(Vers) L’Avenir: histoire d’un désengagement

Né au lendemain de la Grande Guerre, le quotidien namurois a cessé, à partir de la fin des années ’70, d’être un journal de combat pour le trône et l’autel. Est restée une dimension de proximité, dans les petits comme dans les grands événements, qui en fait à la fois le miroir et le lien d’une province (1918-2018)

   Centenaire depuis 2018, L’Avenir (ex-Vers l’avenir) appartient à cette presse de proximité, provinciale et locale, qui assume d’être la messagère de la petite histoire autant ou davantage que de la grande, des faits divers et du sport, des fêtes populaires et des caprices du temps, des noces d’or et des jubilés sacerdotaux… Une presse où l’avis du garde champêtre d’Hastière importe autant ou davantage que celui de la ménagère de 50 ans dans la sphère des annonceurs télévisuels.

   Dans les rédactions des quality papers – ou qui se croient tels –, il est de bon ton de dauber sur les « chiens écrasés » . Mais témoins et victimes d’un grave accident de la route, par exemple, savent à quel point cet événement « sépare du reste de la population ceux qui sont impliqués » et les place en « un endroit coupé de la réalité habituelle » . Ainsi témoigne François-Xavier Heynen, docteur en philosophie devenu fait-diversier, dans l’ouvrage collectif, associant journalistes et historiens, publié à l’occasion des cent bougies du quotidien namurois [1]. A côté de ce « monde parallèle » où on peut trouver « de l’amitié, une forme de rédemption et du sacré » (p. 123), rien moins, c’est aussi d’être, dans la vie ordinaire, tout à la fois le miroir et le lien d’une collectivité à taille humaine qui confère toute leur importance aux actualités d’une ville et de sa province.

   Parmi d’autres reflets des temps, l’examen du passé de (Vers) L’Avenir fait ressortir la montée du phénomène sport, surtout après la Seconde Guerre mondiale, dans les faits comme dans les colonnes. La place grandissante prise par la rédaction sportive fera même dire, dans les années ’60, qu’elle est devenue « un Etat dans l’Etat » (p. 142). Comme le veut la loi de l’information, le léger n’en cohabite pas moins avec le grave: ample aussi est la couverture des crises économiques et des drames sociaux par un journal qui refuse, dès ses débuts, d’être considéré comme le porte-parole des possédants: « Non, Vers l’avenir n’est pas le journal des gros, il est le journal de tous, il est le serviteur de la vérité » (27 mars 1925, cité p. 34).

   Il n’en a pas moins été aussi voulu, à l’origine, comme un organe de combat pour le trône et l’autel, ce qu’il restera pendant six décennies au moins. Le 19 novembre 1948, Marc Delforge, fils du premier directeur et directeur lui-même, réaffirme sans ambages cet engagement: « Tous les perfectionnements techniques, toutes les extensions et améliorations que les exigences modernes nous ont dictés n’ont jamais été à nos yeux que des moyens, dont la légitimité tendait à un objectif invariable: la conquête des âmes à l’unique doctrine de Salut » (cité p. 250). Ce projet apostolique on ne peut plus clair n’est pas porté par des laïcs autonomes: il est organiquement lié à l’Eglise. Vers l’avenir a démarré – petitement – au sortir de la Grande Guerre sous la houlette de l’évêque de Namur Mgr Thomas-Louis Heylen pour prendre la relève de L’Ami de l’ordre, la très vieille feuille catholique (née en 1839) que sa parution sous le contrôle de l’occupant avait discréditée. Quand s’impose, très vite, la nécessité d’un refinancement, c’est parmi les notables catholiques ainsi que les institutions et les communautés religieuses qu’on mobilise pour qu’ils y aillent de leurs deniers. En 1935, une convention signée entre l’évêque et Marc Delforge stipule que « le journal Vers l’avenir a été fondé par l’évêque de Namur, qui en est le maître pour ce qui concerne la direction religieuse, sociale et politique du journal, ainsi que la rédaction. Le second nommé, directeur du journal, relève directement de la direction de l’évêque du diocèse, dont il s’engage à être en tout le collaborateur soumis et dévoué » (cité p. 248).

Trois « unes » et trois moments d’histoire: 29 août 1935 (mort de la reine Astrid), 21 juillet 1969 (l’homme sur la Lune) et 12 septembre 2001 (le World Trade Center effondré). (Source: n. 1, p. 324)

  A la même époque, le chanoine Jean Schmitz, représentant de l’évêché au conseil d’administration du journal, se réjouira de ce que « le peuple namurois est resté, dans sa grande majorité, fidèle à l’Eglise » , ajoutant: « Ne le doit-on pas, pour une bonne part, à l’action de la presse catholique ? » (cité p. 19). Notons que sur ce point, les constats et les positions ici relatés valent pour tous les diocèses. Dans l’ensemble de la hiérarchie ecclésiale du temps s’est développée une conscience aiguë de l’importance prise par ce qui constitue alors l’unique moyen d’information à grande échelle. Pour le pape Pie XI, « le bon journal est la prédication moderne de l’Evangile » [2] et cette conviction était déjà affichée par ses prédécesseurs. L’actionnariat épiscopal majoritaire restera par contre, jusqu’à la fin du siècle, une particularité du quotidien du boulevard Ernest Mélot, comparé à d’autres qui, tout aussi fidèles à l’Eglise et à l’écoute de ses autorités, n’en ont jamais été institutionnellement dépendants.

   A la base, Vers l’avenir peut, de par son statut, compter sur l’appui des comités « Bonne Presse » mais aussi, dans chaque paroisse, sur celui du curé. « Il est le relais du journal dans son village, et est souvent propagandiste, c’est-à-dire chargé de récolter les abonnements, moyennant une ristourne, explique Jean-François Pacco, instruit par une longue carrière dans la maison. Il informe la rédaction sur de petits faits locaux, et c’est d’abord à lui qu’on téléphone pour avoir des renseignements sur un décès. Son avis est sollicité en cas de recrutement d’un employé ou d’un correspondant » (pp. 82-83). Rien d’étonnant si le lancement d’une rubrique théâtrale, en 1938, s’accompagne de la consigne donnée à Jules-Louis Tellier, en charge du domaine culturel, « de se montrer très sévère quant à l’appréciation morale » (cité p. 173). Au plan politique, la fermeté prévaut aussi, après un temps d’indulgence, face au rexisme qui, dès qu’il se pose en adversaire du Parti catholique en 1936, n’est « plus défendable sur le plan moral » . En réponse, l’hebdomadaire Rex-Namur fera campagne contre « Vers le fromage, journal de défense des banksters et des pourris » (cités p. 38).

Le siège du journal, boulevard Ernest Mélot, vers 1960. (Source: n. 1, p. 259)

  Parmi les grands combats de l’après-guerre, celui qui a pour enjeu le retour de Léopold III est notamment marqué par cet avertissement le 7 mars 1950, à quelques jours de la consultation populaire: « Le vrai désordre, la vraie aventure, ne commencerait que le jour où, le Roi chassé, le trône ébranlé, les structures légales affaiblies, les partisans de la politique du pire entreraient en scène » (cité p. 53). Lors de la « grève du siècle » , au cours de l’hiver 1960-1961, Louis Gustin, correspondant bruxellois du journal, ne mâche pas ses mots contre « les menées insurrectionnelles des socialo-communistes » , évoquant aussi la « honte devant ces débordements dont la Belgique est le théâtre » (2 janvier 1961, cité pp. 64-65). En 1984 encore, des militants de la FGTB s’emparent de 2500 exemplaires de Vers l’avenir et y mettent le feu devant ses locaux. L’action est menée en représailles à la suite d’un article faisant état de luttes intestines au sein du syndicat socialiste (p. 204). Mais à ce moment déjà, l’engagement politique et religieux du journal n’est plus ce qu’il a été.

   A partir des années ’70 et surtout ’80 s’opère la prise de distance, d’abord mezza voce, avec la ligne sociale-chrétienne, même si elle est encore affirmée dans le journal d’entreprise en décembre 1978 (p. 60). S’il faut en croire Robert Nicolas, journaliste retraité, le tournant se situe à l’approche des élections communales de 1976, quand le chef du service des informations namuroises refuse aux émissaires du Parti « l’éditorial qu’on lui réclame et qui, la veille du scrutin, aurait donné clairement aux lecteurs la consigne de voter PSC. Cet éditorial sera remplacé par un long texte présentant chacune des cinq listes de façon égale et impartiale » (p. 68). Quant au rapport à l’Eglise, après la fronde menée au sein de l’actionnariat et de la rédaction contre l’évêque de Namur Mgr André-Mutien Léonard, suivie par le retrait de l’évêché devenu minoritaire (2006), le divorce est consommé. La vague déferlante du relativisme et la prégnance des intérêts commerciaux ont conduit ce qui fut la presse d’opinion à jeter aux oubliettes les intentions des fondateurs, dès lors que celles-ci n’étaient plus jugées en phase avec le milieu ambiant. « La référence à l’Eglise et aux valeurs chrétiennes n’apparaît plus dans les textes fixant la ligne éditoriale. On parle davantage de solidarité, d’éthique et de respect, d’indépendance, de proximité, d’honnêteté et de rigueur » (non signé, p. 12). Des causes dans lesquelles peuvent se reconnaître à peu près tous les médias mainstream…

   Sur l’identité namuroise aussi, des questions sont posées à la suite de l’extension de l’entreprise aux dimensions d’un groupe comportant neuf titres régionaux et passé, en outre, successivement entre les mains de la Vum (éditrice du Standaard et du Nieuwsblad) puis de l’intercommunale liégeoise Tecteo (devenue Nethys). Suite au prochain épisode… L’éloignement géographique de la rédaction et de l’impression du cœur de la cité, dans pareil contexte, n’est pas qu’anecdotique.

   Autre défi et non le moindre: celui d’Internet, des réseaux sociaux en particulier, qui entretiennent l’illusion d’une information tombant du ciel. Convaincre de la plus-value constituée par l’expertise, les vérifications et les investigations des journalistes professionnels constitue sans doute la plus urgente des tâches. Encore faut-il que les compétences soient dotées de moyens adéquats pour s’exercer, ce qui implique que l’importance des critères qualitatifs soit pleinement reconnue, en premier lieu par les détenteurs du capital et leurs exécutants. L’auteur des présentes lignes peut écrire d’expérience que c’est loin d’être toujours le cas.

P.V.

[1] « Vers » L’Avenir (1918-2018). Cent ans d’information en province de Namur, dir. Jean-François Pacco, Namur, Société archéologique de Namur (coll. « Namur. Histoire et patrimoine », 5), 2018, 352 pp., p. 125.

[2] Cité in Marc AGOSTINO, « Pie XI et les médias », dans Achille Ratti pape Pie XI. Actes du colloque de Rome (15-18 mars 1989), Rome, Ecole française de Rome (« Publications », 223), 1996, pp. 825-837 (827).

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