabern, Hindenburgstraße 40, 64295 Darmstadt, Deutschland.

[4] RTBF, 1 nov. 2018, https://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-succes-des-cremations?id=10062027.

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